UNE FÊTE POUR ERWIN

Pour raconter la journée d’obsèques de mon beau-père Erwin je devrais remonter très en amont. Je ne le ferai pas tout-à-fait, mais tout de même… Les parents de Silvia ont habité depuis les années soixante (et jusqu’à la décision de Erwin il y a deux ans de se retirer dans une maison pour personnes âgées près de chez lui) dans le centre de Vienne un appartement dans une belle maison baroque « collée » à la Paulaner Kirche au tout début de la Favoritenstrasse (pour ceux qui connaissent Vienne derrière la Karlskirche à dix minutes de l’Opéra)… Cette maison appartient à une famille qui est toujours restée fidèle à Erwin autant qu’à Silvia. Chaque fois que Silvia vient à Vienne elle habite dans un des appartements de la maison gracieusement mis à sa disposition, ce qui a jusqu’ici facilité ces nombreuses venues pour rendre visite à son père et nous permet à tous de garder un lien avec la passé. Lire la suite

DE L’AMUSEMENT

Il y a une semaine je menais à Essen un fort combat contre une pièce « moulin à vent », le difficile « Don Quijote » de Tariq Ali dans lequel il n’y a pas assez de théâtre et trop de mots… Aujourd’hui je répète au soleil du midi et en pleine garrigue « Les femmes de Bergman », un texte tout autant « moulin à vent » que le précédent. A part que celui-ci je l’ai pris au collet dès le début des répétitions, lui ai tordu le cou pour lui faire dire des choses plus exaltantes que ce qu’il disait. C’est ma spécialité de cette année de m’être confronté à des textes problématiques… Lire la suite

ARRACHE A MES RÊVES (DANS LES ARBRES)

Après avoir lu, relu et recopié le très beau poème de Lawrence Durrell « Citrons amers » dans lequel il évoque la beauté âpre se Chypre, je suis sorti dans le jardin, et je me suis laissé prendre par le soleil qui en éclairait un endroit précis. Il y a deux ans et demi, au printemps, j’ai passé là des heures à lire et relire, répéter à haute voix le poème de Jean-Pierre Siméon « La mort n’est que la mort si l’amour lui survit ». J’entends ma voix, encore, tentant une inflexion face à la lumière du début du printemps. Lire la suite

FIN ET DEBUT

Je me ballade le nez au vent dans les rues et au bord des canaux de Martigues. Je me sens léger, heureux, le froid commence à pincer en ce jour de novembre alors que jusqu’à hier on se serait cru en été. Mais cette sensation de fraîcheur ne fait qu’aviver encore la certitude d’un commencement… ou peut-être d’une fin. Lire la suite

ADIEU A DOMINIQUE

Ce matin, pour cette chère et si simple Dominique Constanza, c’était les grandes pompes de la République et de l’Eglise réunies. Honneur à « Madame le Doyen » ! Elle devait se retourner dans son cercueil Dominique, (et comme il était grand et elle si menue, elle avait de quoi). L’église Saint Roch était pleine pour elle, quelques visages connus faisant ce qu’il faut pour attirer l’attention, la « famille » du Français resserrée autour du catafalque comme pour se protéger du malheur, mais surtout des amis et une foule d’admirateurs anonymes qui cachaient mal leur chagrin et attendait la levée du corps. La cérémonie a pris du retard, présence de la Ministre oblige. L’Eglise s’impatientait. La voilà enfin, glissant sur le marbre avec ses fines ballerines et son ensemble strict. Faut dire qu’elle est bien belle, la Ministre ! L’affaire peut commencer, la République est là : le curé de la paroisse s’y colle, qui connaissait au moins Dominique par le plateau, puisqu’il est un vieil abonné de l’auguste maison, et qu’elle l’avait peut-être appelé au secours depuis sa loge toute proche un soir où elle « broyait du noir »… Prosélytisme un peu bêta mêlé de mots délicats et bien sentis à propos de la comédienne et de la femme. Puis témoignage de son fils, surprenant, à mi-voix, disant qu’il avait encore appelé sa mère deux jours avant sa mort, qu’il avait pressenti « quelque chose », et lui avait dit qu’il lui avait « pardonné »… Ces mots ont résonné longuement sous les voûtes silencieuses de leur sens obscur. Ce fut ensuite un récital poétique sans fin, où chacun montrât la beauté de son gosier et la qualité de son cœur. Ronsard, Hugo, Garcia Marquez, Montherlant, vite indigestes les poètes entendus à la queue leu le… et force est de reconnaître que cela manquait totalement d’humilité et de pudeur dans la circonstance… Le bien dire, le joli roucoulement et la voix vibrante n’ont jamais remplacé la peine… il arrive qu’ils l’accompagnent, mais ils se couvrent alors d’un voile de sincérité qui ne trompe pas. Peu de « voiles » ce matin…Ah, les gens de théâtre… Sociétaires honoraires, ex-doyenne, sociétaires, pensionnaires étaient venus en voisin… Les éléments importants de la Troupe étaient là, mais elle n’était pas au complet, loin s’en faut ! Le seul hommage à avoir été un cadeau fait à Dominique fut les mots dits avec une gouaille inattendue par Catherine Salviat, se souvenant de sa vieille copine de Conservatoire. L’assemblée a ri de bon cœur. Bon signe pour quelqu’un qui aimait rire (et Salviat évoquait d’ailleurs leurs fous rires pendant à peu près quarante ans d’amitié). Alors qu’un collègue (je ne sais pas qui) évoquât le travail de recherche d’unité dans la troupe fait par Dominique à sa place de doyenne, on sentait les vautours silencieux dans l’assistance, les successeurs, princes de sangs et marquis récemment ennoblis, les bonnes copines qui protégeaient la « folle » et cadenassaient en même temps son génie, tout en apprenant probablement ses rôles afin de la remplacer au cas où (et rendre en cela un immense service à la Troupe, ça va sans dire !).
Travailler avec Dominique Constanza c’était avoir la chance d’être en présence d’une artiste rare, c’était toucher de près une vitalité exceptionnelle, une pulsation intense comme celle d’un squerzo de Brahms, un battement de coeur toujours proche de la déchirure… Chaque inflexion, respiration, chaque trait prenait, quoique préparé avec minutie et goût du perfectionnisme, et dès la première lecture, des allures de génie, d’invention spontanée, de jaillissement. Dans « Les temps difficiles », Dominique transformait un personnage de grande bourgeoise, somme tout assez vulgaire, en porcelaine fragile d’abord et tragique au dernier acte. Dans « L’envolée », elle tenait au deux tiers de la pièce les spectateurs en haleine pendant un quart d’heure avec le monologue d’une mère populaire toute droit sortie du cinéma français des années trente, par la seule grâce de sa présence…
Et puis à nouveau le prêtre évoquant l’amour : à propos d’amour et de grâce Dominique aurait pu lui en apprendre un brin, et je ne parle pas là de gaudriole, je parle d’Amour donné, de Grâce offerte sans compter ni attente d’un retour… Tout le temps de rêver sur la vanité des choses en observant que l’église est vilaine, sale et mal entretenue, que les peintures sont pénibles d’indigence et de foi du charbonnier. Heureusement qu’on entend un peu de Bach pour ne pas avoir à entendre Dominique qui tape contre la paroi de son chêne éternel pour nous dire : « Arrêtez les amis, là, c’est trop ! ». Je réalise que je lui ai confié dans « L’envolée » un rôle de fantôme drolatique! Vient enfin la péroraison, le discours de la grande patronne, à fleur de peau, d’une sincérité profonde (elle a toujours protégé Dominique des autres et de ses démons), mais somme toute un discours assez creux puisqu’on en retient les remerciements à la Ministre, au Maire de Paris et à son adjoint… On se demande bien pourquoi ? Mais lorsqu’on dirige cette maison, il ne faut jamais perdre l’occasion de flatter les grands. Pas nouveau, n’est-ce pas, Jean-Baptiste ? Et toujours, ce « nous » de majesté de « la Troupe »… qui est un peu dérisoire lorsqu’on en connaît les cuisines (et Dieu sait que rien n’avait été épargné à Dominique, j’en suis témoin). Là, je me dis qu’elle doit ricaner. Mais la foule est là, dense, aimante et silencieuse, qui veut lui rendre en silence un dernier hommage, se lever lorsque le cercueil passera. C’est impressionnant : je suis assis au dernier rang, devant moi l’église est comble, et derrière moi elle s’est remplie, peu à peu… il y a même la femme d’un ancien administrateur qui porte la méchanceté sur son visage et qui trône, là, marbre vérolé. Il y a le grand critique communiste qui pleure, entraînant sa compagne à l’extérieur pour prendre l’air. Je récupère mon amie Valérie qui est venue de Belgique et nous pleurons en silence notre copine, nous serrant les uns contre les autres avec son mari. Nous sortons.
Dans un coin du parvis les deux « vautoures » principales veillent, fument, elles sont presque sales, elles attendent l’heure des compliments, deux pauvres Arsinoé qui n’auront jamais été des Célimène ! Les affaires reprennent.

21 Juin 2013