Super Heureux – 2ème version
Super Heureux (2ème version) de Silke Hassler, au Theater de Josefstadt, en 2013

2013

Super Heureux – 2ème version

Silke Hasler

Theater an der Josefstadt

Je réunis mes deux comédiens fétiches à Vienne !

  • Distribution : Emanuela von Frankenberg & Markus Gertken

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ÎLOTS DE VIE

 

Elle vit dans un espace qu’elle n’habite pas complètement, à dire vrai. Il est trop grand pour elle et elle y a installé des petits îlots de vie, tous au sol. Pas de table, une seule chaise qui lui sert de table de nuit près d’un matelas. Il ne s’agit pas de « pauvreté », rien n’est sale, ou ne manifeste du laisser aller, mais c’est une installation volontairement nomade qui est devenue sédentaire avec le temps… Une sorte de bohème qui aurait mal vieillie…Un des murs est réservé à des « Juliette » : elle y accroche les photos de toutes les Juliette qu’elle trouve dans les journaux, sur internet, dans des livres, et des articles relatant des représentations de la pièce dans le monde entier. Il y a des cadres, des articles punaisés, des affiches de spectacle. Il y a des photos et des bouts de papier très en hauteur. Pour y  accéder, elle possède une sorte d’escabeau de bibliothèque avec une assise (qui lui permet aussi de jouer la scène du balcon). Sur le mur opposé, il n’y a qu’une seule photo dans un cadre, et photo et cadre sont assez grands. Il s’agit d’un portrait d’homme, très beau, souriant, avenant. La photo peut être ancienne, on ne sait pas … Cet homme pourrait être soit son père, soit son petit ami du moment. Sur ce même mur, un matelas une place lui tient lieu de lit. Il n’y a pas d’autre installation si ce n’est un petit réfrigérateur bas, une plaque électrique, une casserole et quelques assiettes, tout cela est au sol et bien rangé sur des étagères de fortune. Rien de vertical… Il y a aussi un tapis sur lequel se trouvent quelques coussins et un téléphone, un cendrier de fumoir et une table très basse ou un guéridon, on imagine que c’est l’endroit dans lequel elle passe le plus de temps dans sa journée et ses nuits. Des appliques assurent l’éclairage, mais peut-être y-a-t-il aussi une lampe de chevet près du matelas et un lampadaire bas (ou scié) sur le tapis au téléphone.  On voit dans un coin deux vieux projecteurs de théâtre qu’elle peut utiliser lorsqu’elle se transforme en Juliette. Enfin, on comprend qu’elle a repeint les murs en noir à la hâte, directement sur une tapisserie des années quatre vingt… Au premier plan, et sur le mur sur lequel est accroché le portrait masculin, il y a au sol des petits pots de peinture et on voit sur le mur qu’elle a commencé à peindre un paysage qui évoque Giotto ou Fra Angelico… Au fond, près de la porte d’entrée, un porte manteau accroché au mur, avec quelques vêtements.

C’est tout son univers à elle. Lorsque le spectacle commence, on entend un orage, la lumière vient sur le plateau et on voit une silhouette entrer et laisser la porte entr’ouverte. Manteau, béret, talons, elle est trempée (Marlene Dietrich dans « Manpower ») et porte un cabas plein de provision. Elle laisse tomber le cabas, et décroche le téléphone (un vieux téléphone avec fil).

Dans son dos apparaît une silhouette dégingandée, élégante, c’est lui. Ses vêtements sont tout ce qu’on va immédiatement connaître de lui, alors qu’on est plongé dans son univers à elle. Sa silhouette est celle d’un jeune artiste, veste pied de poule, pantalon de tweed, il est presque trop bien coiffé (Albert Finney dans « Two for the road ») avec une raie, un homme auquel on aurait envie de faire confiance dans la rue. Il porte des lunettes voyantes, la silhouette serait parfaite s’il ne portait des baskets qui dénotent avec l’ensemble. Du coup, on ne lui ferait plus confiance du tout si on le rencontrait dans la rue. Il n’est pas rasé et le col de sa chemise est sale et surtout elle est ouverte sur son torse. A part ça, il est parfaitement sec ! Et lorsqu’il ouvre la bouche il a un léger bégaiement…

En rédigeant ces quelques notes je réalise que je cite deux films de mes réalisateurs favoris : Raoul Walch et Stanley Donen, deux maîtres de la comédie sentimentale et amère… Cela n’est peut-être pas un hasard. C’est le ton que j’aimerais donner au spectacle : deux très beaux acteurs jouent deux personnages pour lesquels ils sont trop vieux. C’est déjà une comédie. Elle continue de penser qu’elle peut jouer Juliette mieux que Vivian Leigh, lui pense qu’il est le nouveau Norman Mailer (mais il n’en a ni le physique ni l’expérience, il e-vit encore dans les jambes de maman et pourrait à peine faire de la figuration dans un film de Visconti). Son imagination est débordante, d’ailleurs il a trouvé l’argument idéal pour aborder sa voisine : lui demander un préservatif ! C’est qu’il est très timide le garçon, et suicidaire par dessus le marché. Elle, non, elle aime bien la vie et s’est installée confortablement dans son rêve. Son activité professionnelle au téléphone lui permet juste de l’entretenir. Jouer Juliette, elle y arrivera ! La solitude ne lui pèse pas, au contraire, elle y est bien et l’entretient savamment. Il n’est pas question qu’on vienne déranger sa fantaisie… Oui, décidément, je pense qu’on devrait regarder tous les films de ce bon vieux Walsh (à cause de l’indépendance de ses héroïnes et du rythme merveilleux) et du camarade Donen (à cause de cette ironie douce-amère liée aux rapports qu’entretiennent entre eux les hommes et les femmes) le roi de la comédie désespérée.

 

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