Octobre 2017

Cher Jack Ralite

… je t’ai défini ironiquement comme « sage » sans y penser plus que cela d’ailleurs …

En général c’est toi qui tenais les discours, et quels discours ! Amis, sénateurs, militants, ministres et chefs d’état attendaient tes prises de parole, amis comme ennemis politiques savaient pertinemment que ce que tu allais énoncer leur serait utile, sinon nécessaire dans leurs propres analyses.

 

Et aujourd’hui, c’est moi qui dois tenir ce discours imaginaire à ton ombre, mon cher Jack, et me voilà bien en peine. Ma peine vient d’abord du fait que c’est le premier été où je ne te rencontrerai pas à, ici, dans le jardin du théâtre à Bussang. Mais je suis aussi en peine à cause de l’amitié respectueuse qui me liait à toi : alors que tu étais si facile d’abord, d’une courtoisie si directe et si aimable, je n’osais jamais t’approcher trop familièrement, même ici où tout est plus amical. Non à cause de ta position de personnalité publique, ou de ton passé ministériel, mais simplement à cause de ton aura, à cause de ce que tu dégageais et, oserais-je le dire, à cause de la bonté rayonnante qui émanait de toi. Car voilà, au delà de ton acuité particulière à regarder et à analyser le monde, au delà de la grandeur de tes idées, de la pertinence de tes réparties (souvent amusées), c’est ta bonté qui continue de me toucher, qui continue de faire mon admiration.

 

Chez aucun personnage de ta trempe, crois-moi cher Jack, je n’ai rencontré comme chez toi cette qualité si rare et si précieuse. Je n’aurais jamais osé te le dire de ton vivant, mais à présent… On ne te dérangeait jamais, que ce soit au téléphone ou dans la rue, où à l’occasion d’une rencontre publique : tu prenais toujours le temps d’entendre, d’écouter, de te soucier s’il le fallait, de t’inquiéter si tu le jugeais nécessaire, ou de relativiser, tu prenais le temps de donner des exemples contradictoires, des détails particuliers qui viendraient aider à mieux comprendre, mieux doser une pensée ou un souci.

 

Dès le début de notre amitié, lorsque j’ai fait appel à toi pour soutenir mon action ici, au sein du théâtre du Peuple, je t’ai défini ironiquement comme « sage » sans y penser plus que cela d’ailleurs, et nous savons, à quelques uns, ce que ce vocable a recouvert pendant plus de vingt ans ! Je veux dire que nous savons ce que cela a impliqué de ta part de soutien, symbolique et actif auprès des pouvoirs publics, auprès du monde de la politique et de l’art, depuis la signature d’une convention tri-régionale inimaginable ailleurs, jusqu’au rachat par l’état du domaine historique, sans parler de tes témoignages nombreux sur ce qui se passait dans les Vosges, loin de l’agitation parisienne. Je me souviens de tes arrivées dans le village, de tes visites nécessaires à Alexandre Parmentier, jeune maire communiste du village, je me souviens de la mémorable fête pour mon départ dans la grande arche de bois, où ta voix résonnait de son ton hugolien, je me souviens surtout de certain anniversaire de la décentralisation théâtrale où tes retrouvailles avec l’ancien maire de Saint-Etienne (Michel Durafour, ton ennemi politique naturel) tournaient à la rigolade lorsque vous vous racontiez la fondation secrète de l’amicale des élus à la culture contre tout caractère partisan … Autour de vous de plus jeunes élus, de gauche comme de droite vous regardaient avec l’œil dédaigneux de ceux qui savent tout et ne peuvent pas croire que des « vieux » maires aux opinions si opposées que les vôtres aient pu travailler ensemble au bien commun.

 

Parce que voilà, « le bien commun », tu le connaissais Jack, c’était d’ailleurs ton unique souci, ta préoccupation principale, ta passion, ton seul drapeau, et ton unique flamme. Et qui va prendre soin du bien commun à présent que tu n’es plus là ? Ton exemple demeure, mais vers qui se tourner à présent lorsque le doute nous assaillira, lorsque nous sentirons le désespoir tout proche nous envahir, comme c’est le cas en ce moment ?

 

Beaucoup souhaiteront prendre la place que tu laisses vide, on en a vu et entendu déjà certains se présenter ça et là. Mais nous savons qu’aucun n’aura ni ta vision, ni ton courage, ni ton caractère. Tu nous laisses seuls, oui, orphelins de ton amitié, de ton soutien et de ta confiance, cela fait beaucoup, cher Jack. Et seuls nous allons rester pour longtemps, nous le savons, dans des temps troublés dont tu disais toi-même qu’il faudrait en boire la coupe jusqu’à la lie …

 

Alors voilà, nous sommes maintenant face à nous-même, face au bien commun, face à ton ombre bienveillante. Il va nous falloir du courage, beaucoup de courage. Je me dis que ton ombre doit errer au dessus des arbres de ce beau jardin et qu’elle a rejoint celle des fondateurs de cette admirable ruche.

Que le vent d’été emporte mes mots jusqu’à ton ombre, cher ami.

 

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