2017

À celui qui m’a appris à regarder.

Et je regarde, assis sur mon banc comme si j’étais à la croisée d’un chemin de promenade à regarder un panorama.

C’est un banc, ou plutôt une banquette, avec un dossier, droit et raide, une assise peu confortable, deux accoudoirs spartiates non recouverts de tissu. Pour le reste il y a longtemps, lorsque nous l’avons acquis dans un centre de la communauté Emmaus pour meubler notre premier appartement, la cretonne était verte, mais non uniforme, assortie de motifs qui avaient du être argentés mais avaient perdu tout éclat. Le bois avait été repeint en marron, sombre avec un peu de rouge, d’une peinture épaisse et grasse qui ne laissait plus voir ni respirer le bois. Ce fut notre premier meuble. Il servait de canapé ; mais en le rapprochant de la longue et mince table que nous avions acquise dans le même lot, il permettait de s’asseoir à plusieurs pour déjeuner. Il fut aussi, pendant quelques années, ma seule possibilité de me retrouver dans ma position favorite : allongé de longue heures pour lire, et rêver. Lorsque nous quittâmes l’Alsace pour la capitale et que chaque meuble était compté dans le déménagement, il fallut s’en défaire et il fut légué à nos chers amis André et Marie-Hélène qui meublaient leur maison de campagne. Ce cher banc fut oublié.

Plus de quarante ans après, c’est-à-dire aujourd’hui, nous répondons à l’invitation de Alain et Emmanuelle, la fille de nos vieux amis strasbourgeois trop tôt disparus, et nous nous rendons dans leur maison du Brionnais. En visitant leur belle ferme Emmanuelle nous présente un banc dans l’entrée et s’y assied en nous disant que c’est notre vieux banc alsacien. J’y retrouve la même raideur, non dénuée de confort pourtant, et regrette de l’avoir si longtemps oublié. Je revois les soirées avec des collègues, des professeurs ou des parents où il servait à adoucir et vivifier les conversations, les disputes et les mots d’amour. Je me souviens de son histoire. Et la journée se passe.
Sous le prétexte d’un besoin urgent je fausse compagnie aux amis lorsque nous buvons le café face à l’immensité vallonnée du jardin et je rejoins le banc dans la maison. Je m’y assieds. J’ai devant moi deux fenêtres qui cadrent les vallons, tels deux tableaux. Et je regarde, assis sur mon banc comme si j’étais à la croisée d’un chemin de promenade à regarder un panorama. Je regrette de ne pas avoir pris mon appareil photo pour cadrer encore le dyptique, et je me souviens. Je vois André, j’entends sa voix me raconter comment la deuxième partie du dix-huitième siècle nous a en même temps appris à regarder la nature, mais aussi à la dompter, comment la littérature et l’art ont forgé notre regard pour modeler la nature comme un tableau ou une description, et je me souviens même qu’il citait par cœur Diderot sur la place de l’observateur assis sur un banc en train de regarder la majesté d’un paysage et de ses simples occupants :

« …En suivant la même rive, à gauche, sur une petite plage plus élevée, un groupe d’hommes et de femmes, tel qu’un peintre intelligent l’aurait imaginé ; plus loin un paysan debout. Je le voyais de face et il semblait indiquer de la main la route à quelque habitant d’un canton éloigné. J’étais immobile ; mes regards erraient sans s’arrêter sur aucun objet ; mes bras tombaient à mes côtés. J’avais la bouche entrouverte. Je ne vous dirai point quelle fut la durée de mon enchantement. »

… A part que le philosophe avoue qu’il ne regarde pas une scène réelle mais un tableau de Claude-Joseph Vernet…

Je ne sais pas non plus combien de temps, aujourd’hui, a duré mon « enchantement », mais j’ai revu et réentendu mon vieil ami André, éminent professeur de sémiologie et fin lettré, me faire découvrir ce que regarder veut dire ! Je reviendrai bientôt sur mes années d’apprentissage pour évoquer une  autre amie d’André et de moi, aussi professeur à l’Université de Strasbourg, Ginette qui heureusement vit toujours, et m’a appris à écouter.

 

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