Février 2019

Ivica à Trieste

J’avais pris la veille au soir le train en gare de Ljubjana.

J’avais pris la veille au soir le train en gare de Ljubjana. Je devais rejoindre Trieste pour y rencontrer un éditeur slovène en vue de l’édition d’une série d’entretiens. Les wagons-couchettes ayant été supprimés je m’apprêtais à passer la nuit sur une banquette de moleskine. Je me retrouvais seul dans un compartiment à regarder la neige tomber. Le train, d’ailleurs, semblait vide, un véritable train fantôme glissant dans des paysages blancs. A la nuit venue le train s’arrêta dans une gare inconnue. J’entendis la porte du wagon s’ouvrir et je vis passer dans le couloir une silhouette de petite taille qui regardait par la vitre à l’intérieur des compartiments. Pourquoi finit-elle par se décider pour mon compartiment alors que le train était presque vide ?

 

La silhouette était celle d’un adolescent. Il devait avoir quatorze ou quinze ans, un lycéen probablement, mais il était habillé avec une élégance un peu ancienne, cravate, et veston sous son manteau de couleur crème. Il n’avait avec lui aucun bagage. Il se contenta de sortir de la poche de son manteau un volume et se mit à lire, assis en face de moi. Je reconnus le titre, écrit en caractères cyrilliques : Un amour de Swann. Il tenait son livre comme on tient devant soi un objet de culte. Je tentais de m’endormir, mais chaque fois que j’entrouvrais les yeux, je le voyais me sourire avant de replonger dans son livre. Et de me regarder à nouveau.

 

Ses traits et sa coiffure étaient enfantins mais son expression était celle d’un adulte. Son sourire avait la candeur de son âge mais le tremblement de ses lèvres était tout autre. Je ne savais si je pouvais lui adresser la parole, lui demander s’il aimait son livre, où il allait, pourquoi il prenait ce train de nuit. Pourquoi, surtout, il ne s’était pas installé dans un compartiment où il aurait été seul. Il aimait probablement montrer qu’il lisait. Un miroir adulte lui était indispensable.

 

Bercé par le mouvement du vieux train à travers le Kars je finis par m’endormir. Dans mon sommeil je sentis quelque chose sur mon genou et le bas de ma cuisse. J’ouvris les yeux et je vis que mon petit voisin était en train de me caresser la jambe gauche de sa main droite. Je lui demande ce qui se passe, si par hasard un insecte était venu se poser sur ma cuisse. Il ne me répond pas, se contente de me sourire longuement, avant de replonger dans son livre. Je me rendors aussi vite. Longuement je crois. Et là, c’est un frôlement sur la joue que je sens. J’ouvre un œil et je vois celui de mon voisin contre mon visage. Je crie, je me lève, je lui demande de m’expliquer ce que veulent dire ces manifestations. Pour toute réponse j’ai son sourire et il retourne dans son livre. Je décide de changer de compartiment afin de terminer en paix mon voyage.

 

Je me rendors sans peine et profondément. Lorsque je me réveille je vois par la fenêtre la côte italienne, nous ne sommes pas loin de Trieste. Je me prépare, je sors du compartiment, réalise que mon petit voisin dort profondément dans le compartiment voisin, son livre retourné sur la banquette. Le train entre en gare quasiment sur le port. Ses bruits donnent envie de bien commencer la journée. Je marche jusqu’à mon hôtel. Je m’installe dans ma chambre et me rendors une petite heure afin d’être en forme pour mon rendez-vous. Je dois aller dans le haut de la ville mais j’ai tout mon temps. Je me décide donc pour une petite promenade vers le port. Je descends, je sors de l’hôtel et là, sur le trottoir d’en face, appuyé à un réverbère, qui je vois ? Mon petit adolescent du train. Comment est-il là ? Il dormait à poings fermés lorsque nous sommes rentrés en gare. Il sourit mais je remarque qu’il fume, et lorsqu’il me voit, il rit presque avec sa cigarette entre ses dents. Je n’ose faire un pas, va-t-il me suivre ? Je reste planté là, devant l’entrée de l’hôtel, bouche bée. Nonchalamment il quitte son réverbère, il marche vers les canaux. Je ne peux faire autrement que le suivre dans la brume matinale. Il traverse les avenues de biais pour prendre des petites ruelles et rejoindre plus vite les canaux. Pourquoi ? Le voilà qui s’arrête sur un pont et me regarde. Intensément. Et puis disparaît. Presque. Ou du moins, en rallumant une cigarette il change d’aspect.

 

Moi qui ne connais personne ici je viens de croiser sur le pont d’un canal blanc de brume l’ami James. Joyce. Oui, l’adolescent a pris l’allure de Joyce ! Il m’a pris la main tout naturellement, et il m’a approché de son visage glacé (comme il est petit en vérité) pour me glisser dans le creux de l’oreille ces quelques mots dans un italien parfait : mon âme est ici, dans cette ville. Passes-y vingt-quatre heures dignes d’un roman, mon ami ! Il m’a lâché et j’ai repris mon chemin. Je me suis retourné: plus personne. Mais en continuant mon chemin, à l’autre bout du pont mon jeune guide était de nouveau là. Et riait, à gorge déployée cette fois. En reprenant sa marche à travers la ville.

 

Je le retrouve assis à la terrasse du Caffè Specchi sur la place de l’Unité italienne. Après une longue hésitation au coin de la place, j’ose m’asseoir à la même table que lui. Je veux en avoir le cœur net. Mais a-t-on jamais le cœur net, surtout dans ce genre de situation. Il me salue en hochant la tête et souriant. Il me propose une cigarette, s’en sert une aussi de son paquet et allume les deux ensemble dans la buée de la terrasse. Je le remercie. Nouveau hochement de tête de l’adolescent. Je lui demande d’où il vient et s’il lit Proust dans sa langue maternelle. Au lieu de me répondre il sort un petit calepin de la poche de son manteau couleur crème et un crayon à papier. Je peux lire sur la feuille : j’écris en serbe mais je suis de culture roumaine. Ma famille vient de Voïvodine. Je comprends qu’il est sourd. De son œil malicieux il regarde ma bouche pour savoir si elle va marquer de l’étonnement. Mes lèvres restent impassibles malgré un vrai tremblement intérieur. On vient nous demander ce que nous prendrons. Il fait très bien comprendre qu’il veut boire un double expresso. J’en commande un aussi. Il allonge son petit bras lentement vers le haut et m’indique un point en se tournant vers l’hôtel de ville. Je vois là-haut une main qui s’agite. C’est Claudio Magris qui me fait signe depuis la grande fenêtre du premier étage de son bureau. Ne t’arrête pas trop longtemps pour boire un expresso et continue ton chemin à travers les ruelles, semble-t-il me dire. Il répète son injonction de continuer à errer avec mon jeune guide. Je n’arrive pas à lui répondre avec le moindre geste de la main. Mon voisin pose sa main sur mon avant-bras. Celui-ci, posé sur la table, tremble tellement qu’il fait trembler aussi la table sur son pied. Claudio Magris n’est plus sur son balcon, mon jeune voisin me regarde fixement. Je sais qu’en le suivant je vais aller marcher dans un instant sur un canal plus modeste vers le nord-est de la ville, loin du quartier slovène où j’ai pourtant rendez-vous, et que ce quartier m’emmènera dans les hauteurs, loin du centre, dans une banlieue un peu sordide. Je ferai mieux d’aller de l’autre côté, là où mon éditeur m’a promis de me faire rencontrer Boris Pahor, bien vivant lui, et qui me dira ce que fut sa jeunesse dans cette ville devenue synonyme de trahison et de haine, celle-là même qui le fit forçat dans les lointaines et infernales geôles des Vosges lointaines. Tout cela je le sais, y compris ce que représente la rencontre avec le doyen des écrivains européens. Pourtant, je me lève. Pendant toutes ces réflexions mon nouvel ami a payé l’addition de nos deux cafés et je le suis. Son sourire est presque ricanant et il sifflote dans le vent fort de l’esplanade. Tiens, voilà des bersaglieri sur la place en train de faire l’exercice. Lui vient en tête la chanson piémontaise si triste du soldat de Gorizia qui voudrait revoir sa terre… Mon jeune guide me fait signe de prendre son bras. Je m’exécute. Et dans le vent du matin nous montons vers les faubourgs populaires. Je ne sais pas où je vais mais je sais où il veut me guider, sur ces chemins qui dominent la ville. Là se trouvent des entrepôts et des ruines de villas anciennes. J’y suis venu autrefois à la recherche des lieux d’errance d’un certain Ettore Schmitz, avant qu’il ne devienne italien serbe, le cher Italo Svevo, où pour fuir loin de la grande maison de sa belle-famille les cris et les cancans des femmes, il grimpait de ses courtes jambes. Je connais le grand air de là-haut, le vent fort, les pinèdes et les pierres dures et grises comme des nuages renversés. Je réalise qu’en bas, sur la place, mon guide, mon gardien, a siffloté alors que je le croyais sourd. Il marche vingt pas devant moi, à vive allure. Je te parle, toi, et je sais que tu m’entends, je lui lance devant moi, dans son dos. Surpris il se retourne. Il ne peut masquer sa surprise. Te voilà pris au piège. Et comment tu t’appelles. Un long silence pendant lequel nous continuons notre ascension. Tullio, je m’appelle. Et tu viens vraiment de Novi-Sad au bord du Danube. Oui, qu’il me répond. Mais je suis là pour toi. Pour t’apporter quelque chose qui changera ta vie.

 

Et le voilà qui continue à grimper au milieu des pins et des ruines. J’ai le souffle court mais je dois bien le suivre. Il finit par ralentir, chercher autour de lui. Je reprends mon souffle, vingt mètres derrière. Il bifurque dans un chemin à gauche. Il a repéré quelque chose. Péniblement je trouve comment marcher dans les cailloux jusqu’à un muret. Il a disparu à nouveau, Tullio. Non, il fume, appuyé contre un mur et m’appelle. Il jette sa boite d’allumettes vide par terre et souffle la fumée devant moi. Il me tend sa cigarette. Nous fumons ensemble dans le silence. Seul, au loin, Trieste ronronne doucement. Il me propose de finir sa cigarette et s’accroupit devant moi. Il ouvre mon pantalon et se met à me caresser. Je ne résiste pas longtemps au plaisir. Au loin, en bas, je vois les grues du port, les bateaux qui entrent et sortent de la rade. Une rumeur sourde monte à présent de la ville. J’éteins avec précaution la cigarette contre le mur où je me tiens appuyé et, les mains libres à présent, je caresse les cheveux de l’adolescent accroupi. Ils sont lisses et fins, sans aucune ondulation, de fines baguettes dociles. Son mouvement est ardent. L’adolescent est vorace, j’ai à peine besoin de guider son travail. Il sait ce qu’il veut et comment l’obtenir. Je sens mes jambes fléchir, je succombe, je m’effondre presque. Il se reprend, en dessous de moi, accroupi, le visage presque au sol. Il respire fort. Crache. Puis se relève, se remet à siffler la chanson de Goritzia et redescend dans les cailloux. Revenu sur la route il sort une cigarette, tend le paquet dans le vide pour que je me serve tout en regardant la ville à ses pieds. Je dévale tant bien que mal le chemin de pierres. Je me sers. Il réalise à ce moment-là qu’il n’a plus de feu. Nous rions ensemble.

 

Je vois alors monter lentement depuis la ville un homme mûr à la silhouette légèrement pesante. Avec un canotier. Pas vraiment à la mode ni de saison par les temps qui courent. Il s’approche de nous tout essoufflé en nous tendant un briquet qu’il met en marche. Une grande flamme jaillit. Tullio et moi, nous servons à sa source en riant.

 

C’est Italo, qui a fumé en cachette toute sa vie. Il retrousse sa fine moustache, nous regarde, amusé. Il n’est pas dupe de ce nous venons de faire. Et commence à raconter de sa voix douce. Oui, tu la connais, toi,  L’Aventure de Marie  commence Italo/Ettore, hé bien imagine-toi qu’elle m’est arrivée à moi cette histoire. J’avais rencontré dans le train une très jeune femme, dans un train au retour d’un voyage d’affaire qui m’avait emmené à Gênes. Nous avions gentiment flirté pendant la nuit. Arrivé à la gare de Trieste, le matin, j’avais commencé par passer au bureau sur le port. Le temps d’arriver à la maison… j’y retrouvais la belle jeune dame avec ma femme. Elles étaient amies d’enfance et lui rendait visite sans que je le sache! Je te laisse imaginer la confusion. Et nous rions tous les trois de bon cœur en redescendant vers la ville. Le plus beau, ici, hors la littérature, c’est la brume, me susurre Svevo dans le creux de l’oreille. On dirait qu’elle ne se lève jamais, regarde, dit-il en faisant un grand geste de la main comme pour mettre le brouillard couleur crème en mouvement. Comme nous traversons le rideau qu’il forme autour de nous, je réalise que je suis seul avec Italo, que Tullio a disparu, envolé. A-t-il jamais été là ?

 

Nous sommes de nouveau en ville. Soldats, passants, chiens, s’y promènent, sûr qu’il ne devrait jamais s’écrouler, le beau décor austro-italo-hongrois de leur cité. Je m’accroche au bras d’Italo et je crie presque à son oreille pour être sûr qu’il m’entende, Italo, viens à mon aide, je t’en supplie, avant que tout cela ne s’effondre. Soutiens-moi dans mon travail d’écrire, je t’en prie, ne m’abandonne pas !

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