Intouchables
Intouchables d'Eric Toledano & Olivier Nakache (création au théâtre en langue allemande)

2014

Intouchables

Éric Toledano et Olivier Nakache

Kammerspiele à Hambourg

Je découvre la plaisir de monter des comédies contemporaines !

  • Décor : Rudy Sabounghi
  • Costumes : Katharina Heistinger
  • Dramaturgie : Anja Del Caro
  • Distribution : Patrick Abozen, Sarah Diener, Frank Jordan, Anika Kopka, Hardy Krüger Jr.Andrea Lüdcke

UNE COMEDIE POPULAIRE QUI PREND TOUT SON SENS DEPUIS LE 7 JANVIER 2015

 

Ce n’est pas une nouveauté d’écrire que le cinéma français entretient une relation intense avec la tradition théâtrale nationale. Cela a commencé à ses origines avec le cinéma muet et n’a cessé de se développer… Un des plus brillants exemples en est Sacha Guitry qui a même créé un répertoire à cheval sur les deux genres avec ses nombreux films et scénariis bourrés de « mots d’auteurs » et de dialogues subtils…  Les grands dialoguistes du cinéma français on été souvent par ailleurs des poètes ou des écrivains de théâtre « ratés », mais excellant dans la répartie, le double sens, le tempo à donner à une réplique. Je pense en particulier à Jacques Prévert, à  Pierre Bost, à Jean Aurenche ou à Michel Audiard… Plus près de nous, une réalisatrice comme Colline Serreau (qui écrit aussi des pièces de théâtre « populaires ») a su renouveler totalement le genre de la comédie au cinéma, en l’intégrant dans une tradition de critique des mœurs, dans lesquels elle présente l’homme bourgeois moyen pris à la fois dans les raies des lois de son milieu, mais aussi dans celles de son propre désir.

 

 Le cas de « Intouchables » est toutefois assez différent. Pour ma part, je n’avais pas  repéré en voyant le film, les qualités scénaristiques évoquées plus haut, hors quelques répliques bien senties dont je m’étais souvenu… (En particulier celles où Driss évoque sa culture télévisuelle). J’avais passé un bon moment à suivre l’histoire de Philippe, mais le film ne m’avait pas plus intéressé que cela… Il a fallu que je lise l’adaptation théâtrale allemande de Gunnar Dressler pour que je réalise combien l’histoire de Philippe et Driss était une véritable comédie française classique, avec le désir de dépasser les conditions et les cultures de chacun, avec aussi un réel point de vue « moral » sur les personnages, leurs malentendus, leurs intrigues et leurs « disharmonies »… Oserais avouer que la pièce m’évoque une comédie moliéresque ? A dire vrai, je reconnais bien des scènes de Molière en répétant « Intouchables »… J’ai cru d’abord que cela ne tenait qu’au hasard, mais les occurrences se sont avérées trop nombreuses pour expliquer cette curieuse parenté. En voici quelques exemples. 

 

 Si Philippe n’est pas un « Malade imaginaire » mais un vrai grand handicapé, son double comique, Driss, lui, est un authentique « Scapin ». Comme lui il sort de prison au début de la pièce et a bien décidé d’en découdre avec les riches et ceux qui mènent le monde…

Philippe par contre est un vrai « Bourgeois gentilhomme » qui, face à l’art, est tout-à-fait démuni hors sur la question d’en acheter, et de le payer très cher…

 Lorsque l’ami de Philippe, Antoine, vient lui rendre visite pour le détourner de sa nouvelle passion pour Driss, comment ne pas reconnaître dans leur dialogue les accents de l’honnête  Philinte souhaitant ramener son ami  Alceste à la raison, dans la première scène du « Misanthrope ».

 

 D’une certaine façon, même Magalie, le troisième personnage important de cette histoire, est une transposition contemporaine des Norine et autres Toinette qui tentent chez Molière, contre les lubies de leurs maîtres, de maintenir l’ordre dans la maison. Et il n’y a pas jusqu’à la haine de Magalie pour le phallus (elle est ouvertement homosexuelle, ce qui permet de faire naître un long malentendu entre elle et Driss) qui ne nous ramène à la vieille comédie par toutes les allusions érotiques que s’autorise Driss… Sans parler du fond scatologique omniprésent chez Molière et qui devient ici le fondement comique de toute une scène… 

 La liste serait infinie et deviendrait ennuyeuse…

 

Par ces rapprochements je désire juste évoquer ce qui fait que la version théâtrale de « Intouchables » écrite par un allemand est immédiatement devenue un classique français à mes yeux ! C’est ainsi que j’ai désiré la monter et que je la travaille au quotidien avec jubilation. Elle propose dans une série de scènes extrêmement construites une sorte d’universalité sur la façon dont l’homme moderne moyen a besoin de se dépasser,  dans la nécessité d’aller sans cesse au-delà du carcan social qu’il s’est formé lui-même. C’est pour cela que Philippe (au-delà de sa situation particulière de grand handicapé) va chercher l’amitié de son absolu opposé, de son autre totalement différent, et qu’il l’engage comme employé, l’invite à sa table, et le supporte à tous les sens du terme, y compris dans des situations où ce dernier devient un entremetteur encombrant. Driss rend ici la quête de Philippe aussi merveilleuse que mélancolique… Cette quête effrénée qui  donne de grands moments de bonheur à Philippe, mais ne peut se solder finalement que par une séparation, et devient dans la pièce telle qu’elle est écrite, une sorte d’utopie.

 

 Cela est peut-être le plus étrange dans cette comédie : elle présente une sorte d’utopie au cœur même du rire, une utopie nécessaire à notre aujourd’hui, qui permettrait de dépasser les barrières sociales, de faire un pont vers l’exclusion, vers la culture de l’inculture… Cela n’est pas rien, et il me semble que c’est quelque chose de cet ordre que Molière cherchait à faire dire à un de ses personnages:

« C’est une curieuse entreprise que de vouloir faire rire les honnêtes gens »

Cette réplique de « La critique de l’école des femmes » demeure énigmatique trois siècles plus tard, mais j’aimerais l’éclairer ainsi à la lumière du travail de répétition que je mène sur « Intouchables » : il est important de tendre à l’honnête homme un miroir dans lequel il puisse reconnaître ses traits, observer ses travers, mais il est plus difficile de faire comprendre qu’un autre « honnête homme » d’aujourd’hui peut se cacher derrière un jeune délinquant, et que la réconciliation entre un « jeune de banlieue » d’origine musulmane et un grand bourgeois de culture chrétienne peut être la base d’une nouvelle utopie.

 

JCBerutti

10 février 2015

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