CHEZ MARTHALER

Je savais à quoi m’en tenir pour avoir croisé Christoph Marthaler à la cantine du Schauspielhaus de Hambourg une heure avant le première représentation. Il m’avait dit dans un français parfait : « vous allez voir, cette fois c’est du sérieux, il y a du texte, beaucoup de texte, c’est très sérieux, ma femme dit même un poème de Cadiot en français ». En effet, le spectacle est plus grave que les précédents que j’ai pu voir (encore que j’en ai raté un certain nombre) et les personnages (ou les « ombres » qui s’y croisent, je préfère cette formulation) se racontent plus que d’habitude. Les musiques ne se mêlent plus seulement à de longues pantomimes silencieuses (encore qu’il y en ait beaucoup) mais elles alternent avec des récits, discours, poèmes tirés principalement de Jaspers, Canetti, Handke, Blanchot, Plath, Garcia-Marquez… et Cadiot.
Le spectacle commence sur un « faux geste » (vous me direz, avec Marthaler, les faux gestes de ses « ombres » qui se prennent les pieds dans le tapis ou essaient de balbutier deux mots, on connaît). Mais ce faux geste là prend des allures monumentales : alors que le conférencier/chef de chœur/führer explique au public le contenu de l’expérience qui va venir vérifier sa théorie, le rideau de fer de l’immense théâtre (une des plus vastes salles d’Allemagne) se lève, lentement, majestueusement sur un grand décor, pour se refermer tout de suite, accompagné de sa sonnerie de sécurité caractéristique. Toute la machinerie du théâtre va être ainsi sollicité au cours de la représentation avec une précision d’horlogerie. Et l’on a déjà compris avant que le spectacle ne commence que la technique du théâtre a déjà du être extrêmement sollicitée pendant les répétitions… puisqu’on se demande bien comment les techniciens ont pu faire entrer deux immenses « barcasses » dans la fosse d’orchestre. Elles sont très frappantes, d’autant qu’elles font passer la grande fosse d’orchestre comme trop étroite pour les accueillir complètement. Cet orchestre-là restera muet, les « ombres s’approcheront des barques, les observeront avec attention comme un domaine sur lequel on ne peut se poser, les frôleront légèrement, mais sans jamais y entrer, hors Sasha Rau pour y susurrer justement le poème d’Olivier Cadiot dont il a été question un peu plus haut…
Une fois que le rideau de fer s’est ré-ouvert, et avant qu’on ait eu le temps d’observer l’immense salle d’un orphelinat des années quarante ou d’une salle des fêtes au fronton de laquelle est écrit « Mein Feld ist mein Raum » (« Mon champs est me monde » de triste mémoire) en caractères gothiques, vingt et une personnes entrent vivement sur scène et se placent en ligne au milieu de l’espace. Le chef de chœur/conférencier/etc sépare le bon grain de l’ivraie. Assistons-nous à un casting pour une chorale ou à un tri ethnique ? Je pense qu’il s’agit des deux, et le spectacle jouera par la suite admirablement du double, voire du triple sens des moindres actions que les comédiens/« ombres » engageront sous nos yeux. Le tri étant fait, les dix figurants (dont les silhouettes sont aussi parfaitement dessinées que celles des comédiens, et je ne parle pas seulement des costumes mais des attitudes, du jeu muet) repartent dans les limbes desquelles ils viennent juste de sortir. Car, en effet, autant l’espace est délimité à la face par les deux bateaux échoués, autant à l’arrière, derrière la porte vitrée et battante du fond (et sa sœur à la cour) on a l’impression que les figues retournent au pays des songes ou des morts.
Pour les « ombres » élues demeurés en scène, il s’agit de se mettre à chanter et un petit espace gradiné est installé à cet effet à l’avant scène cour, mais les formations chorales se déplaceront dans d’autres coins de l’immense pièce où se trouvent des pianos et des orgues électriques. Pour l’heure il s’agit d’un harmonium poussif qui va devoir accompagner le premier choeur. Le chef dirige comme un danseur mondain sa petite chorale fraîchement constituée qui évoque le chœur hétéroclite et entre deux âges d’un théâtre d’opérette. Douces mélodies évoquant toutes des musiques des pays alpins (Autriche, Suisse, Allemagne du Sud), elles vont bercer pendant deux heures les douleurs de ces êtres amoindries, comme séparés de quelque chose d’essentiel, réduits à l’état de « figurer » quelque chose qui a l’air de leur échapper.
Le spectacle s’appelle « Heimweh und Verbrechen », ce qu’on peut traduire par « Mal du pays et Meurtre ». Qu’il soit question du mal du pays, vous l’aurez saisi, c’est assez facile à comprendre. De meurtre, il sera surtout question dans les récits, dans ce qu’enfin, pourrait-t-on dire, les créatures de Christoph Marthaler arrivent à formuler avec des mots sans trébucher à chaque phrase comme dans nombreux de ses précédents spectacles. Enfin, de la relation qui unit les deux mots du titre, on comprendra assez rapidement que c’est elle qui fonde l’espèce de dépression dont toutes les « ombres » semblent atteintes, comme si elle avaient toutes retournées leur agressivité sur elles-mêmes et s’étaient blessées au point d’errer sans force avec leur plaie ouverte… Entre leurs récits, leurs pas de danse esquissés, leurs déplacements erratiques dont serait absent toute forme de désir, ils chantent (dirigés par le chef ou de leur propre initiative) en groupes ou en solos, comme si la musique était le seul baume réparateur capable de réconcilier leurs morceaux d’existences rendues disparates par on ne sait quel cataclysme.
Ce qui est surprenant dans ce spectacle est que tout y est « simplement compliqué » pour paraphraser un autre grand artiste « alpin »… Toutes les actions, tous les instants du spectacle sont présentés avec une clarté peu commune, comme en pleine lumière, les gestes sont dessinées avec une qualité rare d’observation, les effets de lumière veillent à tout donner à voir. Et justement, tout ce « donné à voir » se trouve demeurer opaque, empreint de mystère, problématique. Chaque fois que vous vous dites : « tiens, là je crois comprendre ce que représente cet étrange ballet de gestes, de chansons et de mots », un petit élément vient vous rappeler que vous vous êtes induit en erreur et que vous devez vous laisser entraîner plus loin dans la rêverie que provoque en vous le spectacle pour arriver à en saisir le sens. Ainsi, celui-ci est chaque fois reporté plus loin (un peu comme les musiques qui ne semblent pas avoir de fin). Cet effet de suspension de sens est à mon avis la grande réussite du spectacle : il porte l’imagination et le regard du spectateur toujours plus loin pour le laisser finalement assoiffé.
J’ai rarement ressenti autant cet effet d’ « assoiffement » à la fin d’un spectacle, effet dont la vertu principale gît dans le fait que l’imagination continue à travailler des heures après la fin de la représentation. La preuve en est que je n’arrive pas à trouver le sommeil et que des images et des sons s’imposent à moi-même dès que je ferme les yeux.
La première image est celle du chef de chœur faisant visiter leur nouvel espace aux élus et leur montrant avec un certain entêtement une tache au milieu d’un grand tapis. Plus tard, un des acteurs/chanteurs ira chercher tout le nécessaire pour longuement nettoyer le même endroit, en le frottant avec conscience. Enfin, à la fin du spectacle, un autre personnage viendra se lover dans le même endroit du tapis pour y mourir…Une image, sonore celle-ci, est celle de ce comédien entre deux âges escaladant une sorte de structure métallique se trouvant au premier plan du décor, une structure de protection d’une armoire (Anna Viebrock les aime beaucoup) d’où on extraira plus tard des sortes de talkie-walkies antiques… Pour l’heure notre comédien plutôt filiforme utilise cette protection pour venir chanter un air de Léhar, à pleine voix, accompagné par un piano : sa voix de ténor est vite pathétique dans l’aigu, mais son engagement, la vérité qu’il met à l’interpréter, sa ferveur à proprement parler, en font un moment bouleversant du spectacle. Un troisième moment m’obsède : le plateau se vide de ses occupants en quelques instants par les portes vitrées du fond, celles-ci battent dans le vide, puis s’immobilisent lentement. Alors, derrière la vitre, une femme commence à raconter l’histoire (violente) de son enfance. Elle est minuscule, là-bas, derrière sa porte, mais le gros plan sur son bouleversant récit, est gigantesque (sa voix est bien sûr délicatement reprise par un micro) je crois reconnaître un texte de Silvia Plath, et la symbiose qui se crée alors entre elle et la salle est difficilement descriptible. Enfin, les choristes et leur chef se regroupent tels des fourmis dans le fond cour du décor, dos à nous, autour d’un vieil orgue électrique, et le choral d’ouverture de la passion selon Saint Mathieu se fait entendre, clair. Il me rappelle une cantate de Bach entendue il y a bien longtemps dans un concert à Vologda, en Russie, par des instrumentistes n’ayant aucune idée des règles d’interprétation de la musique baroque, accompagnés d’un orgue de fête foraine, mais il se dégageait de ce concert le même sentiment d’une humanité délaissée appelant dans les ténèbres…

Jean-Claude Berutti
22 Février 2014