2016

Oisilla

Et je connais ses fileurs : ils auront vite fait de me récupérer et de me battre avant de me ramener.

Disparaître… Ne plus être captive vingt-quatre heures sur vingt-quatre de leur  regard, de leur surveillance, au restaurant, dans la rue, à la maison. Ne plus subir leur agression quotidienne, leur vulgarité, la brutalité avec laquelle ils me traitent sous prétexte que je suis un garçon manqué. Je suis leur sœur mais je suis leur esclave. Même quand je répare leurs bagnoles ils me traitent mal. Je tourne cette idée dans ma tête depuis des semaines, disparaître, fuir loin de mes frères et de leur bande, et peut-être que j’ai enfin trouvé comment m’y prendre. Comment déjouer leur surveillance, leur violence. Surtout pour que ça passe inaperçu le plus longtemps possible. Il faut que je gagne du temps. Si je n’ouvre pas la pizzeria à dix heures du matin, Ahmed me fera rechercher.

Et je connais ses fileurs : ils auront vite fait de me récupérer et de me battre avant de me ramener. Ah, si j’avais un jour de pause j’aurais pu partir la veille au soir après avoir fermé la pizza et retarder le moment de la découverte de ma disparition jusqu’au surlendemain. Mais je dois me contenter de ces quelques heures de battement entre minuit et dix heures du matin. Le premier train part à cinq heures quarante, je dois changer à Lyon une heure après et trouver comment le suivant m’emmène à la frontière la plus proche. Le plus simple est d’aller jusqu’à Chambéry. Une fois passée de l’autre côté ce sera un peu plus facile : Ahmed et ses chiens pourront toujours fouiner, ils n’oseront pas changer de pays avec leurs vieilles caisses pourries.

 

J’ai mis de l’argent de côté depuis plusieurs mois et comme je ne sais pas où le cacher je le garde sur moi. La place la plus sûre. Mais comment arriver à laisser Monica, Osman, Maman, Simone, Ottone et Vittorio les jumeaux, le vieux Khaled? Je sais d’avance qu’au moment de quitter l’appartement sans bruit au petit matin je ne pourrai pas supporter de les laisser pour toujours. Il faudrait que j’arrive à disparaître pour mes frères, leur bande et tous les hommes, et rester visible pour eux seuls, mes protégés. Ou alors disparaître tout court tout en continuant à les faire vivre comme font les petits hommes des légendes qui viennent la nuit faire la vaisselle, le ménage et le repassage et qui disparaissent avec le lever du jour. Ce qu’il leur faudrait, aux miens, pour que je puisse disparaître en paix, c’est des billets, du flouse, le même nombre que ce que je ramène le soir contre mon ventre. J’en ai marre d’exister pour la bande. S’il s’agissait de rester chez moi et de feuilleter des revues de mécanique toute la journée, de me nourrir d’un sandwich et de renouveler mes lectures de polars sans qu’il m’en coûte un sou, la vie serait top ! Mais il y a neuf bouches à nourrir à la maison et quarante au bled. Bon, au pays d’accord, ça revient moins cher, mais tout de même il faut les sortir tous les mois. 

 

Comment arriver à les quitter et à rester en paix avec moi, la voilà la vraie question ? Si au moins on pouvait m’enlever et m’emmener dans je ne sais quel bordel, ce serait toujours mieux que cet esclavage. Mais qui voudrait de moi ? J’ai pas vraiment le physique ? Ni assez grande ni assez mince, trop baraquée. Je me retrouverais vite à nettoyer les chiottes du bordel. Ou à conduire les filles en voiture. Remarque, ça, j’aimerais assez. Une camionnette pleine de belles filles, et moi, Oisilla,  au volant. Réussir sa propre soustraction, ça doit être agréable…   Cesser de se diviser pour chacun en se soustrayant, c’est pas un mauvais calcul finalement! Je n’en peux plus d’être leur bonne,  leur déchet, leur serpillière.

 

J’ai vu des photos sur un magazine. Une petite plage caillouteuse bordée de sapins. J’ai trouvé ça curieux. Le soleil à travers le brouillard, et ces cailloux si nets à travers l’eau. C’est la première photo que j’ai découpée et que j’ai pliée dans mon porte-monnaie. La deuxième c’est une vue d’avion. Un îlot au milieu d’une grande surface d’eau avec au loin des montagnes blanches de neige. Dessous c’est écrit « Eola, îlot sauvage sur le lac de Côme ». Je l’ai regardée dans Paris Match chez mon copain garagiste. Tout un reportage sur ce lac, mais il y avait juste la petite tache verte qui m’intéressait, minuscule au milieu du bleu. En rentrant à la maison je suis allée fouiller dans les affaires de Khaled et j’ai trouvé une vieille carte. Je sais à présent où se trouve le lac. Pas d’aussi  petite trace que Eola au milieu du bleu, mais d’autres îles plus grandes. Alors je me suis mise à rêver à la liberté.

 

J’ai pris le premier train du matin, j’ai récupéré la correspondance jusqu’à Chambéry. J’ai même trouvé à passer la frontière avec un camionneur italien bien sympa. Et puis, là, à Suze j’ai trouvé un bus jusqu’à Cuneo. Dans le train qui m’a emmenée de Cuneo jusqu’ici j’ai commencé à souffler : ils ne retrouveraient plus ma trace. Je me suis jetée sur le siège du vieux compartiment où je suis entrée sans billet, et je me suis endormie au petit matin. Un souffle chaud m’a réveillée. Combien de temps avais-je dormi ? Un homme s’était assis tout contre moi et m’observait de ses gros yeux noirs et ronds. J’ai hurlé. Il a ricané en ouvrant grande sa bouche. Il avait les dents éclatantes, il était jeune, une trentaine d’année, et il portait l’uniforme des contrôleurs de la société ferroviaire italienne, son képi posé comiquement de travers comme s’il avait bu. Il m’a demandé mon billet, je lui ai dit que je n’en avais pas. En voyant mon accoutrement, ma casquette d’homme et mon gros sac à dos il a compris que frauder m’arrangeait bien. Je comprenais à mon tour qu’il était prêt à un arrangement. Il n’était pas agressif, non, mais son invitation était claire : il ouvrit sa braguette et commença à écarter son sous-vêtement tout en souriant de ses dents blanches, un bêta plutôt qu’un violeur, je me suis dit.  Je me suis levé  pour prendre mon sac, il a attrapé avec force mon poignet et attiré ma main vers sa braguette. Il me restait à hurler. Je l’ai fait d’une façon si théâtrale, si forte et maitrisée, en ouvrant grands mes bras, qu’il a été pris de terreur à son tour et m’a fait taire en lâchant ma main. Nous étions face à face, ahuris, chacun pris en flagrant délit. Chacun immobile, les mains tendues vers l’autre et craignant le moindre mouvement. Et très lentement, en sentant petit à petit le ridicule de notre situation, nous nous sommes mis à glousser d’abord, pour rire enfin à gorge déployée. Pour une fois, une épreuve de force avec un homme ne se terminait pas mal. Nous nous sommes même embrassés en nous quittant et en riant toujours, c’est dire. Le train arrivait presque à Côme. Ouf ! Je me savais sauvée et enfin libre. Mes frères et leurs hommes de main ne me rejoindraient plus. Mais cela ne suffisait pas : il me fallait rejoindre mon île. Je sortais la photographie de mon porte-monnaie et demandais comment y aller.
Une fois repérée, là-haut au nord du lac (on la voyait à peine depuis la berge) j’attendais le soir pour voler un pédalo. La lune pleine éclairait au milieu des  nuages mon embarcation. Je touchais au but. Et j’avais le cœur paisible. Oubliée la famille, la mère, la marmaille.

 

Mon îlot est vide, j’en suis la seule habitante.  Je l’ai adoptée depuis bientôt un mois. Ce matin je ne vois rien à cinq mètres tellement le brouillard est intense. Je n’entends rien non plus : pas un appel, pas un moteur, pas une vague. J’ai dormi profondément au moins douze heures. C’est mon rythme ici. Lorsque le soir arrive j’allume la lampe à pétrole et j’écris tout ce que j’ai accompli dans la journée : ramassage des feuilles, préparation d’un feu pour les brûler et aussi me réchauffer tant que je suis à l’extérieur, ramassage de bois que j’installe dans la petite remise derrière mon « chalet ». Pêche, aujourd’hui une truite grasse que j’ai cuite dehors. Lecture de mon roman policier quotidien : je dois lire tous les jours trois cent pages pour être satisfaite et arriver à me perdre dans les histoires des autres. Promenade d’inspection autour de mon îlot, qui dure normalement deux heures quinze. Aujourd’hui un peu plus longue, je suis partie plus tard et je me suis laissé surprendre par la nuit. Alors j’ai couru à travers bois. La peur de m’être perdue m’a prise avec la nuit. Mon horizon c’est l’île de Orta, devant moi. Je la regarde le matin sortir du brouillard ou comme une Vénus. L’île c’est ma femme.

 

Je commence à manquer de victuailles, de livres, de savon. J’ai bricolé mon pédalo en une sorte de radeau pour qu’on ne le reconnaisse pas lorsque j’accosterai sur la terre ferme Il est recouvert de liège. Je suis devenue un corsaire. Plus de siège sur mon rafiot, une plateforme de planches, Je m’assieds sur une caisse pour pédaler et hop, je me promène sur le lac. Les ailerons sont protégés par de vieux pneus et j’ai arrangé une petite batterie pour avoir des phares qui me guident pour la pêche nocturne.

Aujourd’hui j’irai faire des courses. Je prépare mon sac et j’attends devant ma cabane que la lumière traverse la brume. Je m’approche de mon embarcation chargée de mes sacs. Derrière moi je sens les cailloux crisser, je m’immobilise. Derrière moi je sens les cailloux crisser, je m’immobilise. Me voilà entourée de trois chiens sortis de nulle part, tous crocs dehors. Ils se mettent à aboyer et sont prêts à me mordre. J’ai peur. Comment sont-ils arrivés jusqu’ici ? Ils semblent sortir de l’enfer. Pas des chiens, des hyènes. Je ne peux plus faire un pas. Ni leur donner un coup de pied. L’un deux a  déjà arraché le bas de mon jean, un autre m’a mordu un doigt, je commence à saigner. Le troisième s’attaque à mon mollet. Et puis, d’un coup, ils s’arrêtent et me flairent longuement, ils me jettent des regards éperdus. Il y a une seconde ils ressemblaient à la mauvaise bande de mes frères, à présent on dirait ma famille endormie le matin où je l’ai quittée. Que s’est-il passé ? Je porte ma main à ma bouche pour désinfecter la plaie. Leurs aboiements reprennent mais ils hurlent à présent à la mort. Ils me regardent autant que je les regarde, reculent prudemment, et finissent par repartir en hurlant, la queue entre les jambes. Je suis de nouveau seule, entre le clapotis de l’eau et leurs terribles cris qui s’éloignent au milieu des chênes. Les pleurs m’étouffent, je cours à toutes jambes dans ma cabane pour entourer mon doigt d’un pansement. Je referme la porte et cours me servir un verre d’eau. Tout en cherchant la bouteille d’alcool je lève les yeux de l’évier vers le petit miroir. Je bois et là, o stupeur, je ne vois rien. Pas mon reflet dans le miroir. Je désinfecte la plaie, je crie. Pas d’image qui me regarde. Je pousse un hurlement. Plus aucune image de moi dans le miroir. Je suis vraiment devenue invisible. C’est ce qui a effrayé les chiens. Je comprends. Je m’assieds devant la petite fenêtre. Mes  cris se changent en sanglots.  Dehors, le soleil s’est levé. Le château de Orta se découpe sur le ciel bleu, avec ses toits et ses frondaisons de conte de fée.

 

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