Septembre 2018

Le dit de la nourrice

Ô matins lumineux !
Matins dorés et flous

Ô matins lumineux !

Matins dorés et flous

Je ne vous respirerai plus à la croisée

Vous n’aurez plus jamais l’odeur des feuilles reposées

Ma douce Julie est morte.

 

L’aube a beau se lever

Toute envahie de l’odeur

Des roses naissantes

Rien n’y fait

Comme si ma peau

Brûlait des piqûres

D’ortie!

 

Nulle nuit sans cauchemar,

Nulle veille sans terreur !

Je revois ma Julie

Se donner la mort

Par ma faute

Sur le corps de Roméo.

 

Ô peine sans nom,
Mon goût du rire

A perdu ma maîtresse !

Dans mon ermitage

Je rumine ma peine.

 

 

Elle était vive

Cette bande

Colorée

Et charmante.

Je ne sais

Lequel je préférais

De ces beaux garnements !

Leur compagnie me rendait

Le miel de la jeunesse

Je me laissais

Mener par eux

Là où vent

Les portait.

Manger des douceurs

Et rire

Le long des remparts.

Le soir

Me faisait oublier

De la maison Capulet

La sinistre rigueur

Du jour.

 

Et nous riions

Nous riions tant

Dans les faubourgs

Nous riions tant et tant

Qu’un jour ma maîtresse

Me demanda

D’où me venait

Cette humeur

De jouvence.

 

« De mes jeunes amis »

Lui répondis-je.

 

Et comme le mal d’ennui

Commençait à gagner

Sa croissance,

Je proposais

A Juliette

D’accompagner

En secret

Ma fugue

Au soir venu.

 

Les lumières des chambres

Furent éteintes

Comme si le sommeil

Nous avait tôt gagnées.

Nous glissâmes dans les jardins

À la lune levée.

 

Il fallut courir dans les ruelles

Passer les remparts pour qu’enfin

Nos cœurs

Se remettent à battre.

Voilà l’estaminet

Où résonnent

Les rires virils des garçons.

Je dis que Julie est ma fille.

Se battent comme des chiots

Les gaillards

Pour savoir

Qui le premier

Lui parlera.

Julie rougit sans savoir

N’avait jamais vu tant de gars

S’amuse

De leurs gestes

De leurs dents blanches.

 

On boit du vin,

On chante des rengaines des rues

Et Julie se laisse aller

À donner de la voix.

 

La ronde de nuit fait le tour du rempart

Fallait rejoindre notre demeure.

Pas le temps d’au revoir.

Le groupe

Se dissout

Dans la nuit

Nos deux respirations

Résonnent à travers les ruelles.

Julie muette

Regarde par-dessus les toits

Les étoiles en marchant

Ne dit plus un mot

Jusqu’à

Son lit.

Et en la berçant ce soir là

Je me souvins…

 

Il y avait onze ans de la fin de la guerre

Elle allait avoir quatre ans

Et Julie fut sevrée

Je ne l’oublierai jamais

Entre tous les jours de l’année

Précisément ce jour-là.

Jour de paix

Retrouvée !

 

Je la tenais dans mes bras

Assise au soleil contre le mur du pigeonnier.

Dès qu’elle eut senti

L’absinthe au bout du sein

La petite folle, toute furieuse

S’emporta!

Alors elle put se tenir toute seule

Oui

Et courut et trottina

Partout dans le jardin

Pour attraper

Les tourterelles.

Je n’avais jamais eu à nourrir

Une enfant aussi libre.

Elle chassait tout ce qui courait

Dans ses pattes.

Elle humait chaque fleur

Voulant en connaître le nom

Elle gambadait sans peur

Derrière les animaux.

 

Ô matins heureux de cette enfance

Qui semblait aussi la mienne !

Ô bonheur si vite envolé

Par ma seule faute abîmé!

 

Dix ans plus tard :

J’étais encore en train de la parer

Qu’on entendait le son des chalumeaux.

Son premier bal déjà !

J’avais obtenu de sa mère

Que malgré son âge

Elle descende de sa chambre

Et se mêle aux invités.

J’avais serré sa poitrine dans un haut corset

Pour la faire femme

Elle resplendissait d’une beauté

Champêtre

Avec sa couronne d’épis.

 

À peine je terminai de lacer

Sa robe

Qu’elle courait dans le grand escalier

Et là d’un coup

Toute la musique s’arrêta

Devant la jeune maîtresse

Moderne

Proserpine.

 

Ce fut un long silence

Les hommes vieux et jeunes

L’invitèrent.

Elle ne perdit rien de sa pâleur

Avança le front haut

Vers un visage qui semblait l’appeler.

L’un de ces garnements rencontrés

Sous les remparts

À n’en pas douter!

Je frémis.

Quel malheur lui avait fait choisir celui-là ?

 

Je n’avais rien remarqué

Chez elle

Depuis notre visite

À l’estaminet.

Avait-elle eu pour lui

Un regard plus doux

Que pour les autres ?

Elle s’élança

Et ils dansèrent.

 

Les parents de Julie se tenaient les mains,

On sentait leur colère rentrée

Leur fille dansait avec Romeo

Le fils de leur ennemi Montague.

Les danses s’enchainaient

Et il ne lâchait pas Julie.

Elle riait dans ses bras

À ses passes de pieds

Elle s’enivrait

De se laisser emporter.

 

Lorsqu’exténuée

Elle vient toute essoufflée

Se jeter sur moi

J’ai à peine eu le temps de l’avertir.

 

« Son nom est Roméo

C’est un Montague,

Le fils unique

De votre ennemi ».

 

Elle me répondit

« Mon unique amour émane

De mon unique haine !

Je l’ai vu trop tôt sans le connaître

Je l’ai connu trop tard.

Il m’est né un prodigieux amour

Puisque un ennemi je dois aimer! »

 

Voilà comment le jeune dieu

M’enleva Proserpine!

 

Il pouvait être onze heures du soir

Et Jupiter se levait sur l’orient.

Le jardin brillait sous la lune

Je ne compris pas d’abord

La rumeur

Venue de la croisée.

Il eut semblé que des mulots

Se disputaient une noix

Mais c’était fort !

Un bruit plus humain

Comme des mains se prenant

Accompagné de cris d’oiseaux.

Je regardai dans le vide

Au-dessus de la croisée.

Quelque chose bougeait dans les fourrés

Mais sans se déplacer

Mouvement de vagues

Dans les fougères.

Et ces petits cris.

À m’y accoutumer

Je reconnus une voix

Mais transformée.

 

Julie était au lit

Il était impossible

Qu’elle gambade dans les herbes hautes.

Que faisait sa voix

Effleurant la nuit de ses pattes ?

 

J’écoutais à nouveau

La rumeur de la nuit

Le chant des oiseaux

Et le léger vent dans les arbres du bois.

Je guettais le bruit des voix

Ce furent d’autres roucoulements

Qui vinrent à mes oreilles.

 

J’aurais préféré ne rien entendre

Mais les savoir là

Blottis dans leurs caresses

Me permettait de les avertir

Du moindre danger.

 

Pas un chien n’aboya

C’était à penser que Roméo

Avait versé quelque breuvage

Dans l’eau des écuelles

Avant de monter ma petite Juliette !

 

Une rumeur parvint des buissons

Julie modulait « Roméo » dans la nuit

Et il lui répondit

« Quels sons argentins possède

La voix de la bien-aimée !

Quelle suave musique

Pour l’oreille attentive ! »

Le silence reprit

Je sus qu’ils se reposaient

De leur effort.

Julie lança encore un dernier

« Roméo ! »

À celui qui franchissait le mur

Et ce fut tout.

 

Ce Roméo me plaisait trop

À moi aussi.

Pourquoi avoir accepté

Ses parfums

Ses foulards

Ses anneaux.

 

C’était pour séduire

Ma Julie.

Pas pour moi

Ces cadeaux.

Elle l’aimait tant

Je me disais

Et il rendait son âme

Scintillante !

 

Sous le charme de ces garçons

Je continuais

De me laisser guider.

J’acceptais le subterfuge

Qui serait fatal

Aux amants.

 

« Aide la à trouver comment aller

Au monastère cet après-midi.

Dans la cellule de frère Laurent

Elle sera confessée

Puis mariée.

Voici pour ta peine. »

« Pour moi ?
Non, vraiment, Monsieur.
Pas un collier. »

 

« Allons ! Il le faut

Te dis-je ».
« Je ne peux l’accepter. »

« Je t’ordonne de le prendre »

Souffla-t-il à mon oreille

En me baisant le cou.

 

Je finis par prendre les perles de grenade

Dans ma main.

« Cette après-midi

Monsieur ?

Bon.

Elle sera là ».

 

«Et toi, belle nourrice

Tu attendras dos au mur

De l’abbaye.

Avant une heure

Mon valet te rejoindra

Avec une échelle de corde

Il t’emmènera chez Frère Laurent.

Adieu !…

Recommande-moi à ta maîtresse ».

 

Je sentais la douce caresse

Des pierres rouges dans ma main.

Son « belle nourrice »

Avait emporté ma prudence !

 

« Écoutez, monsieur, je ne peux… »

M’entendais-je dire

Mais il avait disparu

Derrière un auvent du marché.

 

Voilà ce qui mena Julie

Au tombeau

Alors qu’elle croyait

Que je la guidais

À confesse.

Frère Laurent en secret les unit.

Nous fûmes

Les seuls témoins

De leurs épousailles

Et du tendre accord

Qui les conduisit à la mort.

 

Désormais Roméo

Est l’ennemi mortel

De la famille de sa femme.

Désormais Juliette s’oppose aux ordres

De son père

D’épouser un homme

À lui lié.

 

Ô matins lumineux !

Matins dorés et flous

Je ne vous respirerai plus à la croisée,

Vous n’aurez plus jamais l’odeur

Des feuilles reposées

Ma douce Julie est morte !

Le même jour, après la cérémonie,

Le fier

Roméo

Refuse le combat contre Tybalt

Décidé à protéger

Sa cousine Julie.

J’ai entendu leurs cris,

Me suis précipitée sur la place

Et j’ai vu se battre

Les deux factions.

Ces garçons

étaient devenus des loups.

La beauté, d’eux,

S’était enfuie

Pour laisser place

Au masque de mort.

Mais Romeo

Refusait encore

De se battre.

Dans un brutal désordre

Mercutio prend sa place.

Roméo

Voyant son ami en danger

S’interpose.

Au milieu d’une mêlée sauvage

Tybalt a tué

Mercutio.

Désespéré

Romeo

Pour venger son ami

Se jette sur Tybalt

Et le transperce

De sa dague.

 

Ô nuit, jamais plus ton duvet

Ne posera sur moi sa caresse.
Jamais je ne clorai mes yeux

Sans y revoir cette tuerie.

 

Le Prince

Bannit Romeo

Sur le champ.

Je dois

Annoncer l’exil

De son mari

À ma Julie.

 

« Pouvez-vous dire du bien de celui qui a tué votre cousin ? »

Je lui demande

Et voilà qu’elle me répond

« Dois-je dire du mal de celui qui est mon mari ?

Ah ! Mon pauvre seigneur

Quelle la langue caressera ta renommée

Quand moi

Je la déchire ?

Mais pourquoi

Méchant

Avoir tué mon cousin ?

C’est que

Sans cela

Ce méchant

Aurait tué mon amour ».

 

Ô matins lumineux !

Matins dorés et flous

Je ne vous respirerai plus

À la croisée

Vous n’aurez plus jamais

L’odeur des feuilles reposées

Ma douce Julie est morte !

 

Et voilà qu’elle m’ordonne

De m’entremettre une seconde fois

Pour qu’elle puisse

Avant l’exil

Et en secret

Avoir sa nuit de noce

Avec Roméo.

Je fais ce que je dois

Les amants se retrouvent

En paix

Loin de la fureur

Des leurs.

 

Mais cela ne me suffit pas.

Je désire leur bonheur

Si fort

Que j’échafaude

Un terrible

Stratagème.

Juliette prendra une potion

Elle lui donnera l’apparence

De la mort.

Elle sera déposée dans le caveau des Capulet

Roméo

Prévenu

Viendra la libérer

Pour l’emporter en exil

Avec lui.

 

Le matin

Tous découvrent

Les deux amants inanimés

Et se lamentent.

Mais la pâleur de ma Julie

N’est point feinte

Elle est bel et bien morte !

Romeo git sans vie

À ses côtés.

 

Matins dorés et flous.

Je ne vous respirerai plus

À la croisée ô matins lumineux !

Vous n’aurez plus jamais

L’odeur des feuilles reposées

Ma douce Julie est morte !

 

Voilà que le sansonnet chante

Au-dessus des tombes ouvertes

Voilà qu’un rayon de soleil se glisse

Entre les nuages et les arbres

Et voilà

Qu’une respiration double

Monte

Des amants accordés.

Le souffle grandit et voilà

Je m’étouffe

Mais je ne rêve pas

Julie ouvre bien grand ses yeux

Comme tirée d’un long sommeil

Profond.
Et Roméo s’étire, yeux fermés

Pommettes rosies par le gel.

 

Et voilà que chacun se sent traversé d’un éclair

Devenu soi-même statue de sel

Alors que les jeunes morts

Bougent

S’étreignent.

Matins dorés et flous.

Je vous respire à nouveau

À la croisée ô matins lumineux !

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