LE MARTYR de Marius von Mayenburg

La pièce de Marius von Mayenburg « Der Martyr », est surprenante dans la production même de son auteur. Elle ne cherche aucun effet, de lyrisme, de structure, de poésie ou d’expressionnisme, mais elle traite directement d’un sujet : celui de l’extrémisme religieux. Et toute l’adresse de l’écrivain est de faire de son héros, un jeune collégien allemand, un fanatique chrétien. Comme si l’auteur s’était amusé à mettre en garde ses spectateurs tout en cherchant à exorciser des mentalités « petites bourgeoises libérales »… Lire la suite

LA VOLUPTE DU THEÂTRE

Il s’agira pour la compagnie de représenter sans lien apparent, et dans la même soirée un dialogue philosophique sur la puissance de l’imagination, et une quasi-pantomime représentant l’essence de la jalousie et de la duplicité. Dans ces deux pièces brèves qui trouvent leur origine dans des nouvelles de l’auteur écrites à plus de vingt ans de distance, Pirandello joue avec la réalité comme à son habitude, mais dans ces deux cas précis il s’évertue à déjouer la réalité, à atteindre une sorte de parabole universelle à partir de situations banales (la rencontre de hasard de deux hommes à la terrasse d’un café pauvre et une scène de ménage entre un homme soupçonneux et une femme dont on peut douter de la fidélité). Lire la suite

AU CAFE DE L’EUROPE

20 Février 2014 à Hambourg

Alors que je répète à depuis une semaine « Intouchables » au Kammerspiele, je réalise en tournant autour de la Gare et en attendant le début du spectacle de Christoph Marthaler au Schauspielhaus, que si j’ai la chance de vivre ce moment de ma vie artistique pleinement à travers l’Europe, cette chance s’est jouée ici même, il y a dix ans, dans ce quartier, peut-être même jour pour jour… Lire la suite

ARRACHE A UN FEUILLET DE MON JOURNAL DE TRAVAIL ALLEMAND

ARRACHE A UN FEUILLET DE MON JOURNAL DE TRAVAIL ALLEMAND

On se souvient de comment Montesquieu traitait dans ses « Lettres persanes » des différences de goût selon qu’on trouvait d’un côté ou de l’autre d’une frontière… comment, aussi, l’écrivain français utilisait la Perse pour changer le regard de l’occidental (le français en l’occurrence) sur ses us et coutumes. Hé bien, j’ai beaucoup pensé à Montesquieu ces derniers temps, de l’autre côté du Rhin, et à son humour philosophique… Lire la suite

CHEZ MARTHALER

Je savais à quoi m’en tenir pour avoir croisé Christoph Marthaler à la cantine du Schauspielhaus de Hambourg une heure avant le première représentation. Il m’avait dit dans un français parfait : « vous allez voir, cette fois c’est du sérieux, il y a du texte, beaucoup de texte, c’est très sérieux, ma femme dit même un poème de Cadiot en français ». En effet, le spectacle est plus grave que les précédents que j’ai pu voir (encore que j’en ai raté un certain nombre) et les personnages (ou les « ombres » qui s’y croisent, je préfère cette formulation) se racontent plus que d’habitude. Les musiques ne se mêlent plus seulement à de longues pantomimes silencieuses (encore qu’il y en ait beaucoup) mais elles alternent avec des récits, discours, poèmes tirés principalement de Jaspers, Canetti, Handke, Blanchot, Plath, Garcia-Marquez… et Cadiot. Lire la suite

CORRESPONDANCE ESSENOISE A PROPOS DE LA PIECE DE TARIQ ALI

Chers comédiens et chers collaborateurs,

A présent que me voilà rentré chez moi, je peux regarder avec un peu de distance les trois semaines passées. Nous avons en fait de compte beaucoup travaillé et peu discuté, malgré les apparences. Je préfère de loin la répétition aux débats sans fin. Et que nous a montré le travail ? Que le texte de Tariq Ali, loin d’être une mauvaise pièce, renfermait des qualités particulières. Lire la suite

Lettre à mon ami Moussa Diagana.

Je dois écrire un petit texte de présentation sur ton travail d’écrivain. Je vais donc dans ma bibliothèque, j’ouvre « Targuiya », histoire de me rafraîchir la mémoire à ton français de source… Je tombe en amont du texte sur cette dédicace « A la Paix au Mali ». Comment mieux commencer une pièce et un hommage (dans mon cas) dans les jours de guerre et de violence que connaît tout le pays ! Et le mot Paix, bien sûr, tu l’écris avec une majuscule, tu en fait déjà un personnage, comme dans ta pièce tu fais ensuite un personnage du Tilemsi, mais aussi du vent, du sable qu’il fait tourner dans l’air, des puits et des tentes des nomades.
Je ne peux me défaire de cette image du vent qui ne cesse de souffler entre tes mots, on l’ entend, le vent enivrant du désert à chaque page, comme un fantôme obsédant. « La terre est ingrate, mais elle meurt de soif… Abreuve-la donc Targuiya. Le génie du puits a, dit-on, oublié sa puisette sur la margelle, prends-la donc et abreuve la terre car la terre a soif et l’eau ne se refuse pas ».
Pour moi, c’est ce qui fait toute la beauté de ce que tu écris. On entend dans ton théâtre les espaces résonner dans les mots, à travers eux, contre eux. Je pense à « Un quart d’heure avant… » la pièce de toi commandée par la Comédie de Saint-Etienne et que j’ai mise en scène. C’est plutôt un huis clos, et pourtant, rien à faire, on y voit le lever du jour, accompagné de touts les bruits et les rumeurs de la ville de Palestine encore endormie… C’est plus fort que toi, comme l’écriture devrait toujours être d’ailleurs, plus forte que celui qui écrit !
Je sais que ton travail d’écrivain est constamment alimenté par ton travail de sociologue au sein du programme des Nations Unies pour le développement et c’est justement de que j’aime chez toi, la manière dont l’homme de terrain transpose son expérience dans la poésie. Il y a bien longtemps que tu n’es plus en activité au Nord du Mali, tu cours dans d’autres zones où règnent le désespoir et la terreur, mais tes mots continuent de témoigner de ce qui s’y passe: « La Boul-Boul d’Antoine, c’est elle qui a emporté l’enfant. Et la Boul-Boul est partie en soulevant la poussière, comme d’habitude. Et le vent a emporté la poussière au fonds du puits. Et Antoine est venu chercher mon enfant. Il voulait nous emmener tous les deux, dans son pays. Mais moi, je n’ai pas osé. Je ne suis pas montée dans une auto. Rien qu’à la voir, elle me donne le vertige ta Boul-Boul ai-je dit à Antoine. Mais garde Agali avec toi et apprends lu à voir à travers les êtres et les choses. Et un jour quand il sera grand, il reviendra. Il sera tout de bleu vêtu et je lui ferai boire à même la puisette d’eau du puits de la Paix retrouvée ».
Je t’embrasse, cher Moussa, depuis la France et espère te revoir bientôt.

Jean-Claude Berutti

La vie est un songe

Voilà le titre qui m’a semblé le plus approprié pour décrire ma lecture de « Un instant avant de mourir » de Sergi Belbel. La pièce évoque le chef d’œuvre de Calderon a plus d’un titre…
Il s’agit d’abord de sept scènes, sans lien les unes avec les autres, jouées par un, deux ou trois personnages, et qui se terminent toutes par la mort brutale de l’un d’eux. La première, par exemple, présente un scénariste qui raconte à sa femme le film qu’il vient de terminer, il a brutalement une douleur au bras qui s’intensifie, il a un infarctus et meurt sur place. On rencontre aussi une mère qui cherche à faire manger du poulet à sa fille, l’enfant refuse et finit par manger voracement jusqu’aux os, et meurt étouffée. Le suspens se double vite de savoir qui va mourir et comment … La sixième de ces sept longues scènes (dans lesquelles le langage fait toujours pression sur l’autre, ce qui veut dire qu’un des personnages est très bavard) joue dans une voiture de police. Les deux flics (la femme est au volant) se disputent, ils sont appelés d’urgence pour sauver quelqu’un, elle accélère, ils renversent un motard, celui-ci meurt faute de soin… La scène suivante met en scène un homme qui rentre très tard dans sa villa isolée. Il y trouve un intrus venu l’assassiner. Celui-ci lui donne cinq minutes pour prier Dieu et lui demander de ne pas l’exécuter : sa victime lui décrit sa propre famille en détail. L’autre tire. A ce moment-là de la lecture, on est déjà convaincu de lire une grande pièce. Après la dernière scène tragique, les choses s’inversent : on retrouve le tueur et sa victime, le scénario est le même, mais la victime raconte (avec les mêmes mots) comment sa famille à lui est constituée, et combien ses enfants l’aiment et auront honte de savoir que leur père est un tueur… Celui-ci flanche, laisse tomber son arme, la victime la ramasse, le menace et appelle la police, on se retrouve dans la voiture de flics…Les personnages de chaque scène se retrouvent dans les mêmes situations, mais des changements de comportements ou des hasards font qu’ils ne rencontrent pas la mort. Plus fort encore, les sept « histoires » qui n’avaient pas de lien dans la première partie, en ont un à présent et le hasard fait qu’ils se rencontrent. La pièce se re-déplie de manière « non tragique », jusqu’à la dernière scène ou le scénariste qui a raconté son film jusqu’au bout (le spectacle dans son entier) écoute à présent les critiques redoutables qu’en fait sa femme… et qui constituent la conclusion de l’ensemble.
Le procédé est magistral, la recomposition d’une réalité demeurée mystérieuse sous nos yeux absolument inédit. Il y faut douze comédiens hors pair car il est impossible, ou presque, de doubler des rôles. Idéalement, les deux scènes dans le fourgon de police devraient se jouer en direct à l’extérieur du théâtre et être projetées devant le public pour que l’effet de leurre de la représentation soit complet. Le réalisme des six autres décors n’est pas non plus facile à réaliser, tout en préservant la rapidité des changements. Une pièce difficile, mais un challenge pour toute une équipe et la chance de réaliser un succès tout-à-fait particulier…