Décembre 2018

Oswald

Mon rêve à moi
C’était d’chanter des Lieder

Mon rêve à moi
C’était d’chanter des Lieder
Alors tu comprends,
La Moselle,
Le Rhin,
La Sprée,
Tous ces beaux fleuves-là
M’ont toujours fait gamberger.
Tous les musiciens allemands
Les ont chantés
Ces fleuves-là
Et voilà,
J’rêvais d’les chanter aussi.
Mais j’avais pas la voix,
Moi.
Faut l’avoir lyrique la voix
Pour Brahms et Schumann,
Ces beaux musiciens-là.
Et moi j’ai juste mon p’tit filet
À attraper trois petit’ notes
Et puis s’en va.
Je suis quand même une miraculée
Tu sais.
J’ai pas l’air,
Mais j’ai la chanson.
J’reviens de loin,
Mon gars.
Chanter,
Mon meilleur moyen de respirer !
Ma vie elle était partie comme ça
Peut-être, j’n’sais pas,
J’entends un son, j’le répète.
Ma vie c’est un roman, j’te jure !
Alors tu vois
Mon gars,
Quand j’ai plongé dans la vie de Marianne
Ça a été plus fort que moi,
Mon gars :
Je me suis regardée
Comme au miroir.
Et je m’suis entendue
Comme un écho d’la rue
Dans la voix de la petit’ sarroise.
Et je suis restée
Là,
Sans voix.
Marianne, mon gars,
Son histoire de frontalière
Allemande et française.
Dans ce temps là,
C’était un sacré truc
D’être l’une et l’autre à la fois,
Mon gars.

 

Est-ce que le temps vainc la promesse ?

 

La vie de Marianne
Elle est âpre et ardente.
Je m’en vais t’la conter
Moi
La Oswald,
A ma façon !
« Je n’ai jamais appris à vivre »
Voilà le titre
Qu’elle donne à son livre.
Moi,
Je trouv’ justement
Qu’sa vie,
C’est une sacrée leçon
D’apprentissage
Mon gars.
Peut-être est-elle demeurée
Pour elle-même
Un conte noir
La Marianne.
Peut-être n’est-elle pas arrivée
À regarder
La réalité autrement
Qu’en garçon manqué
Qu’elle était ?
Voilà. J’ai pris quelques libertés.

L’a pas cessé
De se transformer,
De changer de peau,
La chenille,
La Cendrillon
De Sarreguemines,
La petite Lorraine
Qui entendait tant de voix
En son cœur.
Des voix de soie
Des voix
De lame de rasoir,
Des voix de nuages
De cailloux,
De velours des sofas,
Ou encore les voix
Cristallines
Des lustres
De la maison de Sarreguemines.
Il y avait aussi la voix de papa
Pleine de quintes,
Papa,
Épuisant ses forces à mettre
Un peu de tendresse
Là où fleurissait
L’injonction
Maternelle.
Et la haine
De ma sœur Madeleine.
Mon impérieuse mère !
Ses cérémonies de présentation
Des bijoux.
Je pouvais à peine les regarder
Rangés qu’ils étaient
Dans le tiroir de son armoire.
Elle les sortait de temps en temps
Les présentait devant elle
Comme le prêtre
Le Saint Sacrement.
Et nous devions nous taire
Papa, Madeleine,
Catherine la bonne
Et moi.
Il fallait l’admirer.
Elle.
Et surtout
La craindre.
Déesse domestique
Et boutiquière.
Depuis sa caisse
Saint autel surchargé
De fanfreluches
Dentelles
Rideaux
Horloges
Fauteuils
Bibelots,
Elle ordonnait,
Engueulait,
Outrepassait,
Giflait.
Au fond
Je le sais aujourd’hui
C’était
Pour mieux couvrir
La toux sans fin
De papa.
Heureusement qu’il
Y avait ma chère Catherine
Pour remplacer l’amour manquant
De ma mère et de ma sœur
Elle me saoulait
Le cœur de chansons.
Mon premier remède,
Catherine.
Catherine qui chantait à tue-tête
Les rengaines du temps.
Celles qui enchantaient
Les bords étroits et tristes
De la Sarre.
C’est au dernier étage
De la maison-boutique
Que je me réfugiais
Pour rêver
Et chanter
Pour moi
Dans mon grenier sarrois.

 

Je suis une fille de treize ans
Orpheline de père
Dans un pays français
Devenu allemand.
Mon tendre soutien manquant
On me livre à l’oncle Charles.
Tuteur non choisi
Il me faut le suivre
À Strasbourg.
De la Lorraine à l’Alsace
Je fais mes classes.
Adieu papa,
Adieu Catherine
Et ses chansons des berges de Sarre.
J’ai vite seize ans.
On m’envoie en pension à Munich
Pour faire de moi une jeune fille
Authentiquement allemande.
Me voilà au pensionnat.
Dans l’honorable maison
Dirigée par Frau Keller.
Encore une commandante.
J’y apprends la bonne éducation.
Et avec l’aspirant Ludwig
Je me crois dans une mélodie de Brahms.
De l’amour éternel.

 

« Sombre
Comme il fait sombre
Le soir est déjà tombé.
Nulle lumière et nulle une fumée.
Même l’alouette se tait.
Du village est sorti le garçon,
Il ramène sa bien-aimée à sa maison
Il la mène près du bosquet des saules :
Si tu as honte, si tu es affligée,
Devant les autres à cause de moi,
Alors ton amour finira
Aussi vite qu’autrefois nous nous sommes mis ensemble.
Il s’en ira avec la pluie, il s’en ira avec le vent. »
«Notre amour ne finira jamais !
L’acier est solide et le fer bien plus,
Notre amour est encore plus fort.
Le fer et l’acier, on peut les reforger,
Notre amour, qui pourrait le changer ?
Le fer et l’acier, on peut les fondre,
Notre amour doit durer pour toujours ! »

 

Son uniforme me plaisait,
À l’aspirant Ludwig.
Et sa moustache.
Sans compter ses boutons dorés.
La Maximilianstrasse nous avait fait nous croiser.
Juste derrière l’opéra.
J’aimais errer le dimanche
Dans l’attente d’apercevoir une chanteuse
Une vraie
Ou un chanteur
À l’entrée des artistes.
Comme jadis à Strasbourg
Lorsque j’avais vu la pièce
Les Revenants.
Le héros portait un si beau nom
Oswald.
Il mourrait si bien dans un éblouissement
Que je lui volais sa lumière
Et son nom.
Derrière l’opéra donc.
À Munich
Il me suivit
L’officier Ludwig.
Je m’arrêtais souvent pour regarder
Les noms sur l’affiche.
Mais là
J’étais déjà repartie
Vers mon pensionnat.
Et il m’avait suivie dans la ville
Jusqu’à la Mariahilfkirche
Et même plus loin jusqu’au Ring
Et plus loin encore
Au bord de l’Ysar.
Il faisait si beau et l’eau
Coulait à flot
Sous les ponts.
J’avais continué
Vers les jardins du bord du fleuve.
C’est par les jardins que commencent les songes de folie,
Et là
Dans mon dos
J’entendis sa voix.
Du velours ambré
Pour la première fois.
De rencontres espacées
En promenades
Des jours fériés,
Sa voix
M’avait rassuré.
Et cela avait duré jusqu’à l’été.
Une fois terminé son école
Il m’épouserait
Qu’il disait
Et moi.
J’y croyais
En me disant
Mais pourquoi moi
Sans charme
Vierge et maigrelette
Comme j’étais.
J’en ai rêvé tout l’été.
Au retour des vacances
Un dimanche de septembre
Je décidais de l’emmener
Par gentillesse
Et curiosité
Aussi
Chez moi
Je veux dire
Dans mon pensionnat
Lui ne pouvait me faire
Visiter son école
Militaire
Alors pourquoi pas moi
Qui ne l’étais pas
Militaire?
Moi qui croyais m’endormir
Entre les jambes de Dieu
Je me retrouvais contre celles du Diable
Puant le cigare et l’alcool.
Je criais tout ce que je pouvais
Mais personne n’était resté
Au pensionnat
Ce bel après-midi-là.
De cette violence
M’est restée au ventre
Une haine féroce
De l’homme
De l’uniforme
Du cigare puant
Des boutons dorés
Des moustaches
Aguicheuses
Et affutées
Des assis
Lecteurs de gazettes
Et de magazines
Couchés là juste
Pour éjaculer
Petits maîtres chanteurs
De Munich et d’ailleurs,
N’ai cessé de les fuir
Ces gominés de la cervelle.
Un seul jour de ma vie
Avait suffi.
En comprenant
Bien tard
Que mon enfance
S’en était trouvée farcie
De ces hommes
Assis
Et de ces femmes
Aussi
Qui les mimaient
Je n’ai cessé de les fuir
Depuis lors
De Munich à New-York
En passant par Berlin
Et Paris
Où c’est qu’il y en a
Un maximum,
De ces sales types là.
De cet après-midi bavarois
M’est remonté
Le lait aigre
Des petits matins de l’enfance.
Le désamour de maman pour moi.
Celui de ma sœur
Aussi.
Les quintes de toux de papa
Toute cette chose mal digérée
Qui vient dans la gorge
À t’empêcher de respirer.

 

Est-ce que le temps vainc la promesse ?

 

Me voilà donc obligée de quitter Munich.
Frau Keller ne voulait pas d’une telle dévergondée
Dans son pensionnat de mijorées.
L’Oncle Charles
Désabusé m’envoie
À Berlin.
Ah, Berlin.
Me voilà.
Livrée à moi-même
Entrainée dans les
Antres louches
De Metropolis.
Du Tiergarten
À Charlottenburg
Je découvre
La vie nocturne
Où se démultiplie
Une jeunesse
Échevelée
Bientôt déclarée
Dégénérée,
Expérimentant
Le savoureux
Mélange des genres
À loisir sous mes yeux,
Si naïfs ils étaient.
Nouvelles Êve
Nouveaux Adam.
On disait d’eux
Débauche
Mais c’était Vie,
De l’un avec son même
De l’autre avec son double.
Si j’avais osé
Moi
La sans voix !
Caveaux joyeux
Jamais sulfureux
Bon enfant
Où naissait l’androgyne
Pingouin, pingouine.
Mais là je vois le pire.
Pas les nazis.
Non.
Dans ma gorge
Grandit bien autre chose
Qu’un désir
Qu’une voix,
Une grosseur
D’un poing.
Il faut
M’ouvrir le cou
Au risque
De le briser.
J’en ai même perdu
Mon petit ruisseau de bonheur
Le petit filet
De voix
Qui me restait,
Si je fus sauvée c’est
Grâce à ma Muscho.
La toute blanche
Qui dirigeait
La maison de convalescence
En face de l’hôpital.
Elle me prit en amour
Comme on recueille une fleur
Tôt coupée dans de l’eau
Ma toute blanche,
Mon amie.
Le filet se remit par miracle
À gargouiller
Dans ma gorge
Le soleil revenait.
C’était Muscho
Qui me l’avait rendu !
L’adorée Muscho.
Elle
Me regardait
J’ouvrais la bouche
Et je parlais.
J’en oubliais
Qu’on m’avait tranché le cou !
Muscho
Ma maman
Ma sœur
Ma chaleur
Mon sang.
Ma mystérieuse.
Me vint par elle
L’honnête
Idée
De chanter
En public!
Moi
En public
Avec ma trogne
Et ma dégaine
Et puis cette voix
Qui n’en est pas.
Il fallut bien
S’y mettre.
Muscho l’avait
Demandé.
Je m’y suis mise
Par amour,
Pour elle.
J’apprends
Le micro,
Pour elle,
Le souffle,
L’haleine,
Et
L’articulation
Qui va avec.
Ce qui sonne,
Ce qui voile.
J’apprends le micro.
À poser là contre
Mes lèvres,
Ma gorge,
La cicatrice chantante
De mon goitre.
Et ça palpite
Comme ça palpite
Là-dedans.
Réciter,
Reprendre,
Transformer
Les rythmes de l’enfance,
S’approprier les récits
Des malheureuses,
Des demeurés,
Des travestis.
Mais aussi
Les ricanements
Des nantis
Qui allaient fouler
Le pavé.
Il fallait arrêter leur flot
En chantant
Je voulais y arriver
De ma voix ébréchée
Et qui me déchirait.
Je débutais à Berlin
Chez Miss Baba-Toc.
Merci Muscho.
Je m’y perdais
Tout en m’y retrouvant.
Je mêlais les chants
De la petite fille
À ceux du martèlement du jazz
Et des songs
Des cabarets.
Plus d’un écrivit
Pour elle
Pourquoi ?

 

Kurt adorait
Ma raucité
Mon timbre sans couleur
L’enchantait
Il voulait m’emmener dans des salles
De réunions publiques
Grandes où ma voix se serait
Perdue.
Jamais je n’ai voulu.
Trop terrifiée que j’étais
Par la foule.

 

Oui, mon gars,
J’aime les entorses
Faites à la vie.
Et si j’ veux qu’Oswald ait aimé
Weill à la folie,
J’le dis !

 

Alors il m’écrivit
Des chansons
Kurt,
Le compositeur le plus
Célèbre de Berlin,
M’écrivit
Des costards sur mesure
À moi, Marianne,
Fille de Sarre.
Des costards sur mesure
Avec pavés plein les poches
Exprès pour moi,
Na.

 

Le temps tiendrait-t-il sa promesse ?

 

En attendant
Me voilà
Chez Miss Baba-Toc
Dans mon caveau berlinois.
Mais mes amis musiciens
Doivent bientôt quitter
Berlin
Pour cause
D’origine
Juive,
De décadence,
Ou de communisme,
Mes amis musiciens des bas-fonds,
Des théâtres aux lunes rousses
Les voilà partis pour la France
Cuba ou l’Amérique
Qu’allais-je faire ici
Seule
Sans mes amis.

 

Le temps tiendrait-t-il sa promesse ?

 

Ma destinée serait Paris
Tout devait
M’y conduire
Depuis longtemps
En bord de Seine
Sans le savoir c’était ma voie,
Ma source
Mon fleuve.
C’était sans compter que Paris
N’était pas ce dont j’avais rêvé.
Il fallut se faire
Au ragtime de Paname
À la rage du milieu,
À la violence sulfureuse
De la nuit parisienne.
Et à la pénurie
Même
Des sardines en boîte.
Heureusement
Que mon gosier
Etait petit
Et mon estomac
Rétréci.
En Allemagne
J’avais déjà pris le pli.
À Paris
Point d’illusions,
Point de berlinoise liberté
J’y rencontre plus de fachos
Qu’au bord de la Sprée
La vermine antisémite
A empoisonné Paris.
Les faux-semblants
Me faisaient regretter
Berlin,
Le parti de la rage déjà
Remontait des égouts.
La voilà qui avance
La horde haineuse
L’angoissante
Leçon de choses
Des langues retournées
Par le goupillon.
Heureusement
Je me trouve deux amis
Jean le Cocteau
Et Jacques le Prévert
Jacques et Jean
Les frères ennemis
Les deux poètes
De la marge,
L’un du vice et
L’autre de la vertu.
Ni amis entre eux
Ni ennemis,
Mais m’aimant
Ces deux gars-là,
Le communiste et le dandy,
À la folie.

 

Le temps tiendrait-t-il sa promesse ?

 

Là, cette fois, j’acceptais
De pousser ma rocaille de voix
Dans les halls d’usine
À Courbevoie.
Là vinrent les amis
Jean se faisant prier
Pas son truc l’ouvrier
Jacques se régalant
D’un octobre
Naissant.
À Courbevoie
C’était mieux qu’à l’opéra !
J’enregistre mes premiers disques
Je me retrouve au Bœuf sur le toit
Je chante
Les poètes
La révolte
La rue.

 

Mais en quarante
J’en peux plus :
J’aimais l’Allemagne
Mais pas les nazis
J’aimais la France
Mais pas les fachos
Weder in Berlin noch in Paris.
Moi, je rêvais
De l’Amérique
Où Kurt avait fui après qu’à Paris
Il avait entendu au concert
Pendant
Son Lac d’argent
Hurler
« Vive Hitler ».
La rage transpirait du col des envieux
Me fallait plus rester là
Une seconde de plus.
Exil,
Exil,
Ton appel est trop fort.
Je lui cède,
Je pars!
D’autant que de vrai nom
Je me nomme
Sarah Alice Bloch.

 

Le temps tiendrait-il sa promesse ?

 

Sarah Alice Bloch
À New York.
Voilà que j’y suis,
Errante.
Errante dans l’anonyme
Masse,
Seule toujours,
Au moins
Sans étoile
D’une couleur
Quelconque,
Noire,
Jaune,
Rose.
Seule
Avec la mienne
D’étoile,
Ni bonne
Ni mauvaise.
Juste la mienne.
Et seule
Je me la traine
De jour comme
De nuit,
Mon étoile.
Libérée
Que je suis
Du cœur pourri
De l’Europe.
J’ai fait le tour des cabarets
Des restos français
Des boîtes à gigolos
Des clubs homos
Ils n’en avaient rien à faire
De ma crécelle.
Et qui plus est
Je l’avais pas
Le « look »,
Pour plaire
Aux amerloques.
Au Village
Je me fais des amis,
Des musiciens,
Des écrivains,
Noirs surtout.
Je rencontre
Le poète
Langston Hugues.
Dans des bars louches
De Harlem
Il me lit ses poèmes d’ébène.

 

J’ai connu des fleuves anciens
Comme le monde et plus vieux
Que le flux du sang humain
Dans les veines humaines.
J’ai connu des fleuves:
Fleuves anciens et ténébreux.
Mon âme est plus profonde que les fleuves.

 

 

Alors,
Je m’enferme dans ma turne
Et que je t’écrive
Que je t’écrive.
Moi aussi.
Mon enfance
Dans le détail,
Ma mère,
Ma sœur,
Papa
Qui seul m’aimait,
Et
Cendrillon/moi.
J’accumule les cahiers,
Les titres,
Les entorses
Faites à la vie.
Je réécris sans cesse
Les chapitres,
À la va-vite esquissés
Sur des nappes en papier.
Finalement le livre
Se nommera
One small voice,
Joli, Non ?
Entre colère et révolte,
J’y raconte
Mon enfance
Sarroise,
Le désamour,
L’étroite façade,
Le ricanement,
De ceux
Qui croient
Posséder
Dieu,
Richesses,
Valeurs,
Savoirs,
Ces assis
Que je vomis
Par la trachée
Et qu’ici
Je retrouve
Modernisés
Plastifiés
Sous vide
Blanchis.
Seule
Aussi
Dans mon club
Dégotté
Dans le Village
Avec quelques amis noirs
Se risquant jusque là.
Seule !!!
Au milieu
De la clientèle,
Comme on dit
Ici.
Jamais du public,
De la clientèle.
Et faut leur plaire
Chanter dans leurs cordes,
S’adapter
À eux,
Tu parles
Avec ma corde
De trombe marine.
Plaire
Plaire.
Mais
Comment plaire ?
Comment à eux
M’adapter ?
Je m’en moque
Finalement je décide
De ne plus m’en offusquer.

 

Mais chaque soir
Sur mon petit
Plateau en
Formica
Je cherche des yeux
Au milieu
Des mâles transpirants
La figure
De Kurt
Derrière mon micro.

 

Je me dis :
T’es là
Assis à table
Ton fin cigare
Entre les dents.
Tu m’entends
Tu me vois
Mais jamais
Tu m’attends
Jamais
Tu m’envoies des fleurs
Jamais
Tu mets mon nom
Sur un carton.

 

Bien sûr
Le temps ne tiendra pas sa promesse.
Mais peu importe.
Je m’adapte.
Bien sûr
Bien sûr j’assistais plusieurs fois
À ma propre disparition.
Bien sûr
À chaque fois je renaissais.

 

Je rentrais à Paris.
Je jouais dans des films,
Bien sûr.
Les Amants de Vérone …
Ça me va comme un gant,
Les Amants de Vérone
Pendant qu’on tourne à Paris
J’y rencontre Louis,
L’homme, le vrai,
Que j’aimais enfin
Pour de vrai,
Sans faire d’entorse à la vie.
Des entorses
J’en avais fait assez.
Avec Louis,
C’était pas tous les jours Vérone.
Mais ce fut l’amour fou
Avec Louis.

 

Il se donna la mort.
Louis.
Bien sûr.
J’arrêtai le music-hall.
Bien sûr.
On s’adapte c’est tout.
Je produisis des émissions
À la télévision.
Pour les enfants.
J’adaptais mon livre.
Je n’ai jamais appris à vivre,
Qu’il s’appelait,
En français.
Même que l’ami Jacques
M’écrivit un vrai poème
Pour moi
En forme de préface.

 

Je me retirais
Au Lutetia.
Oh non pas dans une suite
D’étoile américaine
Non.
Dans ma chambrette
Tout là-haut
Où, dans d’autres temps,
On logeait les cochers.
Ce temps-ci,
Celui qui venait,
On appelait ça
L’après-guerre.
Le renouveau,
Je ne sais pas trop.
Mais c’était pas mieux qu’avant
Croyez-moi.
Le monde, il était devenu glaçant.

 

J’aimais, oui,
J’aimais chaque jour davantage.
Les fleuves,
Leur courant,
Leurs berges indécises,
Me faisaient voyager
Sur place.
J’aimais chaque jour davantage
L’amour de la nature,
Celui des hommes
Et surtout celui des enfants.
Les enfants.

 

On peut encore
L’entendre
Sur de vieux
Microsillons
Rayés
La Oswald
Lointaine
Et
Présente
Présente
Présente

 

Moi aussi
P’t’êtr’ que
J’suis aussi
Un vieux microsillon
Rayé

 

On peut encore
L’entendre
Sur de vieux
Microsillons
Rayés
La Oswald
Lointaine
Et
Présente
Présente
Présente

 

Moi aussi
P’êtr’ que
J’suis aussi
Un vieux microsillon
Rayé
On peut encore
L’entendre
Sur de vieux
Microsillons
Rayés
La Oswald
Lointaine
Et
Présente
Présente
Présente

 

Moi aussi
P’êtr’ que
J’suis aussi
Un vieux microsillon
Rayé

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