« TRISTESSE ANIMAL NOIR » de Anja Hilling, exercice sous haute tension à l’Ecole du Théâtre National de Bordeaux…

C’était déjà une gageure que de vouloir traverser la France en pleine grève de la Sncf pour venir assister à une présentation d’une pièce traduite par Silvia Berutti- Ronelt et moi-même ! Mais finalement j’arrivais à Bordeaux hier vers treize heures et j’étais bruyamment accueilli à l’entrée de la gare Saint Jean par l’odeur des grillades merguez émanant d’une fête de fraternisation entre cheminots, artistes et techniciens du spectacle… Cela me parut de bon augure et d’une certaine manière j’étais déjà dans la pièce avec la grillade, mais je craignais en même temps de ne pas la voir le soir-même, ne sachant rien des mots d’ordre qui seraient passés…
Catherine Marnas m’accueillait le soir au théâtre et me raconta combien les dernières heures avaient été délicates, certains jeunes comédiens souhaitant suivre le mouvement de grève, d’autre désirant jouer. Je sais d’expérience que ces moments sont délicats, qu’il faut en même temps savoir écouter les jeunes mais aussi leur rappeler qu’ils sont en formation et que la vie extérieure (aussi dramatique soit-elle) ne doit pas prendre le pas sur les exigences de leur formation… Les jeunes gens avaient finalement accepté de jouer et désiraient s’en expliquer à la fin de leur présentation d’atelier public. Comme Silvia Berutti-Ronelt n’a pas pu se rendre à Bordeaux avec moi, il me semble utile de détailler à son intention ce que j’ai retenu de ce beau travail.
« Tristesse animal noir » (titre curieusement de circonstance, si l’on considère que le statut des intermittents est un drôle d’animal que personne n’ose prendre à bras le corps) se présente en trois parties bien distinctes, la fête, la catastrophe et les suites de la catastrophe. Le parti pris assumé par Catherine Marnas et son équipe dans ce travail d’atelier a été de traiter chaque partie de manière spécifique, tout en donnant leur chance au treize jeunes comédiens impliqués dans le projet d’avoir autant de matière à jouer collectivement qu’individuellement. Pari difficile à tenir lorsqu’on connait l’entrelacement du tissu relationnel de la pièce autant que ses difficultés stylistiques, et pari tenu haut la main ! C’était d’ailleurs la troisième fois que je voyais la pièce représentée : j’en avais vu la version mise en scène par Stanislas Nordey et ensuite la version slovène mise en scène à Ljubjana par Ivica Buljan.
La première partie se présente à Bordeaux avec la légèreté d’un jeu de rôle. Les comédiens se passent le témoin des six personnages et de deux coryphées, et cela convient à merveille à cette idylle champêtre de fin de journée. (La version parisienne était à mon goût trop grave dès l’abord et la version slovène trop « réaliste » avec son pique-nique un peu gras préparé par des acteurs trop près de la cinquantaine). Ici, des chaises organisées deux à deux figurent le minibus dans lequel le groupe se fraye un chemin dans la forêt, des branches, pommes de pins ramassés dans les Landes toutes proches et projetées au sol depuis des sacs ikea, figurent le bois. Le récit est d’abord, et curieusement, pris en charge par une jeune comédienne d’origine asiatique. Là où Valérie Dreville faisait merveille dans la version parisienne, cette jeune comédienne détaille le moindre détail sonore avec une remarquable acuité, une précision d’entomologiste, une exactitude clinique. Celle-ci sera d’ailleurs la marque constante de la remarquable interprétation que Catherine Marnas donne de la pièce : chaque élément est joué au bon exact, avec son juste poids, sans laisser présager de ce qui va se passer dans la seconde qui suit. Chaises, tente, grill, pique nique, tout est là, mais utilisé à la manière d’un ballet, sans aucun poids de réalité. Tout le matériel Quechua vole, se gonfle, retombe au sol avec grâce. On n’allume pas le feu, il n’y a pas de saucisses pour les grillages, pas d’odeur de gras ! Cette légèreté sert le propos de la première partie dans lequel rien ne doit peser. Lorsque les coryphées prennent la parole comme de joyeux lutins (les coryphées sont toujours féminins), elles accompagnent leur récit d’une petite percussion et toute les actions des personnages demeurent en suspension quelques instants, l’un ou l‘autre comédien se glissant dans la place d’un personnage, l’autre la quittant, c’est une sorte de danse sautillante qui sert les répliques brèves et souvent acides que les personnages se lancent tout en savourant un moment de grâce entre amis. On se chambre, on s’enlace, on se cherche. Le « marivaudage » me surprend, comme m’étonne la manière dont l’humour est à l’œuvre. Tout cela est porté par un tempo galvanisant tout sur son passage : jamais une seconde pour penser à ce qui pourrait advenir de grave, de pesant, de catastrophique. Et pourtant cela arrive, lentement, presque doucement… Comme si chacun quittait son personnage momentanément un chœur se forme, de treize voix unies mais alternant le récit, qui racontent la possession par les flammes, un respiration étouffante monte du groupe, sourde, les jeunes comédiens se tiennent les mains, les corps se tordent légèrement, les visages grimacent, à peine quelques cris viennent rythmer ce lamento.
La seconde partie, la plus dramatique de la pièce, alternant les récits fait seul, à deux, à trois, sont joués en double (deux groupes de deux, de trois, des duo se partagent répliques et didascalies), un peu comme dans un spectacle chorégraphique dans lesquels alterneraient les pas de deux, de trois, les solos, cela convient parfaitement à ce moment où chacun se débat dans les flammes. La mise en scène privilégie une sorte de dramatisme quasiment dansé et proprement bouleversant, sans être appuyé ou « sur- expressif » (ce qui bien sûr pourrait être le risque de ce genre d’exhibition et c’était un peu le cas de la représentation slovène : contortions expressionnistes évoquaient les scènes d’orgie des peintures de Bosch ou de Dix). Je sens derrière tout ce délicat travail de mouvement un professeur de danse aguerri, sensible et tout au service de la densité littéraire du texte. Cela vient confirmer mon sentiment que le théâtre de Hilling est proche d’un théâtre dansé avec des mots, sensation qui m’habite depuis que j’ai décidé à mon tour de mettre en scène « Protection »… Je ne détaillerai pas ici les qualités de chacun, il me paraît plus intéressant de remarquer combien le caractère hétérogène des individus formant ce groupe sert le propos : pas de style affiché, mais des sensibilités à fleur de peau bien accordées et qui cherchent une résonnance directe dans l’écoute des spectateurs. Le fait que les treize comédiens n’aient ni l’âge, ni le physique des personnages (parfois des jeunes filles jouent des rôles d’homme) fait basculer la tragédie dans une autre dimension, un peu comme s’ils regardaient leurs parents ou comme s’ils se regardaient vingt ans plus tard (n’est-ce pas ce que fait Miranda dans la première partie lorsqu’elle se penche sur le berceau de Gloria en l’imaginant à l’âge adulte ?). L’effet de distance est saisissant alors, y compris dans les scènes « drôles » des deux paysans qui découvrent les corps brûlés : ni l’un ni l’autre comédiens n’ont les physiques appropriées mais leur humour, leur ironie, tombent juste à chaque réplique (le public ne s’y trompe pas).
Après cette seconde partie hautement dramatique et réussissant le « climax » de la crise, je me demandais comment pouvait continuer cette présentation, sachant la troisième la plus difficile (généralement tenue très à distance dans les représentations que j’ai pu voir de la pièce à Paris comme à Ljubjana). Le choix fait ici par Catherine Marnas, l’équipe pédagogique et les comédiens est à l’opposé : il s’agit de traiter (enfin, me suis-je dit) des grandes scènes de confrontation entre les personnages. La catastrophe est passée, on revient dans la vie « normale » et chacun se retrouve en même temps qu’il se perd définitivement. Tout les accessoires ayant servis auparavant sont ramenés en fond de scène par un balayage rapide de toute l’équipe et forment un petit tas (qui permettra de situer le lieu des funérailles) mais du coup le reste du plateau se trouve vide d’un coup, et les solitudes des protagonistes paraissent encore plus intenses, perdues, verticales, au milieu de rien. Et la question éthique posée par la troisième partie résonne d’autant plus clairement que l’on a oublié dans toute la légèreté de la première partie et le choc de la seconde, que les responsables de la catastrophe sont ces jeunes gens si sympathiques (et non ces « bobos » cyniques et satisfaits que j’ai pu voir ici ou là dans d’autres spectacles). Toute la complexité textuelle et scénique, sorte de mille feuille théâtral qui a précédé, devient alors limpide, comme le bruitage de l’eau qu’une comédienne a laissé couler devant un micro d’une bouteille dans un verre, au cours de la seconde partie. Claire aussi cette dernière partie, issue d’une source simplement douloureuse, de cette douleur particulière que l’on ressent lorsque l’on s’habitue au pire : oui, à partir de maintenant les choses seront ainsi, il faut s’y faire. C’est bien sûr cette partie qui m’a le plus impressionné, jusqu’à la manière que Paul a de tomber de la fenêtre : le comédien faire un saut arrière, puis dessine une longue série de figures au sol avant de s’aplatir sur le ventre et de ne plus bouger. C’est terminé, plus un mouvement, l’immobilité horizontale aura sur nous le dernier mot !
Après un salut chaleureux du public invité à cette présentation un des jeunes acteurs s’est avancé et a expliqué la position du groupe dans la crise dite « des intermittents ». Après avoir entendu ces jeunes gens jouer cette histoire d’incendie allumé par des apprentis sorciers, leur déclaration prenait hier soir une coloration particulière : des politiques incohérentes et irresponsables n’ont-elles pas aussi allumé un incendie qu’elles n’arrivent plus à éteindre ? Au delà de cette triste actualité, je me disais en quittant le théâtre que ces jeunes artistes étaient arrivés, peut-être sans le savoir consciemment, à rendre ce qui fait le mystère profond de cette magnifique pièce, je veux dire celui qui veut qu’une jeune allemande née dans les années soixante dix se soit souvenue que ses grands parents avaient utilisé le feu pour purifier leur pays, que ses parents ensuite avaient subi dans leur enfance le feu des alliées d’une manière tout aussi terrible, et qu’enfin il faudrait peut-être à nouveau que le feu advienne pour apprendre à redevenir humain…

Jean-Claude Berutti
18 juin 2014