Mars 2019

Dernier retour

Prélude

 

La pluie strie la vitre de rayures obliques. On ne sait plus très bien ce qu’on voit le nez contre la vitre. Un champ de betteraves ou un mur continu ? Les gouttes se superposent, grains de blé géants sur le paysage froid. Je rêve, enfoncé dans le siège arrière de la Simca. Je tiens contre moi le cochon, le loup et la princesse. De la main gauche je cherche à saisir sur la vitre le paysage qui défile.

 

Devant, Papa s’extasie, Maman se tait. On part en promenade. Ou plutôt, on va visiter quelque chose. Un supplice. Ce sera quoi cette fois. Un monument aux morts. J’aime pas. Papa prend son ton de cours d’histoire. Une ville de l’ancienne Gaule, célèbre pour la victoire de Clovis remportée contre les Allemands. Tu parles d’une promenade. Une captivité, oui, enfermé là, derrière, avec la pluie dehors qui ne cesse de tomber, loin de ce qu’on connaît. Des images défilent. Le vase brisé par une hache que tient un solide gaillard. Peau de bête. Couleurs vives. Déploiement de force. Musculature ferme. Maman rectifie. « C’est Soisson le vase, Jean. » Papa s’en fout. La princesse devient reine des francs et le loup l’heureux converti. Le cochon l’évêque. Je tue l’ennui de cette infinie route de Rhénanie sous une pluie d’été. On arrive, ça s’appelle Zülpich. Revenir en 1956 sur les lieux d’une victoire des francs sur les allemands en 496, faut le faire tout de même. Mon père klaxonne, une voiture est arrêtée en plein milieu de la route, sous la pluie. Il ralentit pour aller secourir le chauffeur. Je maudis mon père. Et ma mère d’ainsi le suivre.

 

Staccato

 

Je dors toutes fenêtres ouvertes dans la fraicheur du matin. Dans mon rêve je me souviens avoir entendu très loin une sonnerie, comme un appel. Et puis plus rien. Et puis S. a mis l’écouteur contre mon oreille et j’ai entendu mon père me parler. Ton frère m’a convaincu, je renonce à conduire par sagesse et comme c’est toi le plus jeune et que tu as besoin d’une voiture, je t’offre la mienne. Je balbutie un quelconque remerciement et me rendors. Mais d’un sommeil trop lourd. Cet appel ressemblait à une abdication. C’était de la ligne de conduite de mon vieux père qu’il s’agissait. Une grande décision avait été prise et je n’étais pas certain qu’elle ne fût que le fait de mon père. Ma mère avait dû y contribuer. Je voyais bien aussi mon frère André arrivant à finalement convaincre Papa qu’il était temps. Il avait quatre-vingt-onze ans et ses embardées en voiture devenaient dangereuses.
Une fois réveillé je rappelle. Je remercie et propose à mon père de l’emmener dans la famille Eimers, celle de « son paysan allemand ». Une dernière fois pensais-je. Rendez-vous fut pris pour aller le chercher à Toulon, ainsi que sa fidèle Peugeot. Je viens d’arriver à la tête d’un théâtre important. Je crains que cette semaine prise sur mon emploi du temps ne handicape fortement mon installation à ce poste. Mais je décide de ne pas être raisonnable.

 

Squerzo

 

Des pieds frappent le sol, accompagnés par des instruments percussifs, un grand tambour et j’entends aussi une petite flûte stridente. C’est une trépidation presque infernale sur un parquet laqué. Le bruit est à peine atténué par les semelles de corde que portent les danseurs. Le martèlement avance, gronde, fascine. Je ne peux détourner le regard de ces pieds qui tournent à la folie. Et au-dessus de ces pieds adultes, voilà une drôle de jupe amidonnée montée sur une structure d’osier. Elle devient ventre, cou, puis tête de cheval. Et son mouvement frénétique est décuplé par le jeu entre elle et le torse du danseur. Toute une cavalerie atteinte par la danse de Saint-Guy. Et ces bustes furieux qui semblent sortir du corps de l’animal de toile. Les filles, elles, dansent avec des cerceaux d’osier qu’elles font tourner autour de leur taille et présentent ensuite aux danseurs. Les chevaux fous hésitent à passer à travers les cerceaux, ils ne le pourraient pas, je le vois bien, mais les uns et les autres jouent si bien leur rôle qu’on voit presque sauter les animaux. Je trépigne à mon tour, je veux entrer dans la danse, je cours de toutes mes forces vers les pieds et les corps endiablés. Je touche déjà une croupe de cheval. Mais une main m’arrête. Elle me ramène brutalement dans un coin de la salle de classe. Je fonds en larmes. Je n’ai le choix que de regarder ce que font les plus grands. Les personnages principaux de cette bacchanale sont mon frère et ma sœur, André et Mireille, ils ont entourés de trois grands adolescents, Willy, Karl-Heinz et Margrit Würges, enfants d’un marchand de viande rhénan dans la petite ville d’Euskirchen. La scène est en Allemagne et je dois avoir moins de trois ans.

 

Allegro giocoso

 

A peine arrivé à Toulon, je sens que Maman n’a pas envie de laisser partir son Jean. Jean, le père, lui, est heureux comme un jeune homme. Il a mis sa belle chemise bleue clair à motifs provençaux, sa petite valise beige pour cinq jours est prête sur la table de la salle à manger. Maman lui a mis de côté ses médicaments journaliers, rangés dans leur pilulier, pour six jours. J’ai prévu deux jours de voyage aller, deux jours sur place et le même temps pour le retour. Mais depuis que j’ai parlé au téléphone avec mon père, celui-ci a téléphoné avec Willy le fils de l’autre famille amie de Rhénanie, à Euskirchen. Willy souhaite que nous fassions étape le soir même à Euskirchen. La première partie du voyage sera plus longue que prévu d’au moins trois heures. Il ne faut pas tarder à partir. J’ai une grosse journée de route devant moi.
Le père est content, il me le dit et je vois son petit sourire en coin. Il est même heureux, pour la première fois dit-il, de se laisser ainsi conduire par son fils, son petit. Et il sourit, heureux dit-il de laisser sa femme pour six jours consécutifs. Tu sais avec Mamy c’est pas tous les jours rigolo. Mais là c’est formidable. Il est vif, observe la route, les changements de végétation, commente l’itinéraire. Cette première étape est longue puisque nous traversons la France du sud-est au nord-est.
Nous faisons une pause pour déjeuner tardivement à Trèves, en face de la porte romaine. On nous sert des asperges sur une belle nappe blanche comme il se doit au printemps en Allemagne. Elles font pisser mais c’est très bon. Il se régale, le père, et tient à payer le restaurant. Je le regarde marcher devant moi jusqu’à la Peugeot, il est droit comme un I, avec sa tignasse blanche, quel panache tout de même.
Nous repartons vers la belle aventure. Une sorte de voyage de libération à l’envers, dans la famille Eimers, là-haut au-dessus de la Ruhr, à la frontière hollandaise. Celle chez qui le père est resté cinq ans loin de la sienne. Nous roulons. Après avoir admiré les vignes qui surplombent la Moselle le vieil homme commence à s’impatienter. Nous sommes en route depuis plus de sept heures et on en a encore au moins pour deux heures de voiture pour traverser l’Eifel et arriver à Euskirchen. Je me remémore ce que représentaient pour moi ces moments d’exaltation avant l’arrivée dans ma famille allemande, une sorte de nouveauté qui sortait du ronron de la vie provinciale française. Quelque chose d’exceptionnel allait se passer, l’essentiel n’était pas dans le temps de vacances que je passerai outre-Rhin, mais dans le moment fugace des retrouvailles. Il s’est mis à pleuvoir, le père regarde le soir tomber à travers la vitre et les sapins des Ardennes allemandes se dresser devant lui à travers la vitre. Je le sens maussade, d’un coup. « Je commence à trouver le temps long », lance-t-il à la cantonade. Je lui réponds que c’est lui qui a pris ce rendez-vous et que je fais de mon mieux pour ne pas arriver trop tard chez les amis qui doivent déjà nous attendre. J’espère qu’il va s’assoupir, mais rien à faire, il scrute le paysage à travers la pluie tout en se tenant le plus droit possible sur son siège, me donne gentiment des conseils de conduite, surveille autoritairement ma vitesse. Après les Ardennes allemandes la pluie cesse et nous arrivons dans la plaine. La petite cité est bien là, sous le soleil.
Je ne reconnais rien de Euskirchen que j’ai connue enfant, mais grâce aux explications de Willy je rejoins sans trop de peine le petit lotissement dans lequel il habite avec sa compagne. Willy fait remarquer au père qu’il est splendide, et papa ne manque pas de répliquer à Willy : « Mais toi tu as vieilli… ».
Chacun se fait comprendre, Willy avec ses quelques mots de français, sa compagne parle mieux, le père utilise avec vaillance tout son vocabulaire de patois rhénan vieux de plus de soixante ans. Je parle à peu près couramment la langue germaine. La soirée s’éternise. La fatigue du père monte, on propose qu’il aille se coucher. L’hôtesse l’emmène dans la cave aménagée en appartement pour invités. Le père a fait son numéro toute la soirée, je désire rester encore un moment avec Willy à discuter librement. Je comprends qu’il s’est fâché avec son frère ainé et sa sœur cadette, il a d’abord été l’employé de son père avant de devenir celui de son frère et l’héritage l’a finalement défavorisé. Ce qu’il possède il ne le doit qu’à son travail. Je raconte ma vie. Il se fait très tard. Je décide de descendre dormir.
Au moment de me glisser dans la grand lit dans lequel mon père est sensé dormir, le voilà pas qu’il se dresse droit comme un I et s’assied au bord du lit. Tu te rends compte, comment ces gens peuvent-ils me laisser dormir dans une cave, moi qui les ai toujours reçus chez moi en leur laissant ma chambre. Et toi, là, tu m’abandonnes seul dans ce trou. J’essaie de le raisonner mais je suis fatigué de ma longue journée de conduite, je me lève et plante là mon père. Je fais le tour de la cave et finis par m’allonger sur le sol glacé d’une salle de bain. Je rumine longtemps ma colère avant de trouver le sommeil.

 

Notturno

 

On peut dire que tu as eu de la chance toi, Jean, entre le 13 et le 14 juillet 1940 ! Deux jours de chance après le piège de Dunkerque et un mois terrible à traverser la Belgique et la Rhénanie à pied. Tu étais éreinté par ce mois humiliant de traversée de la France d’abord, de la Belgique ensuite et enfin de toute l’Allemagne rhénane, et tu aurais pu tomber sur des gens qui auraient continué à t’éreinter. A peine arrivé au stalag le sort t’a désigné pour la famille Eimers. À gauche et à droite de la ferme Eimers deux fermier hitlériens. Tu vois un peu. Et toi tu tombes justement dans la famille catholique anti-nazi. Et le 14 juillet au lever du jour le père, Bernhard Eimers, t’a conduit dans les champs pour traire le troupeau. Là, dans la brume du petit jour quelqu’un qui savait que tu étais arrivé la veille t’a interpellé. Il parlait en provençal. Tu as cru que tu allais t’évanouir. C’était un artisan de Meerhoog, Gunther Niehaus.
Il avait ramené à son retour de captivité en 1918 une jeune femme provençale d’Ansouis, Marguerite. Là, pour l’instant, en 1940, il venait de traverser l’Allemagne pour retrouver les deux fils de « son patron provençal » de la guerre d’avant, les frères Vernin et les installer chez des paysans sûrs, pas des nazis non plus, proches de chez lui. En deux jours tu avais trouvé deux familles ! Une dans laquelle on te réserverait chaque samedi la seule eau propre pour le bain familial. L’autre où tu irais le dimanche te faire nourrir à la provençale, comme à la maison, par Marguerite. J’ai fini par m’endormir sur un banc du petit sauna.

 

Allegretto

 

J’entends qu’on m’appelle dans mon sommeil. C’est Willy qui me cherche pour le petit-déjeuner. Je prends le temps de me remettre avant de les rejoindre. Le père est déjà attablé dans le jardin, Willy ramasse des cerises. Il est embêté, le père lui a déjà fait des reproches ce matin, comme quoi il l’avait laissé dans une cave. Je ne sais que dire. Willy comprend bien que c’est difficile.
Plus de trace de mauvaise humeur chez le père, il est tout ragaillardi et mange de bon cœur, son célèbre sourire aux lèvres.  Et son œil vif. Tu as bien dormi ? Non, pas très bien à vrai dire, papa, c’était un peu dur. Il est souverain, royal, domine son petit monde et l’ensemble de la situation.  Alors comme ça vous m’avez laissé dans la cave, hé bien quand vous viendrez chez moi je vous mettrai dans la buanderie. Mais maintenant il faut partir. J’ai hâte de revoir Bernhard et la ferme, lui aussi. Au revoir, merci et sans rancune. Il faut se presser de charger la voiture.
Ai-je involontairement provoqué une crise de démence chez mon père en l’envoyant dormir tout seul dans sa chambre en sous-sol ? Que s’était-il passé au juste ? Je ne sais pas. Je demeure contrit par cette affaire.
Le chemin qu’on a à parcourir, de l’extrémité sud de la Ruhr à son extrême nord se fait presque exclusivement par autoroute. Une bande de béton sans fin, bordée souvent aussi par du béton, quelquefois par les pins romantiques au tronc rouge. Mais tout est plat, rude et monotone. Des panneaux se dressent vers le ciel. Kaiserslautern. Krefeld. Wuppertal. Mühlheim-an-der Ruhr. Bochum. Essen. Dortmund. Le père lit, subjugué, tous ces noms qui lui rappellent le train du retour, ils sont un appel qui me porte au-devant de moi dans ce chemin hésitant à travers un désert industriel à l’abandon. L’œil du, père est comme embrumé, vague, apeuré, se souvient-il de son bref séjour dans une usine de Bochum et du travail dur qu’il dut y accomplir ? Dans quelques années je commencerai moi à travailler en Allemagne, à Dortmund d’abord, à Essen ensuite, et puis dans bien d’autres villes allemandes. Jusqu’à prendre la direction de l’opéra de Trèves.
Ce matin, le père est dans la hâte d’arriver un peu inquièt de retrouver quelque chose qui n’existe plus, un moment de sa vie dont il n’a jamais vraiment avoué qu’il avait été un des plus denses, des plus fervents même. Sa tignasse blanche a gardé les traces du désordre de la nuit, il se tait dans la lumière matinale, tout absorbé par le paysage qui défile, presque hagard. Le train du retour qui court dans sa tête ? C’est peut être le chemin de l’allée qui défile devant son œil embrumé. Il est arrivé par ici à pied depuis Dunkerque. Je me dis que je suis fou d’avoir entrepris ce voyage, que ma folie est plus forte que la raison de ma mère, de mon frère et de ma sœur qui auraient voulu l’éviter. Un vieillard conduit par un fou. Même la méchante nourriture d’autoroute trouve grâce à ses yeux. Excellente, cette saucisse. On n’en trouve pas de telles chez nous remarque papa. Plus nous nous approchons du but, plus le père est à l’affût. Rees. Kleve. Des noms qui résonnent pour le père comme des flèches à travers l’air. Il les épèle, les répète. Meerhoog. Tu dois sortir, là. On se retrouve dans une bourgade aux allures presque hollandaises. Tu vois, là c’était la réserve de bois de Niehaus. Et là, la maison de Marguerite, tous disparus depuis longtemps. Oui, tourne à droite. Non, suis la rue principale à présent. On sort du village et là, le père reconnaît chaque borne, chaque virage, chaque bosquet, chaque talus. C’est le chemin qu’il prenait dans l’autre sens le dimanche pour aller depuis la ferme jusqu’à la maison de sa famille provençale et rentrer le soir au stalag. Il trépigne. Son œil a retrouvé sa vivacité. Ce plat pays n’a pas de secret pour lui. Il connaît chaque bosquet. Voilà une ligne droite bordée de champs de blé. Il scrute. Tu prendras le troisième chemin à ta gauche au bout de la ligne droite. C’est là. Le guide est fier.
La Peugeot soulève des nuages de poussière sur le chemin bordé de champs de blé. Lorsque je freine devant une jolie maison, toute la famille apparaît en rang d’oignon. Trois générations de Bernhard (ils ont tous le même prénom), le grand-père, quatre-vingt-deux ans, le père cinquante-cinq ans comme moi, le fils un grand adolescent, et Lisbeth sa mère. Comme s’ils s’étaient mis au garde à vous pour accueillir l’ancien prisonnier français. Le père est fier de cette haie d’honneur. Les deux vieux messieurs s’embrassent. Tu n’as pas changé dit le vieux au père, et toi tu as sacrément grossi lui répond le père. J’ai un peu honte. Tout le monde rit de bon cœur en se congratulant. Les deux vieux se regardent longuement, les yeux humides, tant d’années passent dans leurs regards croisés. Lisbeth nous invite à entrer. Une belle table est dressée avec son café, son thé, ses gâteaux faits maison. Kaffee und Kuchen lance la maitresse de maison. Le père est immédiatement disert comme s’il retrouvait d’un coup une langue ancienne perdue. Nouvelles des uns et des autres. Je suis sacrément ému aussi, je n’ai pas revu cette famille depuis trente ans. La chaleur, en face, est impressionnante. Visages ouverts et heureux de tous. On commente l’Europe, ses règles, sa nécessité. On parle des visites des jours à venir. Untel attend le père demain, il faut aller voir un autre vieux dans trois villages, aller faire un tour sur le lieu du stalag. Et voir les champs surtout, jusqu’à la frontière hollandaise, mais aussi les nouvelles machines pour la traite. Deux chambres sont réservées pour nous pour trois nuits à Meerhoog. Et le père donne sur la table un coup du plat de la main. Mais moi je repars demain matin pour Toulon. Je vous ai vu, ça me suffit. Je rentre chez moi. Gêne autour de la table. Je prends la parole en allemand pour le raisonner mais aussi pour que les autres comprennent. Rien à faire. Le père n’en démord pas. Les visages se ferment, la joie retombe, hors la sienne. Il jubile, continue ses blagues qui tombent à plat. Le café est froid, les gâteaux se sont rassis d’un coup. En attendant le repas du soir, on reprend la voiture pour aller s’installer dans un village voisin à l’hôtel. J’essaie de raisonner mon père, mais celui-ci s’énerve presque. C’est lui qui commande ici. Bon, il faudra faire avec. Le soir les Allemands reçoivent à nouveau les Français chez eux. Mais le cœur n’y est plus.

 

Molto serioso

 

Je n’arrive pas à m’endormir dans la petite chambre d’hôtel, dans mon lit étroit. Heureusement que j’ai une connexion Internet. J’ai envie de voir un film. Va savoir pourquoi je choisis Le Voleur de bicyclette. Peut-être en souvenir des voyages de l’enfance en Lombardie et de la découverte de Milan la grande. Le film se termine par une scène d’humiliation du père sous les yeux du petit Bruno. On les voit se fondre tous les deux dans la foule, la caméra les filme de dos, la masse humaine les avale et s’éloigne dans le crépuscule. C’est à peine soutenable : la conjonction de l’heure, de la masse et de la situation du petit garçon comprenant tout de la pression sociale qui a acculé son père à voler une bicyclette.
Auparavant tout le film n’a fait que dérouler un seul fil : comment on devient un voleur. Et tout le drame du père de famille est d’arriver à se rendre justice soi-même puisque personne n’est prêt à s’en charger. Il le fera en se condamnant lui-même au vol. Je remarque que le tragique s’incarne dans le petit Bruno, dans le regard posé par lui sur son père, regard d’amour qui traduit les sentiments les plus profonds. C’est ce regard-là qui va veiller sur le père et lui permettre de continuer à vivre après la tension insoutenable de la journée. Mais le père acceptera-t-il de voir ce regard grandir à ses côtés et prendre lentement sa place ? « Accepteras-tu que je prenne soin de toi, papa, après ce que nous avons vécu aujourd’hui ensemble ? ». «  Puis-je te prendre par la main pour te ramener à la maison dans le noir ? ». « J’expliquerai à maman ce qui s’est passé ». L’amour du petit Bruno y est prêt, mais l’adulte y est-il prêt, lui ?

 

Alla marchia

 

Nous repassons chez la famille Eimers pour les remercier de leur hospitalité. Je n’ai pas vraiment envie de reconduire tout de suite. Je suis en colère. Le père semble être en excellente forme, heureux d’avoir eu le dernier mot. Et moi qui ai pris toute cette semaine sur mon agenda de travail. Je râle intérieurement. Je décide que nous ferons le voyage en deux étapes. Je me sens incapable de refaire aujourd’hui autant de kilomètres qu’avant hier. Il me faudra du repos et nous verrons bien où on s’arrêtera plus tard, probablement quelque part en Lorraine ou en Bourgogne. Le profil du père est sévère, mais il semble content à l’idée de rentrer chez lui un peu plus tôt. Je me mets à le comprendre, c’est un vieillard et il lui faut la chaleur de sa maison. Sur l’autoroute les pins et les chênes se succèdent, les célèbres bouchons aussi, à la hauteur Kaiserslautern. Le soleil brille et je me calme. Le père s’est endormi. Au fond le plaisir de le conduire est grand malgré ses caprices. Je suis heureux d’être avec lui, heureux d’avoir entrepris ce voyage et de lui avoir permis de revoir son vieux copain, de toucher une partie de son passé, bien que je ne sache pas très bien ce qui lui a plu dans tout ça. Montrer qu’il est encore bien vivant ? Se donner une preuve de son existence ? Se remettre les lieux en tête ?
Il se réveille et veut s’arrêter sur une aire pour faire pipi, comme il dit. Nous nous arrêtons au calme. En revenant des toilettes il déclare qu’il doit rentrer ce soir à Toulon, que Louisette lui a donné des médicaments juste pour trois jours, qu’il y a urgence. Je demande à voir le pilulier. Il résiste, je m’énerve, il finit par le sortir de sa petite valise. Il y a bien là toutes les petites pilules colorées rangées pour encore trois jours, je le vois bien. Non, tu ne comprends pas, je connais mes médicaments, je te dis qu’il n’y en que pour aujourd’hui, à midi et le soir. Je dois être rentré ce soir pour prendre à la maison ceux de demain matin. Et puis, en plus, tu ne me respectes pas. Tu as vu cette famille étrangère, tu as vu combien ils me respectent, eux ?
Je referme la boite, la valise, le coffre et remonte en voiture, je n’en peux plus. Il s’installe de son côté dans l’habitacle. Mais papa, tu ne te rends pas compte de ce que c’est que faire autant de route dans la journée. Mais tu es jeune toi, tu peux le faire. Nous avions prévu d’être en route cinq jours, nous ne sommes qu’au troisième jour. On peut profiter du temps que nous avons ensemble. Je redémarre, mécontent. Il fait sa bouche carrée des grands jours, se terre dans le mutisme. Je ressasse ce qu’il vient de me dire à propos du respect. Je me dis que décidément, quelque chose ne s’est pas passé lorsqu’il est revenu, humilié, de captivité dans sa famille et sa Provence tant aimée. Lorsqu’il reprend la parole c’est pour me déclarer que dès que nous passerons la frontière française, nous rejoindrons une gare et que je le mettrai dans le train. Comme ça je serai à Toulon avec Mamy ce soir. Il m’a tellement poussé à bout que j’ai décidé de me conformer à ses ordres. En conduisant je me dis que je le laisserai quelque part dans une gare. Mais l’idée me déplait profondément de laisser un vieil homme seul dans un train, abandonné loin de chez lui, comme il l’a été il y a longtemps alors qu’en quarante quatre il traversait l’Allemagne pour rejoindre sa famille. Je me dis même que son désir inconscient est de terminer ce dernier retour dans les conditions de l’homme de trente deux ans qu’il était alors. Il l’exprime à sa façon mais ça doit être quelque chose comme ça.
Les scrupules sont tenaces pourtant et tout en roulant je réalise que nous allons passer à proximité de Nancy où mon fils Florian fait ses études. Je commence par lui dire que je le laisserai à la gare de Nancy, là où habite Florian. Et puis, lentement, je lui fais miroiter qu’il pourrait voir aussi son petit-fils, passer un moment avec lui.
Il est immédiatement d’accord sur le fait que je le laisse à Nancy, et que son petit-fils l’accompagne au train. Il me faudra la suite du voyage pour le convaincre de dormir dans un bon hôtel (dans lequel j’ai l’habitude de descendre) et j’y réserve pour nous deux chambres par téléphone. L’hôtel est plein, mais on m’y connaît et on libère une belle chambre dans les combles pour mon père. Pour moi on s’arrangera. J’arrive dans Nancy je trouve une place pour ma garer devant l’hôtel, c’est plus pratique d’organiser la nuit à présent avant de rejoindre Florian chez lui. Papa est rasséréné, content. On lui montre sa chambre, il s’emballe en disant qu’il ne veut pas dormir dans un grenier. Je suis désespéré. La chambre est spacieuse, éclairée par une grande lucarne. Je dis au père qu’il faudra bien qu’il s’y fasse, mais je suis à bout et n’ai qu’une hâte, m’en remettre à Florian.
Il nous accueille avec son sourire radieux dans son studio. C’est bien en désordre ici, lance le grand-père. Florian comprend vite à mon visage que je n’en peux plus. Pas besoin de détails. Il propose, pour arrêter cette catastrophe, de reprendre la voiture avec moi, de conduire la moitié du chemin afin que le papi puisse dormir dans son lit le soir-même. J’annule les chambres et nous voilà partis. Mon père a son regard vague, terreux, empli d’une peur très ancienne. La suite n’a plus d’importance.

 

Finale maestoso

 

Florian conduit. Je rêve à la place arrière, celle de mon enfance. Suis quelque part en Allemagne sur un quai, devant des rails herbeux, assis sur un banc entouré des odeurs de la nuit. J’ai tout fait pour me tromper de train, pour me perdre aujourd’hui. À l’aller, j’écrivais et j’ai oublié de changer de train, au retour je rêvais et n’ai pas vu passer l’arrêt où je devais changer. Je ne sais pas très bien quand va passer le prochain train qui m’emmènera à Hanovre. Un ruisseau coule tout près. Une voix enregistrée annonce qu’un train à grande vitesse va passer sans s’arrêter. Il fait un vacarme à trouer la nuit. Je suis ses feux arrière en direction de la ville que je dois rejoindre. Le ruisseau chante à nouveau. Une sonnerie se fait entendre : la barrière se baisse, un autre train troue la nuit. Puis le calme revient et le ruisseau charme à nouveau mes oreilles. Un grillon l’accompagne cette fois. Et là, sans crier gare, alors que je continue d’entendre le chant du grillon un wagon glisse seul sur les rails, sans bruit. Il s’arrête à ma hauteur. C’est un wagon à bestiaux. Sans bruit encore, son portal s’ouvre et il m’invite à monter. J’ai peur mais ne peux m’empêcher de me hisser à hauteur du plancher. Quelle horreur encore vais-je y trouver, à quel cauchemar vais-je être confronté ? Le portail se referme. J’y suis seul. Des brindilles au sol. Une bonne odeur de bois neuf et de paille. Je m’assoupis rapidement dans la rumeur lointaine des rails.

- Écrit précédent
Écrit suivant - Lettre au père