Avril 2019

Lettre au père

Où que tu sois quelque part dans la poussière je ne peux pas ne pas tenter de te raconter mon éprouvante journée.

Où que tu sois quelque part dans la poussière je ne peux pas ne pas tenter de te raconter mon éprouvante journée. Je suis retourné là-bas sans toi cinquante-huit ans plus tard et pourtant c’est comme si tu tenais ma petite main dans la tienne, si grande. J’avais un peu plus de six ans et je ne sais quelle lubie t’avait pris de faire cette excursion à une quinzaine de kilomètres de la métropole où nous séjournions pour Pâques. Beaucoup de choses que nous avons aperçues ensemble n’existent plus ici, bien d’autres que nous ne pouvions pas voir alors m’ont été révélées en détail aujourd’hui. Et je te dois le détail de tous ces éléments comme je te dois cette première visite. Beaucoup autour de moi pensent que cette visite était prématurée et cette question m’a longtemps taraudé jusqu’au moment où, revenant dans ce pays pour des raisons professionnelles, le récit de cette visite à ceux qui me demandaient pourquoi je pratiquais leur langue si facilement m’a rendu fier de ton attitude aimante et pédagogique. Je me souviens d’être arrivé devant un grand mur sombre et avoir pénétré par une porte dans une immense cour. Il y avait devant nous des baraquements blancs à perte de vue, séparés par une monumentale allée bordée d’arbres. Entre cette ville et nous, je crois me souvenir d’une barrière de barbelées infranchissable. Il faisait très beau, comme aujourd’hui et le vent faisait vibrionner les feuilles des peupliers. Je ne pourrais dire si les baraquements étaient occupés ou non, une sorte de ville de baraquements, très ordonnée mais sentant la saleté. Aujourd’hui je sais qu’ils étaient habités par des réfugiés de toute l’Europe ou des gens qui, en 1958, n’avaient pas encore retrouvé de logement décent. Mais la nouvelle destination de ces bâtiments était récente. Auparavant, entre 1945 et au milieu des années cinquante, ils avaient servi à l’internement de ceux qui auparavant avaient les avaient dirigés, avec tout le domaine. Nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir voir toi et moi ces bâtiments car aujourd’hui ils ont été détruits, à l’exception de deux, très loin, là-bas, devant le grand bâtiment de l’administration. Et j’ai été le seul dans notre groupe à pouvoir assurer qu’ils étaient bien là, même mon guide mettait en cause le fait qu’on ait pu effectuer une visite en 1958… On s’est contenté depuis de couler sur les bases des baraques de grandes dalles de béton que l’on a recouvertes de cailloux, c’est assez joli.

 

Après avoir longuement regardé cette ville fantôme tu m’as pris par la main pour marcher vers la droite et passer un petit portail où devait être indiqué « Museum ». Là, les choses sont restées telles quelles : devant nous, comme autrefois, un long bâtiment de briques rouges avec au milieu une belle cheminée carrée qui s’élève vers le ciel. J’ai eu beaucoup de peine à m’approcher car je savais ce qui m’attendait à l’intérieur. Les images d’alors étaient encore tellement présentes, et l’odeur, une odeur âcre de vieille suie. Eh bien, il n’y a plus ni odeur, ni suie, tout est propre ici et les fours ressemblent tous à d’honnêtes fours à pain ou à pizza. Les peintures des murs sont impeccables. Tu peux passer dans les salles de douche et dans les cagibis destinés à servir de vestiaires. Papa, je te promets, je n’ai pas eu peur. Heureusement que j’avais avec moi le souvenir de ma terreur d’enfant qui m’accompagnait, et je me souviens que tu tenais fort ma petite main pour que je ne ressorte pas dans le joli jardin, et je me demandais pourquoi tu tenais tant à ce que je pose, ne serait-ce qu’un instant, mon regard là-dessus. Oui, tu m’as forcé à regarder, et je t’en ai voulu longtemps. Et tu m’as susurré cette phrase dont tu dois te souvenir encore et qui avait valeur d’alerte : ce ne sont pas les allemands qui ont fait cela, ce sont les nazis, n’oublie jamais. Je craignais tellement de retourner là devant cinquante-sept ans après, et d’avoir toujours aussi peur. Et je crois que j’aurais aimé avoir encore aussi peur. J’ai été déçu, je dois te le dire. J’ai pris en photo le petit jardin devant le bâtiment tel qu’on pouvait le voir avec ses visiteurs au moment où nous l’avons visité. On en a eu de la chance puisque j’ai appris aujourd’hui que tout a été fermé jusqu’en 1965 ensuite. Je suis très fier de penser aujourd’hui que j’étais seul à avoir vu les baraquements et le bâtiment de briques quasiment dans l’état dans lequel ils étaient à la fin de la guerre. Là s’arrête, cher Papa, ce que nous avons eu le privilège de voir ensemble. Comment continuer, car j’ai mille détails à te donner de la part de Gunther, notre guide, qui a pris sa journée pour nous expliquer les tenants et aboutissants de l’ensemble ? Je ne t’embêterai pas avec des chiffres, ils sont énormes et donnent envie de vomir. Mais sache qu’à l’entrée du camp, à l’opposé de l’endroit où nous étions toi et moi, tout a été très vite détruit en 1948 par les habitants de la ville voisine eux-mêmes. L’armée américaine s’est appropriée l’ensemble des bâtiments nobles des anciens maîtres et les a ensuite légués à la police bavaroise à laquelle ils appartiennent toujours. C’est pour cela qu’on ne peut rien visiter des quartiers des anciens maîtres, surtout pas la Kommandantur. Je t’ai fait une photo pour que tu comprennes mieux.

 

Mais ce qu’on comprend très vite, c’est que le camp n’était pas du tout éloigné de la ville comme les témoins semblaient le dire. Le quartier de logements de l’élite avec sa place et ses boutiques jouxtait l’entrée du camp, il y avait un arrêt de bus juste là, et les populations se mélangeaient dans les cafés. Les convois arrivaient à la gare de la ville et les gens étaient ensuite chargés dans des camions qui traversaient la ville. Je te raconte tout ça pour contrecarrer les récits (tu sais comment on fait vite des histoires, toi qui aimait enjoliver la réalité) qui disent que tout cela était éloigné des villes. Hé bien, là, aujourd’hui, je viens d’avoir la preuve que c’est ce que les gens se racontaient parce qu’ils avaient peur, comme moi enfant et adulte, mais ce n’était pas la même peur. La peur que tu m’inculquais était pour vivre, leur peur à eux était celle de mourir.
Donc, à la place de l’unité d’habitation pour les élites, il y a un jardin d’enfant qui vrombit de joyeuses rumeurs, les bâtiments des chefs demeurent in-visitables malgré la pression réitérée de l’association de survivants qui tient à les récupérer pour les intégrer dans ce monumental lieu de mémoire.

 

On commence à voir les bâtiments qui servent d’entrée au camp proprement dit. C’est ici qu’a été inventée en 1933 la charmante expression ARBEIT MACHT FREI qui se trouve être d’un cynisme toujours aussi effrayant. Tu dois savoir que le chef du camp d’ici, le redoutable Hans Loritz de Augsbourg, a retrouvé parmi les prisonniers son ennemi de toujours, un forgeron communiste d’Augsbourg, et qu’il lui a commandé une ferronnerie spéciale dans laquelle il a dû intégrer les trois mots qui terrifieront tant de milliers de personnes.

 

Ensuite, tout se complique, on te fait visiter le bunker avec son nombre incalculable de cellules, mais tout cela est tellement joli et moderne, que tu ne peux pas ressentir un instant ce que cela fut, et tu as à peine envie, crois-moi, de regarder l’exposition pédagogique qui suit. La seule chose qui soit vraie, ces sont les images en couleur filmées en 1945 par le soldat américain George Stevens. Tu comprends pourquoi ici on mourait sans que ce soit un camp d’extermination. Les malades et les morts sont devant les baraquements au milieu de survivants qui se font une petite tambouille. Je comprends que les libérateurs ont du encore faire fonctionner les fours pendant plusieurs mois pour assainir l’ensemble de l’immense site. Ce premier camp a fonctionné dès le lendemain de l’incendie du Reichstag en 1933 afin de sécuriser des gens dangereux pour la vie sociale et a fini par être un camp pour mourants douze ans plus tard.

 

Je ne suis pas au bout de mon récit, cher Papa, mais les détails sont ici importants, surtout pour toi qui n’es plus là et qui pensais que tout avait été réglé à peu près au retour de ta captivité. Il ne reste donc plus que deux des trente-trois baraquements existants, et ces deux ont été réaménagés en 1965 lorsque l’ensemble du site a été ré-ouvert pour les vingt ans de sa libération. Tu visites donc un premier baraquement, et tu le trouves impeccable, avec ses lits de bois blancs alignés, mais ton guide te fait remarquer que la reconstitution a été effectuée en 1965 à partir d’une photo issue d’un film de propagande. Les toilettes sont impeccables ainsi que la salle de bain. Rien ne te dit nulle part qu’il y avait cinq cent personnes entassées par chambre. Il y avait dans chaque baraquement trois chambres et une unité pour l’hygiène. Tu peux faire le compte, mille cinq cent humains par baraquement, que tu multiplies par trente-six. Je te laisse faire, tu as toujours été meilleur que moi en calcul. Notre guide nous dit que tout cela sera refait l’année prochaine pour être plus proche de la vérité et que cela a été pensé par rapport au « seuil de tolérance » des gens dans les années soixante du siècle précédent. Tu ne trouves pas ça bizarre, Papa, alors que nous en 1958, on a pu voir une partie du camp en l’état ? Nous retournons là où toi et moi nous avions commencé notre visite après avoir regardé de près de gauche et de droite le pourtour des baraquements garnis de cailloux. Notre guide nous raconte que le célèbre architecte qui avait auparavant travaillé à la reconstruction de Munich et termina sa carrière plus tard en créant le stade olympique en 1970 a créé le mémorial que nous visitons aujourd’hui. Il avait d’abord imaginé supprimer tous les baraquements pour avoir une vue dégagée sur le bâtiment d’administration et l’ensemble semi-souterrain qu’il avait créé avec les noms des victimes. Ce sont les survivants qui ont obtenu que les deux baraquements restent debout, après de durs combats, et qui gâchent ainsi le bel espace architectural. L’architecte-esthète ne s’est pas laissé facilement convaincre. Et sais-tu pourquoi mon cher Papa ? Il avait été lui-même un haut gradé de la Gestapo et on peut imaginer que faire table rase lui aurait été préférable… J’aurais encore milles histoires à te raconter, cher Papa, mais ce serait trop long. Je me contenterai de te dire qu’après notre visite de 1958, lorsque tout a été fermé, les baraquements ont été vidés de leurs pensionnaires de migrants. Et qu’on s’est demandé quelle pourrait être leur nouvelle destination. La municipalité a souhaité en faire un camp pour des individus inadaptés et socialement dangereux, cela devait être en 1960. Je ne voudrais pas te lasser, mais pour toi qui t’es transformé en cendres il y a un peu plus de dix ans il était impensable que cela se reproduise. Voilà où on en était à moins de vingt ans de la libération du camp, Papa ! Et où en sommes-nous aujourd’hui, alors qu’un dirigeant d’un grand pays si près de l’Europe vient d’orchestrer probablement un faux coup d’état pour renforcer son pouvoir, alors que les attaques terroristes dans nos villes laissent hagards un personnel politique déjà bien faiblard et qu’une partie de la population européenne est chauffée à blanc pour stigmatiser un groupe plus ou moins récemment arrivé ? Nous aussi, nous ne sommes pas loin d’être en cendres. Mon cher Papa, tu sais, j’aurais de nouveau besoin que tu m’expliques bien l’Histoire. Bon, j’espère ne pas avoir fait trop de fautes d’orthographe.

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