Mes chemins dans un pays qui n’existe plus

Il est 5h40 et je viens de laisser à l’aéroport de Marignane Aleksandar, l’éclairagiste des « Femmes de Bergman » qui repart à Zagreb. J’y attends Rudy Sabounghi qui arrive de Paris à 8h40. Moment béni dans le salon de la maison que nous partageons, à quand remontait mon intérêt pour « les Balkans » pour ne pas dire « l’ex-Yougoslavie » (expression qu’ils n’aiment pas entendre)
C’est à l’automne 1999 que Michel Bataillon me parla pour la première fois de la jeune auteure serbe Biljana Sbrjanovic, envoyant toute les semaines un billet à « La Republica » depuis Belgrade bombardé. Cela faisait plusieurs mois que j’étais effrayé par la diabolisation dont étaient victimes les serbes par rapport aux autres populations de Yougoslavie. On sait bien que dans ce genre de conflit il est difficile de porter un jugement. Bien sûr les bosniaques étaient les premières victimes de la tragédie yougoslave, mais chacun avait sa part d’horreur. Pour contrecarrer ce sentimentalisme « humanitaire » je décidais d’organiser à Bussang une saison serbe. Non seulement je décidais de programmer « Le théâtre ambulant Chopalovitch » du serbe Simonitch, mais pour corser le débat je mis-en-scène moi-même « Le pupille veut être tuteur » de Handke, qui commençait à faire entendre sa voix de défense des serbes… Je lisais donc les textes de Sbrjanovic traduits par Ubavka Zaric et Michel Bataillon et choisis avec ce dernier de faire à Bussang une lecture publique du plus brûlant de tous : « La Chute », une version de Ubu mettant-en-scène les maîtres nationalistes du pays, alors que Evelyne Didi vint lire « Histoires de famille ». J’organisais la venue de cette jeune auteure (dont c’était le premier spectacle en France) et nous passâmes ensemble une belle semaine dans les Vosges en compagnie de son ami Nenad. Notre amitié s’en trouva scellée. Je décidais de monter la pièce la saison suivante au Théâtre du Peuple et nous nous retrouvâmes quelques mois après à Graz pour y voir la version de « La chute » créée au théâtre national de Novi Sad quelques mois auparavant…
Je ne savais pas alors que je retrouverai ce théâtre sur mon chemin quelques années plus tard. Mais le contact avec une auteure était fait et sa poésie étrange et morbide m’ouvrait les portes d’un pays qui n’existait plus. Notre amitié ne s’est jamais rompue.
Je me retrouvais un an après à la tête de la Comédie de Saint-Etienne (avec François Rancillac) et « La chute » fit l’ouverture de notre première saison. Elle effraya un peu les abonnés mais enchanta les jeunes. En dirigeant ce théâtre nous nous trouvions membre de droit de la Convention théâtrale européenne présidée et créée par notre prédécesseur Daniel Benoin. Etant plus « européen » que François, je me laissais entraîner par Daniel dans les assemblées générales de l’association avec grand intérêt. C’était un moment où tout l’est de l’Europe frappait à la porte pour rejoindre l’Europe de l’Ouest. Daniel freinait des quatre fers, préférant l’entrée des théâtres allemands dans la Cte à toute cette foule bigarrée venant de Macédoine, de Roumanie ou de Bulgarie. Je compris vite qu’il se trompait et qu’il fallait impérativement faire de la « nouvelle » Europe le fer de lance de notre travail, avec un axe fort entre l’Allemagne et les Balkans. C’est ainsi que je fus élu président de l’association (grâce à un soutien des théâtres d’Europe de l’Est et d’Allemagne). Je retrouvais là l’équipe de Novi Sad, entre autres, qui m’invitât à lui rendre visite. Je connaissais déjà leur troupe et eu plaisir à les voir dans d’autres pièces serbes contemporaines (en particulier de Milena Markovikc). Je rencontrais aussi dans ces réunions Ivica Buljan, jeune metteur-en-scène croate parfaitement francophone ainsi que Paolo Magelli, un maître du théâtre européen qui avait fait sa carrière dans toutes les républiques qui avaient formé la Yougoslavie et se trouvait en deuil de l’histoire de l’après-guerre.
Biljana avait changé sa vie, elle était jouée en Allemagne, en France, un peu partout en Europe et s’installait à Paris. Nous nous retrouvions régulièrement à Paris, et un soir, alors qu’elle me rejoignait à la fin de ma répétition au Vieux Colombier (c’était en 2007) elle me parla d’une jeune directrice croate qui essayait de faire bouger les choses au ZKM de Zagreb. Elle s’appelait Dubravka Vrgoc et était liée à Ivica Buljan. Quelques mois plus tard j’étais invité à Novi Sad pour parler de « Barbelo », la pièce que Biljana venait de terminer. J’y rencontrais Dubravka Vrgoc qui me dit son désir de travailler en coproduction avec un théâtre français. Elle ne lisait pas le français mais faisait confiance à Ivica. Je devais leur envoyer des textes et nous déciderions ensemble de la pièce à monter… Ivica Buljan s’emballât tout de suite (comme moi d’ailleurs) pour « L’envolée » de Gilles Granouillet. Ce n’était pas tous les jours qu’on tombait sur une grande comédie dans la veine de Labiche… La décision fut vite prise : je monterai d’abord le texte à Saint-Etienne et ensuite, nous ferions voyager le décor jusqu’à Zagreb où je répéterai avec les comédiens croates, et dans la même saison les publics stéphanois et zagrébois pourraient entendre le même texte dans les deux langues… J’étais heureux, je voyais se réaliser un vieux rêve, celui du plurilinguisme. L’expérience porta ses fruits puisque depuis d’autres théâtres de la Cte ont tenté la même aventure ou d’autres similaires. J’allais à Zagreb rencontrer les comédiens et voir le répertoire du théâtre, et choisis pour le rôle muet de Louise Maritza qui jouât ensuite dans les deux versions du spectacle : une sorte de trait d’union entre nous tous.
Je m’amusais autant à répéter l’une version que l’autre avec mon chorégraphe attitré Darren Ross et construisis un mouvement collectif incessant sur le plateau, susceptible de rendre l’ambiance de cette folle journée… Ma surprise fut totale lorsque je vis à Zagreb les deux versions deux soirs d’affilée : c’était en effet le même spectacle, au moindre mouvement près, mais ils étaient totalement différents. Là où les français lorgnaient du côté du cinéma français des années trente (réalisme social poétique) et excellaient dans un mélange de comique et de mélancolie, les croates s’engouffraient dans une sorte de cabaret noir et déjanté. Je l’avais bien senti en répétitions, qu’ils possédaient une verve incomparable et qu’ils s’étaient approprié la poésie « ouvriériste » de Granouillet avec le désespoir de gens qui avaient vécu la violence civile dans leur corps et au sein de leur troupe… Je m’étais aussi senti tout de suite bien dans ce théâtre au cœur de Zagreb, avec son ambiance familiale entre sa trentaine de comédiens, menée par une directrice volontaire. « L’envolée » le fut autant pour moi que pour eux… Ce fut leur première grande coproduction avec l’extérieur. Depuis, ils ont coproduit des spectacles avec Braunschweig, New-York, Gennevilliers et bien d’autres. Ils tournent partout en Europe et au delà, et on les considère un peu comme une « Volksbühne des Balkans ».
Pour moi aussi « Polet » fut une envolée : vers une partie de l’Europe qui m’est devenue familière et des villes que j’aime à jamais, Lubjana, Tirana, Split, Novi Sad, Bucarest… et bien d’autres au delà, puisqu’un des grands projets de la Cte fut sous ma présidence d’affréter un train depuis Istanbul jusqu’à Stuttgart avec chaque fois un arrêt et deux spectacles dans deux langues, dans les grandes gares du Trans-Europe-Express…
Une fois que je quittais la direction de la Comédie et un peu plus tard la présidence de l’association, je n’eus de cesse de retrouver les chemins d’Europe et principalement d’Allemagne et de Croatie. C’est ainsi qu’est né le projet des « Femmes de Bergman » : jouer un spectacle en croate et en français avec les meilleurs éléments de la troupe, en particulier Ksenia Marinkovitch, francophile qui ne parlait pas le français. Elle l’a appris depuis pour jouer le spectacle et elle m’impressionne à chaque répétition… je devrais dire les chose autrement : elle a appris le texte de la pièce en français et comme elle a beaucoup joué la pièce en croate, elle sait parfaitement ce qu’elle ressent à chaque mot… Elle parlera bientôt le français couramment !
13 Novembre 13