Les Femmes de Bergman
Les Femmes de Bergman de Nikolaï Rudkowski

2013 - 2014

Les Femmes de Bergman

Nikolaï Rudkowski

ZKM Zagreb, Compagnie JCB, & le Théâtre des Salins à Martigues

Une pièce biélorusse créée par les mêmes comédiens en croate et en français.

  • Décor : Rudy Sabounghi
  • Costumes : Rudy Sabounghi

Laisser la peur pour pouvoir commencer à inventer

 

J’ai décidé de monter “Les femmes de Bergman” sur un coup de tête. Mon ami Dominique Dolmieu (de la Maison d’Europe et d’Orient à Paris) m’avait mis cette pièce entre les mains. Je l’avais lue dans le train qui me ramenait chez moi et la matière poétique m’avait enthousiasmée. Mais mes deux fidèles compagnons et  conseillers littéraires avaient trouvé la pièce bavarde, impossible à monter, trop mystérieuse… 

 

J’y trouvais quant à moi un écho au travail que j’avais fait il y a longtemps sur “Le pupille veut être le tuteur” de Peter Handke, non seulement dans le fait qu’il s’agit d’une quasi-pantomime, mais dans la manière sans detour d’observer le rapport incontournable qui les lie. 

 

Plus tard, j’hésitais à monter la pièce, trouvant que je risquais de limiter ce duo d’actrices à un huis-clos tel qu’on peut le voir de manière beaucoup plus magistrale chez Bergman lui même…

 

Heureusement que j’ai fait confiance à mon instinct. Dès le début du travail avec les comédiens, je me suis rendu compte que les deux créatures féminines étaient deux purs fantasmes de l’écrivain. À partir de ce moment-là, je me suis amusé à  faire émerger l’auteur du texte, en tant que personnage, avec tout ce qui pouvait y avoir chez lui de désir de se tranformer en Bergman lui-mêmevoire en Ingrid ou en Liv. C’est ce fil d’Ariane qui nous a guidé tout au long du travail de création du spectacle. 

 

Mais quel élément avais-je pressenti (élément suffisant pour m’imposer d’y consacrer du temps) à la première lecture de ce mystère moderne de l’amour?

 

Si je cherche à m’expliquer ce choix, c’est que j’ai questionné mon désir tout au long du travail de gestation.  La seule réponse qui m’ait satisfaite, tout en me jetant dans des abîmes de réflexion, est que ce texte m’autorise une étonnante “présence à moi-même”, comme si je me retrouvais avec une facilité rare (pour moi) être à la place des trois personnages de ce drame. Et que ce drame me parlât un langage d’évidence: celui du refus de l’amour, de son déni même, se mêlant à celui du créateur dépassé par ses créatures. Nikolaï Roudkowski, comme moi-même d’ailleurs, a les plus grandes difficultés à concevoir un amour aussi invraisemblable que celui de Liv et Ingrid. Et c’est à cause de ce caractère invraisemblable que je lui impose d’entrer aussi dans le jeu du plateau. Afin de l’éprouver soi-même, en accostant sur un domaine dangereux j’ai decidé de l’intégrer à la représentation impossible d’une mystérieuse passion. Le domaine où la frontière entre soi et l’autre devient vague, incertaine et douteuse, le domaine dangereux de l’indécision et du trouble extrême, où l’on ne sait plus même qui on aime (ou on hait), l’autre ou soi-même, ou l’autre en soi.

 

Pour trouver cette “vérité”,,chaque jour avec les acteurs, nous nous sommes laissés voyager dans le silence que propose la pantomime. Nous avons ainsi inventé des scènes dans  une grande liberté collective. Puis je suis retourné en France, en meme temps satisfait de notre travail d’introspection et très mécontent du résultat. J’ai recomposé totalement le spectacle de mémoire et, à présent,  nous allons realiser la dernière version que j’en ai écrite… tout en sachant que je n’aurai plus le temps de la corriger au cas où elle ne me conviendrait pas tout-à-fait. Pour le dire autrement, j’ai donné des “ordres” à distance aux comédiens et aux techniciens pour qu’ils réalisent le nouveau scenario du spectacle avant mon arrive à Zagreb. Nous verrons ce que nous réservera toute cette préparation …

 

 Car c’est cela que je suis en train ded’appliquer enfin: comment laisser toute la peur de côté… C’est la meilleure manière de se raconter des histoires à soi-même et de les transmettre ensuite aux autres.  Pour moi, c’est aussi essentiel que de respire et je souhaite le faire dans la plus grande liberté d’invention, un peu comme … Bergman.

 

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