LAISSER TA CAMERA. PRENDRE MA PLUME.

Je ne travaille jamais, je me prépare seulement à travailler ! Au spectacle qui vient ou à celui qui suivra, en butinant, écrivant trois lignes, regardant une image, rêvant, quoi… Le bureau, c’est pour la paperasse et les trucs chiants. Je ballade mon petit ordinateur d’un canapé à un lit ou un fauteuil, souvent dans le jardin. Je n’arrive pas à être concentré sur un point fixe au delà d’une heure, tout cela doit rester « impressionniste », mais là, à présent que je me prépare à écrire (autre chose qu’un article ou une page de journal) je commence à être très insatisfait de mon « système ». Il m’y faudra plus de silence, de plages de temps solitaire, va falloir s’organiser.

Quant à travailler autrement qu’en armes, il m’a fallu beaucoup de temps pour l’accepter. Je crois en avoir amélioré ma pratique, avoir ouvert autrement mon oeil et mon oreille, mais là aussi, cela ne m’est plus suffisant pour laisser sourdre autre chose. Que sera cette autre chose, je n’en sais proprement rien, mais quelque chose qui aura plus avoir avec roman qu’avec théâtre, ça c’est sûr. Pour cela j’ai mis ma propre vie à l’épreuve, à travers mes voyages et mes rencontres, une « épreuve » plutôt agréable mais très « dissolvante ». Suis en attente de cette « suite » que je ne peux surtout pas programmer, seulement ardemment désirer.

Je ne sais, mon cher ami, si cela est une réponse. Mais je te l’adresse avec joie. Et ton questionnement m’a aidé à formuler pourquoi je « voyage »: pour mieux me poser ensuite.

« Je te serre les mains », comme disait RMG à Camus.

Jean-Claude

 

Voilà le courrier de mon ami Vincent auquel j’ai tenté ci-dessus de répondre

…mais, si je comprends bien, donc, tu reviens de Vilnius, tu pars en Allemagne – et ta belle maison, tu n’y restes donc pas longtemps. As-tu le temps de travailler un peu dans ta maison de Villars? Ah mais oui peut-être que, de même tu dors par petites touches, de même tu travailles, tu peux travailler n’importe où, dans une chambre d’hôtel, dans un hall d’aéroport, sur une banquette de salle d’attente ; si c’est ça c’est une chance. Moi je suis lourdement arrimé à tout un cérémonial de « travail » (qui souvent s’avère être une fuite) : stylos, pipes, bouquins, tout doit être à sa place, si le moindre objet manque (par exemple un misérable petit cure-pipe) je passe des heures à le trouver sinon je ne bosse pas. Je suis mûr pour Sainte-Anne.

Baisers tendres

V.

ps : un jour – toi qui comprends les choses mieux que moi – tu m’expliqueras pourquoi je laisse ma caméra en sommeil pendant des mois et pourquoi soudain sans que je sache pourquoi, pourquoi un beau matin je me réveille avec la ferme intention de reprendre cette caméra qui, au sens strict, me tombe des mains (comme on dit « tomber de sommeil » : comme si pour moi le cinéma ne pouvait se concevoir qu’entre deux eaux, entre chien et loup, entre veille et rêve – entre vague et rive). C’est pourquoi j’aime tant le cinéma de Godard, qui ne filme pas comme on brandit une arme.

 

THREE ON THE ROAD

Nous avions quitté notre maison le samedi matin. Le but du voyage était de rejoindre Toulon où se fêtait l’anniversaire de ma chère belle-sœur, mais Silvia avait proposé de faire un petit détour par le Vercors pour découvrir dans un village de montagne l’exposition d’un ami sculpteur. Rudy et moi avions sur le champ acquiessé à cette proposition qui fleurait encore les vacances… Et nous voilà immédiatement sur la route, quittant allègrement l’autoroute du sud à Valence pour les routes de l’Isère. Contreforts des Alpes alternaient avec de larges vallées, plateaux verdoyants se succédaient pour laisser découvrir enfin une très étroite gorge dans laquelle se glissait un village escarpé le long d’un torrent. La route avait eu l’air si courte que nous ne nous étions pas rendu copte que nous avions roulé ausssi longtemps. Peu importait la mauvaise qualité de la nourriture du restaurant, nous étions ailleurs, dans un monde éloigné des contraintes, à rêver de notre installation à Bruxelles et de la fête que nous souhaitions organiser à Villars pour la Saint Sylvestre… L’exposition des sculptures de Markus se déroulait au fond de quelques galeries troglodytes dans la bâtiment de la médiathèque : dans un film, on le voyait tel Vulcain, battre le métal, et il y avait une sorte d’accord entre ce souterrain millénaire et les morceaux d’acier mystérieux posés au sol ou accrochés aux parois.

Nous avons repris notre automobile et rejoint le chemin du sud, enchantés de la découverte d’une région où nous pourrions revenir à l’occasion nous détendre de notre vie trépidante.

Trois heures plus tard nous arrivions dans une ville toute enfiévrée par l’arrivée en son port de grands voiliers. Il fallut faire des détours de toutes sortes pour rejoindre notre lieu de rendez-vous avec mon frère, là où devait se dérouler la fête du lendemain, afin d’installer luminions, chaises et tables. Je connaissais déjà la terrasse de l’amie de Monique et André et me faisais une joie de faire découvrir ce lieu magique à Silvia et Rudy : dès le portail c’est l’émerveillement. Derrière quelques pins on voit la mer comme un mur devant soi, miroitant dans le soleil de l’après-midi. On descend ensuite vers une première restanque qui mène à gauche à un escalier de pierre. Chaque marche laisse voir un peu plus en descendant une terrasse qui surplombe la baie du Cap Brun. Au loin, se découpent le Cap Cissier, et finalement les rochers de Porquerolles. La terrasse s’appuie sur une élégante petite maison des années trente, sans luxe aucun, une simple maison provençale du bord de l’eau, avec son mobilier et ses peintures de paysages locaux. On se croit arrivés chez Colette…

Martine, la propriétaire des lieux, est une amie peintre de Monique. Elle a hérité de ce « cabanon » par son mari décédé il y a quelques années. Elle reçoit ses nombreux enfants et petit enfants dans ce paradis surplombant la mer et l’on sent ici autant la sérénité que donne le paysage que la fréquentation régulière de générations mêlées : cela donne toujours aux lieux une sorte de magie particulière, celle du temps qui se déroule son ruban sous vos yeux. Nous voilà tous affairés à monter guirlandes lumineuses, lampions, à distribuer tables et chaises sur la grande terrasse qui recevra quatre vingt invités, chiffre hautement symbolique pour la fête de demain. Tout devrait être parfait hors que les annonces météorologiques sont catastrophiques !

Il nous restait donc à terminer avec l’hôtesse du lendemain la soirée dans un bon restaurant. Ce que nous fîmes. Le lendemain matin, lorsque nous allâmes peaufiner notre ouvrage le soleil étincelait sur la mer, mais lorsque nous montâmes sur les hauteurs du Faron pour répondre à l’amicale invitation de Pierre, nous fûmes prêts à refluer tant la montée de Siblas était devenue un torrent. Depuis le balcon de Pierre et Olivier la vue était totalement bouchée, alors que d’habitude on a ici le plus beau panorama imaginable de la Rade. Il fallut toute la délicate bienveillance de Pierre, Olivier et leur voisine Carmen pour nous réchauffer. Nous avons répété ensemble les bons moments de l’été tout en continuant à nous découvrir les uns les autres. Quoi de plus agréable, surtout lorsqu’on se connaît (comme Pierre et moi) depuis presque cinquante ans et qu’on s’est perdu de vue pendant quarante cinq. S’agit plus de perdre de temps ! Et je sentais en même temps que mes « Lebensmenschen » se détendaient face à la bonne ville de Toulon que nous avons toujours, depuis l’adolescence de Florian, et pour lui emboîter le pas, allègrement méprisée… Faut dire que Pierre déploie toutes sortes de sortilèges pour m’attacher de nouveau à « ma »ville. Il fut bien difficile de quitter le salon de Carmen qui nous avait invité à prendre le café chez elle : les histoires des uns et des autres fusaient et renvoyaient chacun à un souvenir de l’autre. Mais il fallût se résoudre à se séparer : les derniers préparatifs pour la fête du soir prennent toujours du temps. A présent le soleil était revenu sur la rade resplendissante un étage plus haut que depuis le panorama de Pierre et Olivier. Nous pouvions voir, en quittant nos amis, les majestueux deux et trois mâts qui faisaient étape dans le carré du port et dont on nous promettait l’homérique départ le lendemain matin pour La Spezia.

Nous eurent le temps de mettre nos habits de fête, mais aussi d’offrir chacun nos cadeaux à Monique dans l’intimité : une poterie, un livre, un foulard. Puis nous partîmes pour la grande aventure du soir. André se chargeait d’accueillir les invités devant le portail, Rudy de les accompagner devant la terrasse, Silvia de leur proposer avec Monique un premier verre. Quant à moi je fis le taxi entre le parking se trouvant un kilomètre plus bas et l’entrée de la propriété, afin que chacun pût rejoindre confortablement le lieu de la fête. Tout se déroulât à merveille, comme nous l’avions prévu, dessiné et organisé depuis le mois de juillet. Buffet et bar étaient pris en charge par un traiteur, un musicien créait l’ambiance appropriée. Monique avait désiré danser, elle dansât jusqu’à très tard. Un de ses amis avait mis en musique un poème évoquant sa peinture, il le chantât à son intention. Les hommages,furent brefs et bien sentis : à la peintre par le vice-président de l’Académie du Var, à la femme et compagne par André. L’ambiance était à l’amitié partagée simplement et à l’amusement bon enfant. Nous nous sommes prêtés au jeu devant tant de chaleur entourant nos aînés. On ne voyait plus la mer lorsque les derniers invités quittèrent la fête. Du trou noir de la nuit montait la douce rumeur des vagues. Nous nous sommes encore assis dans le salon à une dizaine, après avoir rangé chaises et tables. Le pianiste buvait un dernier verre avec nous et nous nous quittions peu avant minuit, heureux d’avoir été simplement là et d’avoir pu aider au bon déroulement de la soirée. Il nous faudrait juste, le lendemain matin, revenir décrocher les lamions, et à l’occasion voir le départ des grands voiliers. Ce que nous fîmes. Rudy nous avait quitté aux aurores, nous remontâmes vers la terrasse au bord du vide Silvia André et moi…

Le matin était étincelant et la foule se précipitait vers le Cap Brun, nous avions beau jeu de dire au service d’ordre que nous allions rendre visite à une amie logeant en haut du cap… le café était servi, avec des croissants et Martine accueillait déjà famille et amis. Rien à l’horizon, on pouvait se mettre au travail. Et puis cela commençât : derrière un immense pin on sentit s’approcher des voiles tout en bas de la propriété, un mât se découpât sur l’horizon, un deuxième, mais tout cela à une allure douce. Majestueusement, le premier trois mât avançait, comme en traversant le temps et nous montrant combien la conquête des mers avait été noble tâche, dans un silence cérémonieux peut compatible avec sa masse se déplaçant sur l’eau. Oui, c’était cela, on y était comme lorsque un siècle plus tôt la flotte russe rentrait dans le port, ou comme trois siècle auparavant la flotte turque en partait. La beauté de la scène était stupéfiante, d’autres vaisseaux suivaient, accompagnés de leur flottille, prenant leur mouvement à contre courant comme pour magnifier la lenteur des rois des mers. Cette entrée (ou sortie) dura bien une heure, avec toutes les variations de lumière et de mouvements sur l’eau, le plus beau peut-être étant constitué par toute cette flotte se dirigeant à contre jour vers le soleil, les immenses vaisseaux devenant de petites ombres dans l’embrasement de la lumière. Il était bien difficile de s’arracher à cette scène hors que la température montait et que la station debout en plein soleil devenait douloureuse. Je choisis de me retirer dans le petit salon au fond de la maison. J’avais remarqué là un canapé et m’y allongeais. J’entendais par la fenêtre ouverte la rumeur des quelques invités, leur émerveillement, les commentaires sur la soirée de la veille, notre hôtesse préparait les reliefs de la veille sur la table de la salle à manger pour proposer de grignoter sur le pouce. J’entendais le cliquetis des verres. Je ne sais si je m’endormis mais une curieuse idée me vint à l’esprit : et si je venais à mourir, là, seul mais écoutant les voix aimées, si je m’endormais maintenant pour ne plus me réveiller, cela serait sans regret, et même assez beau. Je me laissais bercer par cette curieuse rêverie, un temps assez long pour mieux la goûter, l’expérimenter. Mais le sentiment persistait : ce serait le bon moment. Je me levais finalement et allais boire une grande gorgée d’eau fraîche.

ARRACHÉ A MOI-MÊME

Toute une famille travaillée, traversée par l’écrit, la tentation de l’écriture, c’est tout de même assez curieux : mo père et son testament, mon frère avec ses articles historiques, ma sœur avec sa thèse, ma mère , charmante épistolière.
Et moi qui me considère « perdant » dans cette affaire, tellement perdant que j’encourage Florian à écrire depuis longtemps. Je sais que j’allonge chaque fois un peu mon « souffle » chaque fois que je me mets à écrire, mais je sais que ça s’épuise vite.
Je sais que je n’arrive pas à aller au delà de la description de la sensation d’un instant. Que je n’arrive pas à prolonger cet instant, à l’enrichir par d’autres. Oui, me reprochant moi-même cette écriture impressionniste.
Et cela malgré tout ce que j’écris librement depuis presque deux ans, soutenu en cela fortement par vous. « Imperfectible » disait mon père de moi… Difficile à dépasser, malgré tous mes efforts, ou à cause d’eux. Difficile de croire que je puisse aller dans le cadre de l’écriture au delà de la vacuité testamentaire des écrits paternels.
Si décourager est le contraire d’encourager, j’ai toujours été découragé (je l’écris tel quel et en me relisant je lis l’effet que ça fait) de devenir un artiste de la scène, et peut-être même un écrivain…
Le premier (et unique) livre offert par mon père fut « les Mots » de Sartre lorsque j’avais onze ans. Le livre m’ennuya fort à ce moment-là. Deux ans plus tard, j’entrepris la lecture de « A la recherche du temps perdu », de mon propre gré. Tout est dit, là, mais demeure inexpliqué, je crois.

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Au détour d’une phrase prononcée en réponse à l’esprit d’organisation de mes deux partenaires de vie, je me suis surpris en m’entendant dire « je suis bloqué dans l’instant ». Comme si j’étais enfermé dans une image de l’instant contenant des parcelles de passé qui me retenait dans cet instant même et m’empêchais de voir devant moi. Ce n’est pas que je ne sache pas faire de projet, bien au contraire, mais en ce qui concerne les affaires du quotidien, je m’en tiens à cette part de rêverie instantanée qui dure… Cela peut être aussi agréable qu’angoissant, selon les instants, puisque cela fabrique des petites bulles de bien-être (ou de mal être) protectrices. Mais c’est l’expression bloquée dans l’instant qui me plait : l’instant dure ainsi plus qu’il ne devrait, il se fixe sur une image et cette image perdure au delà de l’instant dans le vide suivant qui n’est pas encore l’instant suivant. Elle vient même remplir ce vide en partie et l’empêcher d’être un instant total et complet. Et ainsi de suite…

 

ARRACHE A MES RÊVES (DANS LES ARBRES)

Après avoir lu, relu et recopié le très beau poème de Lawrence Durrell « Citrons amers » dans lequel il évoque la beauté âpre se Chypre, je suis sorti dans le jardin, et je me suis laissé prendre par le soleil qui en éclairait un endroit précis. Il y a deux ans et demi, au printemps, j’ai passé là des heures à lire et relire, répéter à haute voix le poème de Jean-Pierre Siméon « La mort n’est que la mort si l’amour lui survit ». J’entends ma voix, encore, tentant une inflexion face à la lumière du début du printemps. Et là, à l’instant, deux rêves de la nuit dernière m’on happé. Dans le premier je remettais en scène une pièce mise en scène par un metteur en scène célèbre bien avant moi, pièce évoquant un conflit sanglant entre deux hommes (l’un plus jeune que l’autre sans qu’on puisse dire que ce fût un rapport d’un père avec son fils). Il s’agissait de régler la scène finale dans laquelle les deux hommes se combattent sous le regard d’une femme (une comédienne « sans âge ». Dans sa version originale ce combat se déroulait avec des sortes de rames et le personnage le plus jeune (je crois) assommait l’autre et le blessait. Je répétais la scène avec les deux comédiens, mais je réalisais que l’un deux avait préparé une large épée pour trucider son partenaire. Je n’arrivais pas à régler ce combat, je pense que la peur me tétanisait, que j’en avais conscience et honte. Mais ensuite je demandais à Pascal pourquoi il voulait en finir avec son partenaire et il me donnait sa parole que je me trompais. Il tendait sa main droite en signe de « jurement » et je découvrais qu’à la place de sa main il avait une sorte d’appareil de métal qui lui en tenait lieu, habilement raccroché à son poignet. Je ne sais pas pourquoi mais ce rêve était « couronné » par la scène finale de la version originale du spectacle, sous l’auvent de bois d’une belle demeure…
Ce qui reste du second rêve est bref : je suis enfant, on me tend un verre d’eau en m’expliquant que c’est une eau minérale gazeuse spéciale (je ne me souviens plus du nom sur la bouteille hors que cette une eau que l’on trouvait dans l’Allemagne de mon enfance, alors que la scène se déroule en France). Je fais celui qui est choqué qu’on veuille lui apprendre d’où vient cette eau. Je le sais déjà ! Je me réveille sur cette drôle de sensation d’avoir toujours été celui qui savait qu’il savait… Qui en savait plus que les autres en tous les cas. Et c’était normal puis que je voyageais, déjà !

Je me suis souvenu de tout cela en regardant la lumière dans les arbres du jardin, et alors que je me disais que je devrais prendre de la hauteur avec moi-même, au lieu de ressasser tout ce qui fait que je me regarde par le petit trou de la serrure. Oui, désir de hauteur.

LE MARTYR. Marius von Mayenburg

La pièce de Marius von Mayenburg « Der martyr », est surprenante dans la production même de son auteur. Elle ne cherche aucun effet, de lyrisme, de structure, de poésie ou d’expressionnisme, mais elle traite directement d’un sujet : celui de l’extrémisme religieux. Et toute l’adresse de l’écrivain est de faire de son héros, un jeune collégien allemand, un fanatique chrétien. Comme si l’auteur s’était amusé à mettre en garde ses spectateurs tout en cherchant à exorciser des mentalités « petites bourgeoises libérales »… Non seulement la pièce se développe d’une façon extraordinaire par rapport à son point de départ (un adolescent renfermé qui refuse l’éducation du collège) et propose des rebondissements très réussies, mais elle stigmatise tout ensemble les éléments du « politiquement correct » qui assomme de plus en plus l’Europe des adultes.

Finalement « Martyr » pose la question de la démocratie : s’il y a de l’inacceptable, celui-ci doit être interdit pour éviter de miner la démocratie même. Curieusement, que ce soit à la maison, dans la salle de classe, au bord de l’eau ou dans le bureau du directeur du collège, le nombre de « sujets contemporains » abordés dans les confrontations entre le cas Benjamin, ses amis et les adultes (la mère, les profs, le directeur) est impressionnant, et chaque fois avec un point de vue original et personnel. Aucune « banalité » philosophique ou politique de nos démocraties malades ne sera épargnée. On suit d’abord le héros, on partage même sa radicalité, ses excès face à sa mère et à ses copains, et petit-à-petit son comportement devient dérangeant, étrange, inexpliqué hors par les sentences bibliques… Oui, il faut finalement s’y résoudre : cet enfant est un terroriste et il faudrait le traiter en tant que tel ! Mais qui l’osera ? Personne ne s’y risque, et la seule qui s’apprête à le faire après avoir été traitée de « juive » par Benjamin, est renvoyée à un autre sujet « intouchable », la pédophilie…

Malgré le traitement grave des sujets, jamais la fable ne se prend au sérieux (et c’est la seconde surprise par rapport à son auteur et au théâtre allemand : la pièce est drôle et on se laisse emporter par la verve des personnages, le bon sens bafoué du professeur de biologie, etc.) Et finalement le point de vue de départ du spectateur (le charmant bambin traverse une malencontreuse crise mystique) est mis à mal par une démonstration lucide de l’absence de morale de notre Europe globalisée…

La pièce est d’abord écrite pour la scène allemande étant donné la place de la religion dans l’éducation publique, le passé antisémite enfoui, la permissivité plus poussée que dans d’autres pays européens, mais elle peut se transporter facilement dans un pays comme la Lituanie, me semble-t-il. Sur les huit personnages, sept on des parcours très intéressants et difficiles, surtout pour de très jeunes comédiens, la question première est bien sûr de constituer une distribution avec trois adolescents (deux rôles essentiels). L’autre question est de trouver une solution scénique qui contourne la question du « réalisme politique » de la pièce. Celle-ci semble appartenir à la « Neue Sachlichkeit » allemande des années trente , il faut absolument lui trouver une forme adéquate qui permettre de comprendre, de ressentir le caractère métaphorique de son sujet…

DEVOIR DE VACANCES

Il y a des étés où vous avez envie de raconter vos voyages, les aventures que vous avez vécues loin de chez vous, dans le désert ou au bord d’une eau d’une infinie clarté, dans les sommets encore enneigés ou dans la savane africaine. Et puis, il y a des étés où c’est autre chose qui retient les souvenirs… Celui des rencontres et des douces soirées sur des terrasses, au bord des piscines ou en haut d’une dune…

La première soirée d’été a eu lieu fin juin avec Gérard, Françoise et Etienne en plein Paris. Les beaux jours arrivaient enfin, nous cherchions à nous retrouver depuis longtemps et Rudy avait eu l’initiative de cette soirée chez lui. Silvia venait de nous rejoindre pour fêter la dernière représentation de mon spectacle « Je pense à Yu ». Sans le savoir, c’était justement l’anniversaire de Gérard, le doyen et le plus jeune de nos amis : il se réjouissait d’avoir devant lui une saison théâtrale passablement chargée, ce qui fit l’admiration de tous et le fit rire aux éclats. A son âge, combien de comédiens ne trouvent plus de travail. Et lui est là, travaillant autant sa mémoire que soignant son physique d’aigle, toujours prêt à partir dans de nouvelles aventures avec des jeunes, des bien plus jeunes que lui… Françoise évoqua en détail les amis du théâtre du Soleil et nous raconta ses projets de vacances qui nous laissèrent rêveur… Nous trois, nous ne savions trop que répondre car nos déplacements étaient échevelés et ne ressemblaient ni à des vacances, ni à un voyage cohérent… Avignon, Toulon, Villars, Orange, Vilnius, la maison, Bruxelles, Paris… Un jour par ci, trois jours par là… Mais le parfum que donnait cette soirée de retrouvailles avec des amis si anciens, perchés que nous étions au dessus du jardin du Temple, serait le vrai parfum de notre été… D’ailleurs Françoise m’a confirmé il y a deux jours que cela avait été pareil pour elle. Ensuite je suis parti seul pour un marathon solitaire de travail à Vilnius pendant dix jours. Silvia nous a proposé de nous retrouver tous les trois à Avignon pour voir « par les villages ». Rudy arrivait d’Italie, Silvia de Vienne et moi de Lituanie. La soirée fut mémorable, je l’ai racontée par ailleurs.

Dès que nous sommes rentrés à Villars nous avons été invité dans une cour stéphanoise par Cyrille et Sylvie. Cyrille, ancien régisseur lumière de la Comédie (molesté lui aussi par la nouvelle direction) venait de découvrir les joies de l’indépendance après quelques années tourmentées, Sylvie souffrait, elle, de la pénibilité de cette même indépendance dans une profession en train de se perdre, la création d’accessoires… Mais toutes ces difficultés passagères de la vie étaient oubliées face à la liberté qui s’offrait à nous cinq d’envisager librement l’avenir, aussi incertain soit-il, là, assis dans cette cour, à l’ombre des hautes maisons du centre ville endormi.

Puis nous avons reçu chez nous Florence et son compagnon que nous ne connaissions quasiment pas. Ce couple de « vieux » artistes stéphanois (chorégraphe et écrivain plus jeunes que nous mais enraciné dans la Loire depuis plus longtemps) nous laissait entendre, à travers leurs récits d’un restaurant « privé » qu’ils avaient créé dans les années quatre vingt dix, que la ville avait connu une sorte d’âge d’or à ce moment-là, de « capitale libertaire » où pouvait régner quelque chose comme une « intelligence collective » et une saveur particulière… Nous n’avions, face à nos invités, qu’à dire combien nous avions à regretter de ne pas avoir été là plus tôt.

Puis nous sommes allés déjeuner chez nos amis châtelains Marie Ange et Daniel dans la plaine, eux souhaitant commenter avec nous la joie qu’ils avaient eu à découvrir « Par les villages » de Peter Handke, déjeuner où à nouveau soufflait la même recherche d’intelligence collective, avec l’idée de Daniel de créer sur ses terres une sorte de jardin philosophique qui se réunirait deux fois l’an, sans programme préétabli, juste avec l’idée de converser et de débattre avec quelques européens, de ce qui nous anime et nous trouble… L’idée fait son chemin et nous devons nous retrouver à Vilnius pour en parler.

Nous cherchions tous les trois depuis longtemps à inviter « nos » médecins de famille, Viviane et Olivier, un couple de vrais stéphanois, connaissant la ville « du dedans » étant donné leur pratique. Un long samedi au soleil au bord de la piscine a renforcé nos liens tout en continuant de nous éclairer sur l’âge d’or stéphanois que nous n’avions pas connu, un moment où probablement, les élites locales ont senti monter un tel vent de liberté qu’elles ont « jeté leur chapeau par dessus les moulins », comme on dit vulgairement. Nous avons eu autour de nous un certain nombre d’exemples de ce « soixante huit » des années « quatre vingt dix » qui semble s’être emparé de la ville grise. Les récits d’Olivier et de Viviane nous ont confirmé aussi que nous étions plutôt du côté de la mesure et que celle-ci continuerait de nous guider et d’abriter notre amitié grandissante… Nous nous sommes quittés en nous promettant de ne pas laisser passer trop de temps avant de continuer à nous voir (quelle belle expression inventée je crois par Olivier !).

A peine arrivés à Toulon, et après avoir laissé Rudy à Orange, Silvia et moi nous sommes laissés inviter par Pierre : les moments partagés sur son balcon du Faron avec sa voisine Carmen furent parfaits, nous « re-faisions » connaissance (puisque nous ne nous étions pas vus depuis quarante cinq ans ou presque) et nous découvrions son milieu: si éloignés du nôtre, et pourtant jamais nous ne nous sommes autant trouvé en pays de connaissance, Silvia plutôt de tempérament farouche (Pierre l’a surnommé le diamant brut), se laissant apprivoiser sans réserve! Les journées toulonnaises, partagées essentiellement avec mon frère et ma belle-sœur dans une ambiance d’amusement constant, nous ont curieusement rapproché de cette ville, pour moi devenue si lointaine depuis la mort de mes parents, et que Pierre s’emploie discrètement à me faire aimer à nouveau… Flottait dans l’air un parfum de temps retrouvé par la force de l’amitié! Mais aussi grâce à l’affection sans faille de mon aîné et de sa femme, remarquant avec tendresse et intérêt ce retour au bercail, les journées dans leur maison du Mourillon nous ont plongé en profondeur dans le repos. Nous avons rejoint avec légéreté Martigues trois jours plus tard pour y retrouver Annette et l’équipe si bienveillante du théâtre, mais aussi notre « nouvelle  amie » marseillaise, la volcanique Edmonde qui, après le spectacle nous ouvrait sa bastide pour deux jours. Là, au milieu des pins et face à la Sainte Victoire, ce fut la confirmation d’une amitié aussi rare qu’inattendue. Nous étions Silvia et moi sous le charme de cette femme si directe nous ouvrant son cœur d’une si généreuse façon. Je n’avais qu’une hâte : que Rudy nous rejoigne pour partager cette harmonie secrète. J’allais de nuit à Orange et le ramenait afin que la rencontre avec Edmonde puisse se faire plus rapidement… Nous n’avons pas été déçu. Ils ont une amie marseillaise en commun et les histoires des uns et des autres ont continué à fuser au rythme du chant des cigales du petit déjeuner à l’après-midi où il ne fut pas facile de quitter le cabanon d’Edmonde.

Après la sainte Victoire, c’est le Mont Ventoux qui nous a abrité pour une semaine en attendant la représentation que Rudy préparait à Orange. Pierre, son ami Olivier, leur amie Carmen sont « montés » de Toulon, puis Edmonde nous a rejoint depuis Allauch… Là, j’ai crains la rencontre de deux psychanalystes hautes en couleurs et si différentes (Carmen, plus « sorcière » bienveillante, Edmonde, plus savante et sûre d’elle). Mais leur entente fut immédiate…Olivier prépara un dîner, Vladimir, un jeune metteur en scène de nos amis, notre fils spirituel à tous les trois nous a rejoint et l’aimable compagnie a pris le chemin du théâtre antique pour y assister à la représentation d’un opéra mettant en scène une amitié trahie…

Pour la première vraie représentation, deux jours plus tard, ce furent mes amis d’enfance Guylain et Brigitte qui nous rejoignirent pour une soirée rieuse et douce, malgré leurs soucis d’avoir enfin « lâché » une entreprise qui les a enchaîné toute leur vie… et à présent leur manque… J’avais pris la peine quelques jours auparavant de proposer à Guylain, dont je soupçonnais que le changement de vie n’était pas facile, de venir marcher avec moi dans la nuit au milieu des vignes. Les étoiles furent les seuls témoins de nos confidences de vieux garçons encore si proches de leurs émois adolescents. Rien de tout cela avec l’ami Pierre à peine retrouvé … Nous n’éprouvons pas le besoin d’épanchement (il faut dire que depuis nos retrouvailles épistolaires nous avons eu tellement l’occasion de nous raconter dans les moindres détails que lorsque nous nous voyons nous nous contentons de nous regarder, oui, c’est aussi cela l’amitié, s’observer de façon bienveillante).

Une fois repris le chemin de Villars nous nous sommes empressés de répondre à l’invitation de notre amie Martine dans sa propriété jouxtant la Bâtie d’Urfé: quelques tréteaux montés dans le parc à l’ombre des grands chênes ont accueillis notre rencontre au milieu d’une vingtaine d’hôtes. Martine sait recevoir simplement dans son domaine familial et nous ne manquons jamais ce rendez-vous estival qui tisse lentement et sûrement des liens commencés il y a longtemps sur le ton de la mondanité. Il y a chez elle et Thierry une vraie capacité à créer de l’attachement sans en avoir l’air… Nous avons ensuite couru la campagne pour aller entendre des musiciens dont Martine organise les concerts. Joie de la musique partagée avec les musiciens. C’est pas tous les jours !

Le soir, sur le chemin du retour, Silvia, Rudy et moi étions comblés d’amitié et de musique, nous avons préparé nos bagages dans la joie de la journée passée et l’exaltation de rejoindre le lendemain les bords de la Baltique. Dans ces vacances sans idée préconçue, ces cinq journées s’annonçaient comme un sommet. Nous nous sommes retrouvés dans le parc naturel de Nida avec sable, végétation variée au bord des dunes et petits villages de pécheurs avec ses accortes maisons de bois. Un lieu idéal pour abriter notre recherche de paix. Quasiment situé en dessous de la maison que Thomas Mann avait achetée pour se reposer l’été avec les siens. La surprise vint, là, du fait que ma jeune et belle costumière était en vacances sur la même langue de terre que nous : après cinq jours passés entre nous trois (ce qui est aussi en soi une fête) nous avons donc dîné avec Agné et Saulus dans une ancienne « maison des écrivains »

Datant de la domination soviétique. Quiétude assurée sur cette terrasse sur les dunes où il s’agissait simplement de faire connaissance avec des artistes de la jeune génération dans une Lituanie toute aussi jeune, belle et ambitieuse qu’eux…

En rentrant chez nous à Villars encore tout imprégnés de cette ambiance maritime, nous avons trouvé le moyen de nous faire tous les trois une journée d’enfer ! La raison en a peu d’importance, mais il nous a probablement fallu tester notre entente, pousser nos caractères jusqu’à l’éclat… Cela a commencé un matin… le soir c’était terminé. Nous avons fait la paix autour d’un verre et avons lancé une invitation (pour nous la dernière de l’été dans le domaine villardais) à un couple de musiciens, Florence Bertrand, musicologue et son mari Serge, corniste. J’étais le seul de nous trois à connaître Florence et nous ne connaissions pas Serge. La soirée a continué tard dans la nuit, à évoquer autant l’abbé Carl de Nys, haute figure de la critique musicale des années soixante et maître de nos invités, que la création de « La clémence de Titus » (qui nous est chère à Silvia, Rudy et moi puisqu’elle marque en même temps la naissance de Florian et le début des voyages répétés de Rudy à Bruxelles), que l’histoire de la famille Bertrand ou la lutte sans cesse chez Mozart entre les ténèbres et les lumières… Nos nouveaux amis n’arrivaient plus à nous quitter et nous avons pris cela pour ce que c’était : un désir d’attachement…

Enfin, pour les derniers jours de cet été peu vacancier, nous sommes allés passer une journée à Bruxelles pour régler des affaires immobilières. Thierry et Elisabeth qui s’occupent de nos « pieds à terre » nous attendaient chez eux, et les « affaires » ont pris un tour si amical et une curiosité si bienveillante que c’est nous qui n’arrivions plus à les quitter… le soir, avant de reprendre le train pour Paris Florian, nous a fait le plaisir de passer un moment avec nous… tout en sachant que nous nous retrouvions deux jours plus tard pour fêter en même temps la fin des vacances et l’arrivée à Paris de nos amis new-yorkais Bill et Ralph… Bruxelles fut une journée de rêve d’avenir, comme il en faut de temps en temps.

Hier, donc, nous attendions « les américains », comme on dit entre nous. Nous avions préparé tous les trois de la nourriture la veille afin de ne pas être dérangé pendant ce dimanche de fête exceptionnel. Ralph et Bill sont arrivés les premiers de l’aéroport, Florian a suivi et nous sommes restés réunis jusqu’au soir dans l’appartement ensoleillé de Rudy à boire, à nous donner des nouvelles, regarder des photos, faire des projets, écouter parler Florian de ses films à venir et l’aider à rédiger un texte d’intention En passant et l’air de rien, Ralph et Bill nous ont annoncé qu’ils s’étaient marié l’avant veille, comme cela, et nous avons continué à boire à leur santé. Nous leur avons proposé de passer nos prochaines vacances ensemble sur la côte Ouest, histoire d’avoir cette fois de « vraies vacances ». Nous avons évoqué notre été, Silvia a lancé que nous étions en train de nous faire de nouveau amis près de chez nous alors qu’elle était convaincue que c’était impossible. Le soir, nous étions tous les cinq ivres, mais pas seulement de l’excellent whisky que nos amis avaient ramené dans leurs bagages. Nous étions ivres d’amitié.

FEUILLE ARRACHEE A MON JOURNAL LITUANIEN

J’ai oublié, dans mon journal d’hier, d’évoquer un fait d’une certaine importance, me semble-t-il : à Vilnius, juste en face de l’immeuble où a habité le petit Romain Gary avec sa mère il y a bien longtemps il y a un théâtre… anciennement maison d’opéra, et actuellement encore aujourd’hui le « théâtre national en langue russe ». Je ne sais si la troupe est de qualité ni qui le fréquente, mais en tous les cas ce théâtre trouve un public. Il n’y a rien affaire, je suis sensible à ces « restes » de l’ancienne Europe. Je regrette seulement qu’il n’y ait plus de troupe jouant en yiddish dans toutes les grands villes d’Europe centrale. Mais il y a plusieurs exemples historiques de théâtres de langues minoritaires demeurés actifs jusqu’à aujourd’hui pour diverses raisons et cela malgré les frontières récentes. Je vais certainement en omettre dans cette évocation toute subjective, et je demande par avance d’en être excusé…
Le premier dont j’ai pu faire connaissance est celui de Rijecka (anciennement Fiume), grande ville croate aujourd’hui. Hé bien, à côté, et partageant ses locaux, du Théâtre national Croate (qui regroupe théâtre, opéra et ballet) se trouve un « Stabile » (équivalent d’un centre dramatique national) italien avec une troupe de comédiens permanents. J’y ai vu il y a cinq années une exceptionnelle représentation de « Ce soir on improvise » de Pirandello mis en scène par Paolo Magelli. Le public qui assistait à la première était plutôt vieillissant (public italophone de la ville), mais aussi un public croate plus jeune attiré par la réputation du metteur en scène italien qui parcourt les Balkans depuis trente ans et à qui on doit des spectacles anthologiques. Dans l’autre joyau de l’Istrie, à Trieste, il y a à côté du « Stabile » italien un « Théâtre National Slovène » dans lequel travaille régulièrement mon ami Ivica Buljan. Ce théâtre n’est pas facile à trouver, j’en ai fait l’expérience, et les triestins préfèrent l’ignorer, je dois le reconnaître, et pour cause…Celui-ci est entièrement subventionné par Rome (et l’Italie doit bien cela à la communauté slovène brimée et décimée par les fascistes au cours des années quarante !!!). Il y a d’autres exemples dans cette partie de l’Europe : par exemple le Théâtre National Hongrois de Cluj (en Roumanie) est d’une remarquable qualité. Je crois savoir qu’il y a aussi en Allemagne un petit ensemble hongrois (mais je ne saurais dire où… et un autre russe).
Mais savez-vous qu’il y a en Belgique, à Eupen, un Théâtre National de Langue Allemande ? Hé bien oui, c’est une troupe d’abord reconnue dans un travail vers la jeunesse, qui joue en deux langues et qui a pris ces dernières années une certaine importance, grâce à des artistes engagés et à un bourgmestre volontaire qui sait défendre ses intérêts auprès de Bruxelles… On pourra me rétorquer qu’il s’agit là de survivances d’un autre temps, je veux bien l’entendre. Mais à un moment où la diversité des langues européennes est mise en péril par l’impérialisme anglophone, je dois dire que je trouve passionnant l’existence de ces ensembles de comédiens jouant dans une langue minoritaire dans un pays où se pratique couramment une autre langue… Un résidu de la vieille Europe me rétorqueront quelques esprits pragmatiques. Un témoignage de la vivacité des cultures leur répondrai-je, sans laquelle elles risquent de disparaître rapidement. Et nous avec !

4 septembre 2013

Arraché à un feuillet de mon journal de travail allemand 2

Nous voilà à dix passagers dans un grand avion qui va quitter Vilnius pour Amsterdam. Lever à quatre heures quinze, taxi qui attend alors que la nuit cède le pas au jour et que les derniers fêtards du vendredi soir boivent encore dans la rue. La ville s’éveille doucement dans une lueur d’octobre alors qu’hier juillet chantait partout. Le chauffeur de taxi (polonais par sa mère et russe par son père) veut parler pour améliorer son anglais. Et moi qui rêve de commencer à me remémorer mes dix jours de solitude laborieuse et rêveuse… Mais il est charmant et je me penche vers lui depuis le siège arrière pour causer. Il rêve de voir Paris, la tour Eiffel et les vignobles français, il veut reprendre des études tout en travaillant. Il doit avoir vingt trois ou vingt cinq ans et tout la vie devant lui. Et je suis là à l’écouter et à le regarder dans le rétroviseur alors que trotte dans ma tête toutes les petites transformations que j’ai vécues en dix jours, la difficulté de l’éloignement de ceux que j’aime, l’assurance dans le travail, le développement secret de l’écriture, les lectures déterminantes. Je réalise surtout combien la facilité d’invention sur « Ernani » est une manière de me rattraper de l’ « Otello » raté il y a trois ans (et qui aurait dû être un « Ernani » au départ ). Je suis tout habité par la pièce de Hugo que j’ai lue et relue, tellement que je la rêve en mettant en scène l’opéra de Verdi. Ce que j’arrive enfin à mettre sur la plateau est la vielle fantaisie d’un hommage au mélodrame italien de la première partie du dix neuvième siècle : éblouissement vocal et action dramatique échevelée mêlés ensemble. Je m’amuse à mettre en avant le moindre détail du drame de Hugo (que Verdi paraît avoir oublié… ) pour redonner aux personnages de l’opéra une logique interne et une poésie particulière à chacun. Et je m’étonne de le faire avec autant de facilité, alors que lors de mes travaux verdiens précédents j’ai tellement peiné à trouver mon chemin. Comme quoi la fréquentation des grands poètes et musiciens demande du temps (c’est la quatrième fois que j’aborde le continent verdien après « La Traviata », « Aïda » et « Otello »)… Je réalise aussi combien je suis lent et combien il m’aura fallu de temps pour arriver à maturité, alors que j’approche de la vieillesse. Mais bon, à chacun son rythme, et comme j’ai toujours cultivé cette maxime pour mes élèves, je peux enfin me l’approprier.

Je pensais à tout cela en traversant les rues délavées de la capitale ce matin, et tout en écoutant le doux babil de mon chauffeur. Et je me disais que derrière ces murs habitaient à présent Agné, ma costumière, Juraté mon assistante ou Giedré la directrice de production, sans parler de tous les chanteurs de la troupe. Puisqu’à présent, après dix jours de travail, je peux mettre des noms et des visages derrière les habitants de ce curieux petit pays qui ne me permet jamais très bien de savoir où je suis… Dans le théâtre, certains parlent russe et je les comprends (plutôt les gens simples et les plus âgés), les autres parlent une langue dont il est difficile de la rapprocher d’un quelconque idiome connu de moi, les visages et les physiques des gens sont aussi un curieux mélange de types slaves et norvégiens. Mais cela ne s’arrête pas là, les habitudes du pays sont aussi des deux origines tant et si bien qu’il m’arrive de croire que je suis à Vologda et une seconde plus tard à Bergen… cela ne fait que conforter mon esprit vagabond de chevalier errant. On sent aussi dans le travail les vieilles habitudes soviétiques de lenteur et de hiérarchie, de peur de mal faire ou d’être mal considéré. Avant hier, ce devait être l’anniversaire de quelqu’un (je compris plus tard qu’il s’agissait de celui de la pianiste), je vis arriver des fleurs et des chocolats, puis, tous, chanteurs et chanteuses se sont mis à entonner en chœur un chant traditionnel d’anniversaire. De quoi vous faire trembler tellement ces voix de froidure et de mer étaient impressionnantes et si différentes que lorsqu’elles s’efforçait à chanter le bel canto verdien.

Je ne sais pas pourquoi je me retrouve en « classe affaire », mais on vient de me servir un repas complet et ça sent le poisson fumé. Je suis le seul à avoir droit à cette mesure de faveur, et ça se remarque dans un avion quasi vide. Je réalise que pendant ces dix journées j’ai du aller deux fois au restaurant, que je me suis cloitré pour mieux revenir sur moi-même en me nourrissant presqu’exclusivement de fruits et de formage (le cottage cheese est ici excellent). Ce fut une sorte de cure de santé physique et mentale, et en effet j’ai fait le ménage. Je suis arrivé à formuler pour moi et Habib (un ami pakistanais que j’ai aidé à quitter son pays il y a huit mois) qu’après l’avoir beaucoup soutenu, c’est à lui à présent de trouver son chemin, que je ne peux plus continuer à être pour lui la figure absolue dont il est convaincu qu’il a besoin, mais qu’il est nécessaire qu’il opère ce détachement de moi pour trouver sa propre voie en Europe, aussi difficile que ce soit. Pour moi, je suis arrivé à me convaincre que je ne devais en rien me sentir coupable d’arrêter de l’aider comme un père, qu’il est important qu’à un certain moment, le fils apprenne l’autonomie. Mais c’est vrai que dans le cas de mon fils Florian, il l’a prise si tôt et si vite que je n’ai jamais eu à me poser cette question. Et que là aussi, je cherche probablement à « rattraper » quelque chose. Tout ce travail a eu besoin de temps et il fallait bien ces dix journées de retraite (entre deux clochers d’églises et un d’une chapelle, sous les toits et haut dans le ciel lituanien) pour en venir à bout. J’ai d’ailleurs hâte de voir Florian : sa compagnie me manque. Nous avons eu une belle soirée ensemble au début du mois de mai pendant les répétitions de « Je pense à Yu » pour lequel il réalisait les images et le son, mais depuis nous n’avons pas eu d’échange fort et constructif. Bien sûr Silvia, qui l’a vu à Bruxelles, me raconte ses discussions avec lui, mais ce n’est pas pareil. J’attends avec impatience qu’il m’envoie la nouvelle version de son scénario « La vie oisive » en lecture…

L’une des forces de ces dix derniers jours est aussi d’avoir goûté la solitude comme un cadeau. Je n’ai recherché, en dehors du travail, la compagnie de qui que ce soit, je n’ai parlé à d’autres que dans un contexte professionnel et soit en allemand, en anglais et un peu en russe. Je n’ai parlé le français qu’avec moi-même. Et, chose curieuse, cela a établi un autre rapport avec moi comme partenaire de moi-même. Cette sensation était renforcée par le fait que mon « nid d’aigle » était très haut perché au dessus des toits, et que dès que je descendais d’un étage pour rejoindre mon travail, mes oreilles se bouchaient comme lorsqu’on passe un col. Je quittais un univers sonore et avais besoin de temps pour me glisser dans un autre. D’un côté le silence et le français, de l’autre la musique et les langues étrangères. Deux mondes totalement étanches, qui m’on permis de prendre de l’air, du souffle, de la hauteur… Cela s’est terminé hier soir lorsque je me suis retrouvé au restaurant avec Giedré, Agné et Juraté à parler de la vie, des voyages et de la famille. A deux reprises je n’ai pu m’empêcher de bailler longuement devant elles et je me suis dit alors que je n’avais pas baillé depuis longtemps et j’ai senti que le baillement libérait l’ouïe. J’étais en train de passer à autre chose. Mais je n’ai encore rien dit de l’intensité avec laquelle mon esprit a marché pendant ces dix jours : au rythme de six heures par jour (en ajoutant l’énergie que demande de travailler dans une langue étrangère et le temps qu’il fallait à Juraté pour traduire) j’ai monté plus de la moitié de l’opéra, et je dois dire la moitié la plus difficile, puisqu’il faut exposer en détail ce que Verdi et Piave ont omis de faire sérieusement. J’ai tressé ensemble tellement de fils que je ne saurais plus dire lesquels ils sont. Mais tout cela est écrit dans le grand cahier de mon assistante et il suffira de s’y plonger dans un mois et demi. D’ici là je serai revenu dans ce curieux petit pays avec mes chers « Lebensmenschen » Rudy et Silvia pour quelques jours de vacances sur la presqu’île de Neringa, autrefois lieu favori de villégiature pour les allemands de la prospère ville teutonique de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad), là où Thomas Mann emmenait les siens en vacances.

Quand je pense que c’est avec cet écrivain que j’ai commencé ma vie de metteur-en-scène professionnel, vie alors improbable tellement on se demandait comment un jeune homme pouvait s’intéresser à cet auteur… Il n’y eut alors que Ginette Herry, Bernard Dort, Armand Meffre et Paul Vecchiali pour m’encourager à continuer. Thomas Mann est aujourd’hui tellement éloigné de mes préoccupations que je me demande même comment j’ai pu m’intéresser à lui. Mon besoin de classicisme et de synthèse probablement, et cela n’a pas vraiment changé, c’est constitutif de ma nature artistique et je ne dois même pas chercher à comprendre pourquoi. Probablement, un réflexe d’enfant d’après guerre dans le besoin de construire sur du solide et de rencontrer les autres sur un terrain commun assuré, et plus tard dans le besoin d’être dans la nécessité de partager cette « solidité » de la culture germanique, française, russe ou universelle…

Je sentais la chaleur des embrassades, hier soir, lorsque en plein milieu de la répétition, j’ai commencé à serrer les mains des chanteurs avec lesquels j’étais en plein travail, en leur disant à brûle pourpoint « à bientôt »… , et cela faisait chaud au cœur, et je me disais que peut-être ma manière d’être et de travailler apportait quelque chose aux artistes que je croisais. Je viens de faire, en écrivant un curieux lapsus orthographique en écrivant embrassades avec un a, ce qui donne un mot double dans lequel se lie « embassades ». Oui, il y a de cela en moi, entre l’embrassement et l’ambassade, sans parler de l’embrasement qui lie les deux autres mots. Oui, quelle curieuse névrose que celle de vouloir absolument partager…

 

Je la connais depuis mon adolescence : je désirais coûte que coûte (et souvent contre la volonté des intéressés) faire partager les musiques que j’aimais. Je me souviens avoir offert pour ses dix sept ans à mon cousin Claude (qui écoutait Johnny Hallyday et Sylvie Vartan) la symphonie dite « Apothéose de la danse » de Beethoven dans la version de Hermann Scherchen, et je tentais de le convaincre avec sa sœur Simone qu’il s’agissait d’un chef d’œuvre dans une version unique (chose dont je suis toujours convaincu). Les pauvres, qu’est-ce que j’ai dû les ennuyer… Je pourrais multiplier les exemples. Cela a duré jusqu’à ma rencontre avec Silvia qui en savait plus long que moi et avec laquelle nous avons construit notre relation sur cet échange intense de goûts pour les spectacles, les musiques et les livres. Cela a repris d’une autre manière avec Rudy qui était (et est toujours) d’une curiosité quasi maladive et désirait tout apprendre de ce que je pouvais lui apporter, ce qui a fondé aussi notre relation. Aujourd’hui cela est bien loin mais demeure vif dans nos échanges quotidiens, qu’ils soient d’ordre privé ou professionnel, mais il arrive chez nous trois que cela se mélange tellement qu’on n’arrive plus à en détresser les fils… L’idée de nous retrouver tous les trois ce soir est un plaisir partagé d’avance. Ce sera le début de nos semaines de vacances (pas tout-à-fait pour Rudy puisqu’il y aura l’épisode d’Orange, mais nous avons loué une maison dans la campagne proche afin de ne pas être séparés de tout l’été). Presque un mois et demi ensemble et en vacances, cela ne s’est pas produit depuis un an et nous éprouvons le besoin, tous les trois d’avoir cette période devant nous avant d’aborder une « saison » lourde en travaux et en changements, puisque nous devrons aménager nos pieds à terre respectifs à Bruxelles et ainsi commencer une nouvelle période de notre vie. Nous devons survoler le nord de l’Allemagne, le temps est totalement dégagé, je respire à pleins poumons et baille à nouveau. Je peux m’endormir en paix.

 

Par les villages, par les paysages…

Depuis le moment où j’ai quitté ce matin mon appartement en plein centre de Vilnius l’impression est persistante : je ne suis loin ni de la Russie, ni du monde soviétique, même si la Lituanie est indépendante depuis plus de vingt ans. Dès que j’ai marché en direction de la gare, et à peine dépassé l’Hôtel de ville, les rues sont vides, et les maisons blafardes (alors que dans le centre tout est pimpant), et plus je me rapproche de la gare, plus cette sensation se confirme : balcons quasi-effondrés, crêpis enlevés, rues défoncées, façades éventrées. C’est vrai que c’est aussi un pays de glace et de neige, et que les intempéries ruinent les villes, mais ce qui ne trompe pas, ce sont les fonds de cours laissés à l’abandon, les véhicules défoncées et les fenêtres obstrués…
J’achète un billet de train à une guichetière peu aimable, dont j’aurais pu dire qu’elle était un digne produit de l’ « homo sovieticus » : celle-ci me refuse un aller/retour, je dois m’en remettre à sa méchante face, mais cela me surprend. J’arrive sur le quai. J’y retrouve un bon vieux train soviétique, puant, haut sur ses roues et dans un état qu’aucune de nos michelines ne pourrait concurrencer.
En ce beau dimanche ensoleillé j’ai décidé d’aller à Trakai, un bourg à quelques cinquante kilomètres, se trouvant à la conjonction de plusieurs lacs dont un très connu , au milieu duquel trône une vieille citadelle teutonne. Me voilà donc dans le train en direction de Vologda (heu non, de Trakai). Mais c’est en effet exactement le même que celui que je prenais pour aller de Vologda à Fierapontovo pour visiter les monastères des fondateurs de l’église orthodoxe. Il y avait juste beaucoup plus de moustiques qu’aujourd’hui. De petits villages se succèdent, tous regroupés autour d’une église avec son clocher en forme d’oignon brillant de son laiton tout neuf. Autour de lui, des maisons de bois au milieu de bouleaux, mais pas des bouleaux comme on en voit chez nous. Ici, ils sont plus grands et croulent sous un feuillage lourd, rond, qui forme d’imposants nuages de verdures. Chaque fois que le train s’arrête, des voyageurs descendent, systématiquement ils traversent les voies. Là, le rideau d’une fenêtre vient de s’écarter dans le village, un bras fait un signe, auquel répond la jeune fille en train de traverser la voie sur ses hauts talons. Un peu plus loin une usine désaffectée tend vers le ciel ses membres éreintés. Dans les espaces boisées entre les villages, des figures esseulées se promènent avec de petits seaux : j’avais oublié que c’est la merveilleuse saison des baies, saison que j’ai connue à Krasnoiarsk, en Sibérie orientale !

Nous voici en gare de Trakai. Tout le monde descend, je n’ai qu’à suivre le flot humain avec ses sacs en plastique et ses vélos : par cette belle journée d’été chacun va au bord du lac pique-niquer, pêcher et nager. Mais au bout d’un moment, il y a tellement de lacs de part et d’autre que je ne sais plus où aller. Je « suis le chemin qui me suit » comme on dit dans notre famille, c’est –à –dire que je vais tout droit, je traverse le village, avec ses maisons de bois, soit fraîchement repeintes soit tenant à peine debout, chacune avec son jardinet entretenu de quelques plantations de fleurs. Mais il y a aussi les immeubles gris et amochés par la neige avec leurs entrées aveugles et crasseuses, l’abandon typique de la Russie d’il y a vingt ans. Entre les arbres j’aperçois un chemin en bordure du lac qui semble m’inviter, mais je préfère cette ambiance glauque. Voilà le cinéma en béton, tellement délabré qu’on l’a complètement entouré d’un filet bleu qui lui donne des allures de bâtiment fantôme…
Et puis voilà, un peu partout des petits drapeaux européens. Je repense à ce qui s’est passé en quatre vingt ans dans ces régions et dont il n’y a plus trace : les pogroms, les fosses communes à ciel ouvert, il y en eût ici encore plus qu’ailleurs, toute la communauté juive décimée, puis le régime hitlérien puis en 45 la tyrannie soviétique… Plus rien n’est là, et pourtant tout est encore là, à l’intérieur des êtres, tout ce qui ne peut se raconter, que seulement quelques uns, plus courageux, ou plus doués, ont choisi d’écrire…
Il y a tout ça dans la rue principale du village en ce dimanche matin d’été, où les drapeaux européens ne flottent pas dans le vent.
Et puis voilà que des cloches sonnent et que je vois devant moi une chapelle… Une petite église orthodoxe me salue, avec ses deux clochers entourés de troncs de bois. C’est l’été, on en profite pour refaire les toitures avant septembre ! Deux dames en deuil sortent sur le parvis, se retournent vers l’intérieur, se signent en s’agenouillant à deux reprises. Je rentre, et là le « miracle de la permanence » se reproduit. Des femmes préparent en silence un déjeuner pour les fidèles, le thé boue dans deux bouilloires électriques posées au sol, une vielle femme prie à haute voix devant l’iconostase, le fou du village est là, assis, avec ses mouvements névrotiques d’avant en arrière, attendant qu’on lui serve une soupe avec du poisson fumé. Le temps s’est envolé, je ne sais. Je suis en même temps aujourd’hui et il y a vingt ans dans le nord russe, mais aussi dans une nouvelle de Tchekhov… Rien ne semble avoir bougé dans cette ambiance ancestrale. Ce n’est pas comme la vitalité des églises catholiques de la ville : elles sont pleines tous les dimanches d’une foule nombreuse et bigarrée qui s’est habillée comme pour aller à l’opéra. Je trouve cela forcé, et mes amis lituaniens me confirment que le renouveau catholique est lié à une mode de représentation sociale. Et je dois dire que dans une ville où la communauté juive est partie en fumée, j’ai un peu de peine à croire à la totale sincérité de ses marques de foi catholiques… d’autant qu’il n’y a plus de trace du quartier juif, devenu le lieu des boutiques et des bars les plus européens de la capitale. Mais revenons à ma chapelle. Elle est tout l’opposé : il y règne une ambiance d’autrefois, d’un lieu de culte sommaire dans lequel on vit aussi, dans lequel on passe ses journées dans l’attente d’une révélation, de la réalisation d’un vœu, d’un rendez-vous qui ne viendra pas.
A l’extérieur, il ne fait pas chaud, un petit vent s’est levé, c’est que je dois m’approcher de l’eau. Il est à peine onze heures et les rues sont presque vides, à l’exception de quelques paysans qui marchent à vive allure avec des sacs pleins de baies. Je comprendrai plus tard qu’ils précèdent les touristes sur leurs lieux de pèlerinage pour leur vendre leurs récoltes dans de petits pots avec une cuillère et une portion de sucre.

Je longe à présent le lac, le paysage s’ouvre comme un infini aquatique et sylvestre au milieu duquel semble se reposer une citadelle, un peu trop flambant neuve pour être honnête, mais peu importe, le site est vraiment exceptionnel. On comprend que l’homme le plus riche du royaume se soit fait construire un peu plus loin au bord du lac une demeure baroque, dont la blancheur tranche avec les briques et les tuiles rouges du bourg des chevaliers teutoniques. Il y a bien quelques stands, mais c’est loin de ressembler à un lieu de culte touristique de la partie ouest de l’Europe. Après plusieurs pontons, j’arrive à un quai et décide de me payer un tour de lac. Par moment on se croit sur un fjord, à d’autres au milieu du parc des Everglades, c’est comme on voudra. Manquent juste les mangroves. Mon téléphone français sonne, ce qu’il n’a pas fait depuis quatre jours. C’est mon ami Daniel qui m’appelle d’Avignon pour savoir si nous nous y trouvons. Il me raconte en détail le spectacle que Stanislas Nordey a fait à partir du magnifique « Par les villages » de Peter Handke. C’est comme si j’étais dans la Cour d’honneur hier soir, tout y passe, les performances des comédiens, l’espace, les longueurs, les enthousiasmes. Je me dis que nous vivons dans un monde magnifique, où l’on peut savoir presque instantanément ce qui est en train de se passer à l’autre bout du continent. Le vent sur l’eau est glacial, je sors ma serviette de bain et m’en couvre les épaules. Je sors les quelques feuillets d’horaire de train pour écrire ma journée. Je regrette de ne pas avoir pris avec moi mon ordinateur. Dire qu’il y a à peine deux ans, je n’arrivais pas à me passer de mon crayon et que je maudissais cette maudite machine qui inhibait mon désir d’écrire…
Petites îles de roseaux avec pontons où pêche un homme seul avec sa barque, maisons de bois au bord de l’eau avec sa famille qui nage, l’idylle est complète au milieu de cet immense espace aquatique.
Je repense au concert entendu hier soir: une manifestation populaire dans la cour du château de Vilnius, récemment reconstruit, et dont on fêtait l’ouverture. C’était pour moi surtout l’occasion d’entendre les chanteurs de mes distributions de « Ernani ». Leur niveau m’avait totalement rassuré dans le travail que je faisais avec eux : des voix sûres et saines, des artistes capables d’interpréter autant leur répertoire national que l’opéra italien. J’avais le plaisir de les entendre en situation de concert (costumé !), et ça c’était toute autre chose. Mais la grande surprise est venue d’une de mes Elvira. Une femme d’un certain âge, dont je savais qu’elle était la star restée au pays (alors que Violetta Urmana est partie faire carrière à l’étranger). Je l’avais remarquée lors de mes répétitions, bien qu’elle n’ait encore ni chantée, ni jouée pour moi. Elle passait son temps à prendre des notes… Cela n’arrive pas souvent chez les chanteurs, hors des notes dans leurs partitions, mais elle n’avait pas de partition et notait ce que je disais dans un petit carnet. Hier soir donc, elle chantait le second air de la Comtesse dans « Les noces de Figaro », un air de concert long, dans lequel le timbre est très exposée au dessus de l’orchestre, et dans lequel il faut autant savoir varier les couleurs que contrôler l’amplitude de la voix. Elle arrivât en costume dix-huitième, digne des meilleurs costumiers. Dès qu’elle ouvrit la bouche je compris : j’avais devant moi le portrait en pied de la Comtesse Almaviva : une voix et un phrasé d’une délicatesse infinie, un italien aérien et charnel à la fois. La transformation de cette femme sans charme dans la vie, était là stupéfiante, et la sensation de me trouver devant une artiste exceptionnelle m’enchantait. Ce sentiment est suffisamment rare à l’opéra. L’incarnation n’est pas se qui réoccupe au prime à bord un chanteur, et là l’incarnation était vocale! Je brûlais d’enthousiasme comme au soir des mes premières soirées d’été aixoises, il y a bien longtemps…
Cette situation de mettre en scène une troupe de chanteurs n’est pas inédite pour moi, je l’ai connue il y a vingt ans à Krasnoïarsk. Comment se fait-il que je vive toujours des situations parallèles, ni tout-à-fait les mêmes, ni tout-à-fait différentes, comme dans les rêves ? Me voici sur ce bateau, en même temps avec vingt ans de moins et vingt de plus, en même temps dans un endroit du monde et dans un autre, mais aussi à Avignon et à Aix-en -Provence… J’ai la sensation d’accéder çà un autre niveau de sensation, de conscience, et peut-être l’eau n’y est-elle pas pour rien. Je ne sens plus le froid sur mes épaules, mes quelques feuilles griffonnées ressemblent à un dessin abstrait. Je les observe, étonné d’avoir si longuement écrit. Le bateau a fait demi tour, j’ai le soleil dans les yeux à présent et nous allons accoster à notre point d’arrivée. Si l’expression existait, je dirais que je ressens un léger « bien de mer ».

Une heure est passée depuis notre départ, la foule vient à présent en masse colorée visiter la citadelle au milieu des eaux. Je n’ai qu’une envie, fuir. Je reprends le même chemin en sens inverse, et là, surprise, tout a changé. La lumière est à son zénith, la végétation resplendit dans les jardins, et les maisons ont toutes l’air repeintes de neuf, l’effet du soleil sur le village, les voitures qui n’étaient pas là auparavant, les vacanciers et les chalands vendant leur camelote donnent un air d’Europe occidentale à ce qui ressemblait une heure avant à un village soviétique… C’est que la masse de touristes est arrivée, avec sa caravane de possible consommation, ses véhicules qui donnent l’apparence que tout est moins triste, moins gris. Et je repense à tout ce que cette terre a connu de sang et de larmes, et à ces quelques esseulés dans leur petit jardin, à ce qu’ils ont dans leur tête, dans leur cœur, à ce qu’ils ont connu des voisins qu’on vient chercher au petit matin et des soldats prisonniers dont on n’a plus de nouvelles depuis des mois…. Des phrases de Carole Fréchette me reviennent en mémoire : « Qu’est-ce qui change ? Rien ne change », « La Chine change, mais Mao ne change pas ». Je réalise que depuis le matin j’oscille dans ma tête entre le permanent et l’éphémère, sans arriver à le formuler. Oui, ce pays a changé et il est toujours le même, et je suis capable à deux heures de distance de le ressentir autrement pour peu que les rues soient vides ou pleines ou que le soleil soit haut ou bas. Et qu’est-ce qui change pour l’innocent dans son église depuis plusieurs générations ? Et pourtant, à présent, les super marchés regorgent de monde, les rues de voiture. Mais les petits drapeaux européens, eux, ne bougent pas avec le vent, ils pendent, aussi tristes que ce matin…
L’odeur d’herbe coupée dans les jardins monte jusqu’à mes narines, l’eau claque sur la berge. Lors des dernières représentations de « Je pense à Yu », je n’ai pas pu m’empêcher de penser à plusieurs reprises, par instants fugaces, que le théâtre de Carole Fréchette avait quelque chose à voir avec les chefs d’œuvre tchékhoviens, quelque chose justement où se mêlent ensemble le sentiment de la permanence et celui de l’éphémère. En regardant cette belle nature, ce matin, je me suis dit que Carole était aussi une femme du nord, de ces grands espaces, de ces lacs immenses, de ces étendues glacées plus de six mois de l’année. Il y a là des correspondances évidentes avec la vie et l’œuvre de Tchékhov. Mais il y en a aussi avec ma propre expérience…
Je me souviens de promenades nocturnes dans Vologda glacé avec mon comédien Nikolaï qui tentait de me faire comprendre, sous une tempête de neige, que j’étais bien gentil de lui expliquer le caractère solaire de Scapin et la philosophie de Sénèque, mais qu’il ne pouvait pas les comprendre dans son corps : lui vivait huit mois de l’année dans la nuit, le froid et la neige.
Voilà que je me suis mis à comprendre bien de choses, d’un coup, au cours de cette promenade. A la gare, le train était hyper moderne, il était illuminé par la lumière de midi. Comme si j’avais changé de monde, j’ai pris mon ticket de retour, et compris alors que l’employée de la compagnie ferroviaire qui m’avait refusé l’aller-retour quelques heures auparavant, savait, elle, quelle aventure m’attendait : celle peu commune des moments où les niveaux de conscience se diversifient, se mêlent et vous offrent à vous-même. Dans le train, je croisais un groupe d’américains bruyants mais sympathiques et, pour ne pas avoir à les entendre, je me plongeais dans le livre que j’avais emmené avec moi. J’y tombais sur ces lignes : « Ce que j’appelle apprendre, c’est apprendre ce qui ne s’apprend pas. Ce que j’appelle agir c’est accomplir ce qu’on ne peut accomplir volontairement. Ce que j’appelle discerner, c’est discerner ce que l’on ne peut discerner intentionnellement. La connaissance supérieure est celle qui s’arrête devant ce qu’elle ne peut pas connaître. »
Tchouang-Tseu (trois cent ans avant l’ère chrétienne) dans la traduction du chinois de Jean-François Billeter.
Je termine à l’instant ce petit livre merveilleux qui m’a été offert par mon amie Marie-José, pour me plonger dans « Cité de la poussière rouge » offert par mon ami Pierre. Je reste donc en Chine, tout en étant en Lituanie et en voyageant en Russie, et j’ai vingt et un ans.

Ce qui est en jeu dans « Les nouvelles aventures de Don Quichotte » de Tarik Ali. Ali

Tariq Ali a choisi de raconter « Les nouvelles aventures de Don Quichotte » à partir des points chauds de la planète, en jouant subtilement sur les déplacements (un hôpital américain au cœur de l’Allemagne pour raconter la puissance de l’impérialisme US, une parade gay dans le désert arabe pour évoquer la construction de la Palestine…) et sur les références ironiques à la réalité contemporaine. Du coup, son Chevalier errant prend des allures de Candide et Tariq Ali adapte l’original de Cervantès en écrivant un conte philosophique et politique à la manière de Voltaire… Sancho et son maître découvrent ahuris et déconcertés que le monde n’a pas beaucoup changé et le Chevalier à la triste figure perd en folie ce qu’il gagne en sagesse, puisque l’histoire elle-même semble être devenue folle.

Tout commence dans un maternité, le point de départ de ce qui devrait être un heureux événement n’est qu’une déclaration de haine raciste. Scène brève, d’un réalisme cru qui ne laisse aucun doute sur le monde dans lequel nous vivons. Comme dirait Dante, au seuil de l’Enfer, « laissez ici tout espérance »… En un instant, la maternité se transforme en camp rom, siège d’un pogrom sanglant, et nous comprenons alors que nous sommes aux franges de la nouvelle Europe, à la frange la plus pauvre… Quelque part dans le crépuscule et au milieu de la lumière violente d’un incendie apparaissent deux ombres haut perchées sur leurs montures que nous croyons reconnaître et qui sont effarées de la violence coutumière. Une femme devient torche, Don Quichotte vient à son secours… un second thème se fait jour qui filera tout au long de la pièce, celui de l’autodafé, des flammes purificatrices et de la présence dangereuse des « églises ». Puis, Sancho Pansa, son maître et leurs loquaces montures se retrouvent sur le chemin du gouvernement européen qui vient de recevoir le prix Nobel de la Paix, royale avenue de laquelle émergent de curieux bruits de fêtes, de téléphones, d’appels, de cliquetis d’armes…

C’est Bruxelles, le centre nerveux d’un gouvernement inexistant et d’une Bourse omniprésente. On croirait arriver dans un bal masqué décadent, mais c’est juste un cocktail avec femmes plus que déshabillées et hommes en complets vestons pleins aux as, avec personnel adéquat, barbouzes et fournisseurs de coke compris. Ils croient tous voir arriver deux nouveaux venus dans leur bal masqué, mais ce sont de vrais guerriers qui se présentent à eux, et les moulins à vent sont effarés de tant d’ardeur morale.
Pendant ce temps, Roci et Mule restent au chaud sur le bitume tout en lisant leurs bandes dessinées favorites : Platon et Nietzsche. Un nouveau motif se construit lentement : celui de la nécessité de la pensée dans toutes les espèces afin de sauvegarder leur survie !
Avec leurs maîtres, on les retrouve à quelques chevauchées de là, dans un bar parisien sordide. Odeurs de graisse et de tabac refroidi. Une serveuse affable lit Sartre sur son comptoir… La rencontre est au sommet entre l’amour chevaleresque et l’amour nécessaire… Paris vaut bien un détour pour y parler de désir…La discussion est passionnée à propos de l’Eternel Féminin et de ses possibles mutations. On comprend que si Don Quichotte n’est plus aussi fou que dans l’original espagnol il en a gardé le goût pour un amour impossible et imaginaire… Mais chez Tariq Ali, Dulcinée prendra des formes plus invraisemblables encore que chez Cervantès… Pour l’instant nos héros font la connaissance de la misère amoureuse des temps modernes.

Ensuite, nos quadrupèdes et leurs montures rencontrent un poète persan errant sur une autoroute allemande. C’est encore la nuit, décidément, le soleil ne se lève jamais sur l’occident ! Survient une bande de loubards bien moins affables que le joueur de flûte, bien décidée à casser de l’arabe, notre chevalier s’échauffe et reçoit un poing dans la gueule pour avoir voulu défendre le poète. K.O, il ne reste qu’à l’emmener à l’hôpital le plus proche.

Là, c’est chez les ricains qu’il se retrouve, et plus spécialement dans un hôpital connu pour accueillir ceux qui sont allés se faire casser la pipe en Irak. Grande salle commune, pleine de plaintes des fantômes. Est-ce un rêve, que ce cauchemar blanc au cœur de l’Allemagne heureuse, verte et pacifique ? Au milieu des cauchemars qui emplissent la nuit, Don Quichotte panse les traumatismes des gueules cassées… Au milieu d’elles voici une seconde Dulcinée… Une femme soldat blessée en Irak…

Tariq Ali déclare que le livre de Cervantès est une de ses lectures préférées. Il dit moins que « Les mille et une nuits » en sont une autre. Et pourtant, cela saute aux yeux à la lecture de ses « Nouvelles aventures de DQ ». Non seulement toutes les scènes sont nocturnes, mais l’entrelacement de celles-ci les uns dans les autres comme un long récit sans début ni fin, transforment le spectateur en sultan se laissant charmer par une Shéhérazade volubile et intarissable. « Oui, encore » redemande le sultan/spectateur sans cesse …