Comme la vie est curieuse

La dernière fois que je traversais l’Alsace, il y a à peine moins de deux ans, toute ma vie professionnelle basculait, était remise en question à cause d’une succession injuste et calamiteuse dans le théâtre que j’avais dirigé pendant dix ans. Dans la panique, je cherchais un autre point de chute et venais en Alsace à la rencontre d’une nouvelle aventure de « directeur ». Je ne pouvais réaliser alors que Dame Fortune me jouait un drôle de tour en me mettant face à mon désir. Je croyais seulement jouer de malchance dans un contexte de crise institutionnelle et payer au prix fort l’indépendance dont j’avais fait preuve avec mon collègue directeur…
L’Alsace, donc, accueillait ma peine pour quelques dix jours, et je multipliais les rencontres  avec des personnages importants, tout cela avec sérieux et conviction, m’imaginant (déjà assez péniblement) à la tête d’un grand vaisseau de verre. Ce n’était pas la première fois que l’Alsace était an rendez-vous : j’y avais commencé ma formation, j’y avais appris l’Europe théâtrale et les rencontres multilingues. Trente ans plus tard, j’avais ensuite souhaité diriger le théâtre et l’école qui m’avaient formés, en duo avec une amie « intendante » d’un théâtre allemand. Nous trouvions l’idée passionnante mais n’avions pas été suivis, ni par le Ministère ni par la ville de Strasbourg… J’étais encore à la croisée des chemins dans cette région tant aimée et me disais que j’aimerais fermer la boucle en y dirigeant l’autre grande institution théâtrale de la région. Comme quoi les rêves peuvent être des leurres! Je pensais à la clôture, alors que c’était une ouverture qui se préparait par de vers moi.. Je traverse aujourd’hui l’Alsace en rentrant d’Allemagne et pour retourner chez moi, après six mois de travail Outre-Rhin. Six mois et trois spectacles dans trois villes importantes. Cela n’est pas rien. C’est même beaucoup de travail. Et chaque fois, la réussite a été au rendez-vous : entente avec les comédiens, qualité de l’accompagnement technique et administratif, rencontre favorable avec le public. Lorsqu’il y a un an je décidais, depuis Chypre, de ne pas poser ma candidature à la Direction du paquebot de verre alsacien, je déçus quelques amis et aussi quelques personnes qui avaient cru en cette affaire. Je ne savais pas encore ce que me réservait la saison qui commençait, et n’avais en main qu’un seul contrat allemand. Mais l’eau de la Méditerranée m’avait portée conseil d’un bout à l’autre de l’île d’Aphrodite… il était urgent que je gardât ma liberté, m’avait-elle soufflé à l’oreille. Je l’ai gardée et bien m’en a pris. La Fortune ne faisant jamais les choses à moitié, mon fils vient de recevoir deux prix dans divers festivals de cinéma, reconnaissant ainsi son premier film de fiction. Bien m’en a pris de ne pas vouloir « terminer le cycle alsacien », et d’utiliser plutôt l’Alsace comme lieu de passage entre deux cultures, deux pays qui me sont chers. J’ai trouvé un nouvel équilibre dans mon travail, entre celui que me permet la subvention qui m’est octroyée en France par le Ministère de la Culture (j’ai pu ainsi continuer à Martigues mon travail de création mais aussi de rencontres systématiques avec les publics, à présent je peux présenter cette saison mes spectacles à Paris) et celui que m’autorisent mes aventures européennes, qu’elles soient allemandes, croates ou lithuaniennes. J’ai pensé à tout  cela en traversant le Rhin hier après-midi,  après avoir passé six mois dans le pays où mon père, il y a soixante dix ans, avait passé, lui, cinq longues années comme prisonnier de guerre. Dame Fortune joue de ces tours !

Perdu dans la nuit allemande !

Suis quelque part sur un quai, devant des rails herbeux, assis sur un banc entouré des odeurs de la nuit. Ai tout fait pour me tromper de train, pour me perdre aujourd’hui. A l’aller, j’écrivais et j’ai oublié de changer de train, au retour je rêvais et n’ai pas vu passer l’arrêt où je devais changer… Ne sais pas très bien quand va passer le prochain train qui m’emmènera à Hanovre, ni quand j’y aurai une correspondance pour Brunswick… C’est quasiment minuit, un ruisseau coule tout prêt. Une voix enregistrée annonce qu’un train à grande vitesse va passer sans s’arrêter. Il fait un vacarme à trouer la nuit. Je suis ses feux arrière en direction de la ville que je dois rejoindre. Le ruisseau chante à nouveau. Je voudrais que cette errance ne s’arrête pas en ce début d’été allemand. Traverser ainsi la nuit en quittant divers trains pour me retrouver sur des quais sans gares, au milieu des champs. Lire la suite

Désirée

Je me demande bien ce que je peux encore faire ici ! Et pourquoi je n’ai pas quitté cette ville affreuse dans la seconde où… je n’ai plus rien eu à y faire ? J’ai commis l’imprudence de sous-louer mon appart sans attendre de savoir comment ça se passerait ici… Hé bien pour mal se passer, ça s’est mal passé ! Me voilà coincée dans ce satané trou provincial pour avoir suivi un quasi inconnu ! Faut être bête ! Tout ça sans être payée… Les chats n’arrêtent pas de se disputer, je n’en peux plus. Ils manquent certainement d’espace. Je ne vais tout de même pas aller les promener. Je risquerais trop de les perdre. Je pourrais toujours les tenir en laisse avec une ficelle, mais ils pourraient s’étrangler les pauvres. Avoir ça sur la conscience, non ! Après six ans d’étude et un premier boulot encourageant dans un grand théâtre, me retrouver ici !!! Je vais quand même bien arriver à mettre mon nez dehors. D’autant plus qu’ils ont annoncé à grand fracas un concert populaire justement dans un parc. Verdi vient d’envoyer Wagner en bas de la table du salon. Il est vraiment insupportable celui-là, mais qu’est-ce qu’il est joli avec sa petite touffe de poil blanc juste entre ses deux oreilles, et son poil noir à peine angora et si lisse. Wagner s’est rattrapé en un instant sur ses quatre pattes. Est-ce parce que j’ ai seulement deux pattes que je me sens encore toute boiteuse ? Qu’est-ce qui m’est arrivé, je ne le sais pas vraiment. Comme rouée de coups… Suis venue ici pour suivre un artiste que je connais à peine. Il faudrait jamais faire ça, suivre un homme inconnu. On m’avait juste conseillé de suivre son travail, il paraît qu’il est compétent dans sa partie, c’est ce qu’on m’avait dit… et je l’ai cru. Bête que je suis ! Je l’avais rencontré et trouvé très encourageant, trop peut-être, à y repenser de plus prêt aujourd’hui. En tous les cas, il a été d’accord pour que je le suive dans cette ville si éloignée de chez moi… et je l’ai suivi ! Mais je ne pouvais quand même pas abandonner mes deux chatons, tout de même ! Ne t’accroche pas au rideau, Verdi, tu vas le déchirer et je devrai en plus le remplacer. Pchuut ! Fous-le camp de là. Tu es charmant, bien plus grand que ton compagnon et un peu bourru, pataud. Je t’aime ! Lire la suite

Notes d’un observateur en Inde

IndeUne amie connaissant bien l’Inde m’avait avertie avant de partir : « Surtout n’oublie pas tes boules Quies ! ». En effet, j’en ai eu très besoin… lors du premier concert de musique classique indienne que je suis allé entendre, et qui était une des raisons de mon voyage, il a bien fallu se résoudre à poser sur mes oreilles les petits bouchons de cire. Les artistes eux-mêmes ne cessaient de demander aux techniciens de monter la sono par peur de ne pas être écoutés, et comme j’avais entendu les mêmes instruments dans un appartement de Delhi l’après-midi même, je sentais combien l’amplification mal faite aplatissait l’infini délicatesse des voix et des instruments… Cela fut la première manière de mesurer les difficultés à construire une coopération franco –indienne pour créer une version de « L’Orfeo » de Monteverdi associant musiciens et chanteurs des deux pays… Lire la suite

Deux heures exquises de recherche mélancolique

Trouver aujourd’hui une jeune metteuse en scène qui choisisse de traiter en miroir la comédie la plus gracieuse de Shakespeare et sa tragédie la plus sanglante paraît relativement impossible… Que cette jeune artiste réussisse à allier les deux extrêmes de la production poétique que sont « Comme il vous plaira » et « Titus Andronicus » pour en dégager une idée forte est encore plus improbable…
Et bien, je ne regrette pas d’avoir fait la route jusqu’à Bruxelles pour voir « Le banquet dans les bois » ! Sabine Durand nous propose de regarder dans ces miroirs déformants concaves de l’âge baroque. Nous y voyons d’abord des êtres jumeaux : deux garçons, puis deux filles, puis la belle et la bête, puis la blanche et le noir, enfin la figure solitaire du pouvoir, véritable Janus tour à tour bienveillant et malveillant . Et ces deux êtres sont chaque fois des doubles, attirés irrémédiablement vers l’autre dans l’amour, mais exclusivement vers l’autre semblable. Les relations qu’entretient chacun avec les « autres différents » s’apparentent au songe lointain, à la rêverie inatteignable ou à l’impossible voyage. Ce que Daniel Girard a nommé en son temps «  l’amour mimétique » et qui a donné dans ses interprétations au théâtre le pire et le meilleur. Ici, il s’agit du meilleur. Et il s’agit d’en profiter ! Lire la suite

Qui sème le vent récolte la tempête

C’est un jeune homme qui se prend pour Hamlet qui se prend pour Dieu. Au fond,  il n’a pas envie de faire plaisir à son père mort ni de le venger en tuant son oncle, nouvel époux de sa veuve et qui a volé la royauté… Pendant toute cette longue tragédie, le jeune homme fait tout ce qu’il peut pour ne pas avoir à accomplir la vengeance et pour souiller sa mère. Son goût de la rêverie et du théâtre lui permettent d’éloigner la réalisation des promesses faites au fantôme du Père. D’innocent rêveur, Hamlet deviendra un dangereux assassin.  Il se laissera tuer à son tour bêtement dans un duel où tout a été fait pour l’empoisonner.

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