Novembre 2018

Désirée

Je me demande bien ce que je peux encore faire ici !

Je me demande bien ce que je peux encore faire ici ! Et pourquoi je n’ai pas quitté cette ville affreuse dans la seconde où… je n’ai plus rien eu à y faire ? « Est-ce que tu as regardé le lien que je t’ai envoyé sur cette poétesse libanaise » qu’il m’a dit ? « Quand j’aurai résolu mes problèmes de location » que je lui ai répondu. Et alors il m’a traitée comme du pus. J’ai commis l’imprudence de sous-louer mon appart de Bruxelles sans attendre de savoir comment ça se passerait ici… Hé bien pour mal se passer, ça s’est mal passé ! Me voilà coincée dans ce satané trou pour avoir suivi un quasi inconnu ! Faut être bête ! Tout ça sans être payée un euro… Les chats n’arrêtent pas de se disputer, je n’en peux plus. Ils manquent certainement d’espace. Je ne vais tout de même pas aller les promener. Je risquerais trop de les perdre. Je pourrais toujours les tenir en laisse avec une ficelle, mais ils pourraient s’étrangler les pauvres. Avoir ça sur la conscience, non ! Après six années d’études à l’université et un premier boulot encourageant dans un grand théâtre, me retrouver ici, dans la province allemande ! Je vais quand même bien arriver à mettre mon nez dehors. D’autant plus qu’ils ont annoncé à grand fracas un concert populaire dans un parc. Verdi vient d’envoyer Wagner en bas de la table. Il est vraiment insupportable celui-là, mais qu’est-ce qu’il est joli avec sa petite touffe de poils blancs juste entre ses deux oreilles, et son poil noir à peine angora et si lisse. Wagner s’est rattrapé en un instant sur ses pattes. Qu’est-ce qui m’est arrivé, je ne le sais pas vraiment. Comme rouée de coups… Suis venue ici pour suivre un metteur que je connaissais à peine. On m’avait juste conseillé de suivre son travail, il paraît qu’il est très compétent dans sa partie, c’est ce que m’avait dit une comédienne… et je l’ai cru. Bête que je suis !

 

Je l’avais rencontré et trouvé encourageant, trop peut-être, à y repenser aujourd’hui. En tous les cas, il a été d’accord pour que je le suive dans cette ville allemande si éloignée de chez moi… et je l’ai suivi ! Mais je ne pouvais quand même pas abandonner mes deux chatons, tout de même ! Ne t’accroche pas au rideau, Verdi, tu vas le déchirer et je devrai en plus le remplacer. Pchuut ! Fous-le camp de là. Tu es charmant, bien plus grand que ton compagnon et un peu bourru, pataud. Je t’aime !

 

L’arrière-cour est de brique rouge, le mur est crépi de blanc à mi-hauteur, une petite balancelle en plastique bouge avec le vent. Un arbuste en pot commence à avoir des feuilles. Il serait temps, on est en juin ! Accrochée entre les briques, une tortue en plastique est là comme décoration. Un barbecue traîne un peu plus loin. C’est ma seule vue sur l’extérieur. Le silence dominical est intense, personne dans l’immeuble, les gens ont dû partir en week-end… ou aller au concert en plein air.

 

Je suis là comme une vestale, fidèle, sérieuse comme d’habitude, recluse, je garde le temple. Je protège le sacré… Mais pour quel dieu, auquel je croirais dans ce jour où je ne crois en rien ? En préparation de quelle fête de solstice ? En l’honneur de quelle paix, de quel jour de pardon ? À moins que ce soit en l’honneur d’une guerre, un te deum ! Norma, va ! Qu’est-ce que je peux bien encore foutre ici ? Juste attendre que ma location soit terminée et tenter de récupérer mon appart plus tôt que prévu à Bruxelles ? Je ne sais plus très bien ce qui m’a amené à suivre ce crétin hâbleur et bonimenteur… Sa réputation de sérieux, ma recherche effrénée pour tenter l’aventure alors que j’avais un poste dans un grand théâtre, tout ça ne suffit pas à m’expliquer ce coup de tête. J’avais déjà fait tant de kilomètres pour le rencontrer dans le sud de la France. Il m’avait posé beaucoup de questions sur mon « désir » avec l’air inquisiteur de celui qui connaît les secrets de la vie. Je n’avais pas trop compris ce qu’il voulait dire, ce que je désirais peut-être ? Et je pensais avoir répondu juste, puisqu’il m’avait proposé de l’assister pour son prochain spectacle à l’Opéra de…

 

Le soleil découpe une grande ombre transversale sur le mur de la cour. Le dimanche sera beau. Si je vais dans le parc, j’y rencontrerai certainement des gens du théâtre que je connais et même lui, avec son autosatisfaction portée en sautoir ! Ce n’est pas que je craigne de lui parler, non, je lui ai déjà tout dit par le menu et écrit, et envoyé bien fait pour sa gueule ! Non, je ne le crains pas. J’ai juste pas envie de me remettre à table avec plusieurs plats d’explications indigestes. Et pourquoi tu as dit ci et pourquoi je t’ai répondu ça. Nous avons épuisé les rôles et chacun campe sur ses positions. La seule chose que je sache avec certitude est que je n’ai rien à apprendre de lui. Il peut continuer son travail sans moi si bon lui semble, il se rendra compte que je lui manque un jour ou l’autre… Il ne dit pas une phrase qui se tienne, ni dans sa langue ni en allemand. Et moi dont c’est la langue paternelle je peux vous dire qu’il est nul. Il parle par expressions toutes faites, des images qu’il dit, s’interrompt pour changer d’idée à tout moment et je vois bien qu’il sait à peine lire dans sa grande partition qu’il promène toujours avec lui. Il n’est jamais à bout de sentences, il sait tout et passe son temps à me montrer que je ne sais rien. Ceux qui travaillent autour de lui en direct, qu’ils le connaissent ou le découvrent, ont l’air de trouver ce demeuré formidable ! Je le trouve simplement épuisant, parano et complètement désordonné. Ceux qui lui répondent ont l’air aussi perdus que moi, leurs regards sont hagards bien qu’ils acquiescent la plupart du temps à la moindre de ses sales blagues. Sont-ils vraiment convaincus ou bien veulent-ils seulement avoir la paix ? Les deux, peut-être. Quand on a affaire à pareil saltimbanque hystérique, vaut mieux rester flegmatique et la meilleure manière de l’être est d’opiner de la tête en le regardant d’un air vague. De cet air qu’il transforme en regard admiratif.

 

Il n’y a que ça qu’il aime : être admiré ! Et il croit que je suis dupe, moi. Qu’il se trompe… Ensuite, sur le plateau, ils font ce qu’ils veulent les artistes : de toute façon il est incapable d’analyser la différence ! Et il croit que je peux gober son cirque. J’en ai vu d’autres ! Et qui savent lire une partition, eux, qui savent s’en inspirer avec précision et du coup inspirer aussi les chanteurs ! Si j’allais tout de même dans ce satané parc de cette ville de merde où je connais vraiment personne, hors tous ces cons qui l’entourent et le dorlotent… ça me ferait au moins une sortie, plutôt que de moisir ici un jour de fête entier avec mes deux chats. Vous en pensez quoi, vous, mes amours, de cette histoire ? Vous feriez quoi, vous ? Je vous laisse un moment, de toute façon vous ne pouvez pas abîmer les tapisseries plus qu’elles ne le sont déjà, et vu l’état du canapé… Quand je pense que j’ai loué ce trou pour plus de cent euros la semaine et que j’ai laissé mon appart qui en vaut trois fois plus pour pas un sou à quelqu’un que je connais à peine ! Quelle cloche… et en totale confiance, avec ça, sans imaginer une seconde que j’allais me retrouver devant un authentique papa gâteux comme j’en ai pas eu moi-même, qui voudrait passer son temps à m’expliquer la vie, le théâtre, la passion, le fait que ce n’est pas un métier comme un autre… Mais, vieux con, tu sais ce qu’elle te dit la vie ? Elle te prend par derrière la vie, et d’abord elle est finie pour toi, la vie, ok ?

 

Si je prends mon vélo pour aller dans le parc, il m’encombrera certainement et le laisser au milieu de mille autres, non, jamais. Il me donnerait une contenance pourtant, en cas de rencontre, le vélo… Ce serait une bonne idée de le prendre. Je me sentirais plus à ma place. Bon, je vais d’abord nourrir les chats, ensuite on avisera… Dès qu’on ouvre la porte du frigo, vous vous réveillez, sales petits bestiaux ! Quand je pense qu’il voulait que je reste là à l’écouter : c’est la meilleure façon d’apprendre, regarder et entendre surtout, qu’il me disait sans cesse. Entendre, oui, mais quoi ? Ses numéros de cirque ou ses discours professoraux, ça me débecte rien que d’y penser. Surtout que ça avait l’air de plaire à tout le monde, son enthousiasme de crétin, dès qu’il croyait avoir trouvé un truc, une idée, qui lui serait venue sur le coup du génie… Tous dupes de sa cuistrerie auto-satisfaite et illogique, c’est ça surtout qui était proprement choquant : aucune suite dans les idées, il arrête les chanteurs de façon irrespectueuse pour changer n’importe quel détail sans expliquer pourquoi, un minuscule truc sans aucune importance, dont je ne trouve aucune trace dans la partition, que je ne pouvais raccorder à rien du tout du texte. Un scandale je vous dis. Fixe ton regard à ta hauteur, droit devant toi, pas au-dessus. Et cette agitation avait l’honneur de plaire ! Alors que ça ne faisait rien avancer. Et moi, j’aime quand on avance, quand on va de l’avant, quand je sens un souffle, quand je peux écrire quelque chose de précis dans ma partition. Mais là, juste attendre à regarder une mer calme sans événement particulier …, non, trop peu pour moi !

 

Bon, vous voilà servis, je vais vous laisser un moment. Mais vous serez chargés de câlins à mon retour, je vous le promets. Je vais finalement prendre le vélo. Un si beau soleil invite à la promenade sur les pistes cyclables. Prendre l’air en plein visage et pouvoir rouler sur les trottoirs est un gros avantage ici, on est comme une reine dans la ville. C’est aux piétons à faire attention… à se garer. Où sont mes clefs ? Les voilà.

 

Je veux claquer la porte, mais quelque chose m’en empêche. Qu’est-ce qui m’arrive ? J’ouvre la porte. Me voilà assise sur mon vélo entre mon appartement et la rue. Assise sur mon vélo et ne pas arriver à sortir de chez moi. Qu’est-ce qui me prend? Je ne peux pas franchir le seuil.

 

Verdi, Wagner, où êtes-vous ? Merde, ils ont disparu par la porte ouverte. J’aurai même perdu mes deux amours dans cette sale aventure ! J’ai envie de hurler, de ma bouche sort tout juste un petit son rocailleux. Glou, glou… Si je suis transformée en fontaine, sa source en elle est bien asséchée, pour moi qui suis habituellement une vraie pleureuse ! Je croyais que c’était des trucs bons pour l’Afrique et ses populations arriérées, mais je comprends qu’il m’a jeté un mauvais sort, c’est pas possible autrement ! C’est même une certitude. C’est ça. Je n’arrive ni à marcher ni à parler. Il me disait tous les matins quand je lui apportais son café, une assistante, ça doit savoir courir et se taire. Et voilà. Il m’a transformée en sirène asséchée, condamnée à rester sur la berge ! Une Rusalka en panne sèche.

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