UNE FÊTE POUR ERWIN

Pour raconter la journée d’obsèques de mon beau-père Erwin je devrais remonter très en amont. Je ne le ferai pas tout-à-fait, mais tout de même… Les parents de Silvia ont habité depuis les années soixante (et jusqu’à la décision de Erwin il y a deux ans de se retirer dans une maison pour personnes âgées près de chez lui) dans le centre de Vienne un appartement dans une belle maison baroque « collée » à la Paulaner Kirche au tout début de la Favoritenstrasse (pour ceux qui connaissent Vienne derrière la Karlskirche à dix minutes de l’Opéra)… Cette maison appartient à une famille qui est toujours restée fidèle à Erwin autant qu’à Silvia. Chaque fois que Silvia vient à Vienne elle habite dans un des appartements de la maison gracieusement mis à sa disposition, ce qui a jusqu’ici facilité ces nombreuses venues pour rendre visite à son père et nous permet à tous de garder un lien avec la passé.
Hier soir donc, nous étions invités dans l’appartement que Silvia et notre fils Florian occupent, avec le couple propriétaire de la maison Renate et Christian et la cousine de Silvia. Nous avons passé une soirée charmante à rire et à boire comme on peut le faire seulement à Vienne, serait-ce la veille d’un enterrement… Chacun savait, sans en rien dire, qu’il fêtait le goût de Erwin pour l’amitié et le bon vin. Nous avons trinqué à plusieurs reprises sans jamais l’évoquer mais en sachant que c’est lui qui nous réunissait. Renate et Christian nous ont promis de venir à Hambourg à la première de « Nos femmes » et la soirée eut pu être comme n’importe quelle autre si, au moment de se quitter, Renate n’avait pris Silvia dans ses bras pour lui dire combien Erwin allait leur manquer et combien il aurait aimé cette soirée amicale. Puis nous nous sommes donnés rendez-vous pour le lendemain…

Nous nous sommes retrouvés aujourd’hui avant deux heures de l’après-midi au cimetière central, immense et il faut bien le dire, accueillant. La haute chapelle « Sécession » toute blanche avec ses lustres de cuivre et ces quelques céramiques dorées était lumineuse à souhait. Nous avons rencontré le prêtre qui officierait. C’était agréable de faire sa connaissance, sachant qu’il appréciait Erwin et qu’il est le prêtre de la Paulanerkirche… C’est tout autre chose lorsque l’office est dit par quelqu’un qui a connu et apprécié le disparu. C’est en termes très amicaux d’ailleurs qu’il s’est exprimé au nom de la famille et des proches pour les quelques trente personnes qui étaient là : cousins, neveux, voisins, amis, et connaissances plus lointaines. Dans l’ambiance lumineuse de cette chapelle la petite cérémonie a été en même temps simple et attendrie, triste et affectueuse. Puis nous avons suivi le catafalque dans les jardins du cimetière pendant une dizaine de minutes, un peu au rythme de promenade de Erwin les dernières années, lent et mesuré. Les derniers hommages rendus Silvia a annoncé qu’un goûter était préparé dans une « gargotte » en face du cimetière, nous pouvions nous y rendre à pied, c’était à quelques minutes.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir une immense statue du Christ ouvrant les bras devant un pavillon dix-neuf cent… Mais ce n’était que la première surprise. Une fois passée la porte du pavillon de bois j’ai cru rentrer à l’intérieur d’une pièce de Tchekhov : nous nous trouvions sous une petite coupole de verre bleue et blanc, soutenue par des colonnettes. Quelques tables étaient mises avec chacune une bougie éclairée, un poêle ronflait dans un coin, un grand miroir à droite reflétait une autre salle dressée et vide à gauche, celle qui nous était réservée dans laquelle étaient préparées de grandes tables avec chacune leurs bougies, des portions de Sachertorte, de Apfelstrudel, et des petites tartines de charcuterie et de fromage. Il y avait là une magie unique, je rentrais dans une histoire que je ne connaissais pas mais un lieu où Erwin avait aimé venir avec Silvia, après avoir longuement cherché au cours de longues promenades automnales la tombe de l’un ou l’autre cher disparu… Nous avons religieusement enlevé nos manteaux, avons accueillis les invités, le curé et sa compagne, la vieille amie de Erwin, Linde, qui se retrouve à présent seule après cinquante années de fidèle amitié, sa petite voisine de maison de retraite, les cousins viennois de Silvia…

Avec Florian nous sommes restés assis, là, dans un espèce d’émerveillement visuel dont nous cherchions la source : les vieilles peintures décrépites, la lumière basse, la simplicité de la mise en scène des tables, les double-vitrages des fenêtres donnant sur la verdure, le vieux parquet qui grince légèrement, les bouteilles d’eau de selz posées sur les tables pour de préparer des boissons au jus de pomme ? L’ambiance venait certainement de tout cela mêlé à notre propre tristesse, mais vraiment Silvia et sa sœur avaient bien fait les choses : non seulement la petite cérémonie était simple et chaleureuse, mais encore il fallait avoir l’idée de réunir famille et amis dans ce charmant coin de vieille Europe au parfum aussi suranné que merveilleux (au sens ancien du terme).
Nous avons servi du café, sommes passés de table en table, chacun gêné de ne pas tout-à-fait reconnaître l’autre, je me suis trouvé à côté d’un ancien voisin de palier que je n’avais pas vu depuis quarante ans…
Il a bien fallu se quitter au bout d’un bon moment de conversations décousues, de bribes de souvenirs évoqués, mais Erwin était, avec son élégance discrète, dans l’ombre de chacun des convives. Nous sommes revenus « finir les restes », surtout pour ne pas nous retrouver tout seuls, dans l’appartement de la Favoritenstrasse au même étage que l’appartement familial, celui qui a couvé nos jeunes amours, là où nous avons fêté notre mariage, appartement dans lequel Florian a grandi et adoré jouer avec son grand-père…

Là, au fond, où notre vie a commencé il y a presque quarante et un ans.

2 octobre 2014