Bonheur à « La trilogie de l’Enfer ».

On commence par voir un tableau maniériste flamand, une cuisine, qui pourrait être le décor d’une Annonciation… Peinture délicate et perspective reproduite à la taille d’une petite pièce, réalisme des détails peints (casseroles, fenêtre, gazinière). Au milieu du tableau trône un personnage assis, une femme âgée qui divague, seule, dans son intérieur en attendant la mort et surtout… sa cérémonie funèbre, à laquelle sa fille Béatrice ne manquera pas d’assister ! Sorte de marionnette à taille humaine, elle rappelle le primitif théâtre bruxellois avec ses grands personnages de bois un peu raides, pétris d’une humanité simple et d’une robustesse qui n’empêche pas la sensibilité… Son langage est imagé, vif, opulent et fleure bon le surréalisme du plat pays qui est le sien. L’entrée de son cercueil dans l’église prend des allures d’entrée du Christ dans Bruxelles (le célèbre tableau de James Ensor). On se laisse vite charmer par une langue surchargée de suc dont l’économie nous échappe (et cela est assez plaisant d’ailleurs), on comprend vite qu’à travers elle parle bien d’autres mères, lamentables, oppressantes, ridicules et incontournables ! Sa logorrhée solitaire est commentée par les cris d’une perruche qu’on ne voit pas et qui, probablement, est le seul être à meubler ses longues journées d’attente. L’évocation de sa fille Béatrice n’est ni tendre ni aimante, elle lui reproche son absence de progéniture, sa vaine activité délurée d’artiste. Ses mots savoureux, parfois incohérents, meublent le temps de la journée et associent passé et présent, forment des sortes de cotillons lumineux autour d’elle, et surtout sont éternisés par la fixité de la mise-en-scène du personnage au milieu de son tableau (lui même au centre d’un espace beaucoup plus grand et pour l’instant difficile à cerner). L’adresse au personnage absent rend le monologue pathétique et terrible : voilà une mère à laquelle on n’échappe pas ! Juste au moment où l’ennui pourrait s’installer une ombre surgit dans l’immense espace vide autour de la chambrette flamande primitive, accompagnée d’un léger bruit de papier ou de toile empesée. On reconnaît vite un éléphanteau qui vient rôder autour de la chambre, colle son œil à la fenêtre et s’éloigne de l’autre côté vers une grande table dressée de porcelaine. En montant sur ses pattes arrière pour grimper à l’extrémité de la table, l’animal devient adulte. On l’aime déjà, dans son déploiement naïf, bien avant de l’avoir entendu, un charme se dégage de cette seconde marionnette aux ombres bleues. Et se dressant sur son séant voilà que l’animal se met à jouer du clavecin sur le bord de la grande table : il nous sert un Couperin brillant et si mélancolique que malgré la délicatesse de son toucher la grande table s’effondre en partie et que le service de porcelaine se brise… Voilà le monde domestique mis en péril par la délicatesse d’une jeunesse passionnée.
Pendant ce temps le petit décor de peinture flamande s’envole, désintégré dans le cintre, un petit lustre descend, des images virtuelles de peintures se multiplient. On est précipité dans la rêverie baroque de cet éléphant musicien : le tourbillon visuel nous mène d’un clavecin farci de raisins juteux que viennent picorer d’énormes corbeaux jusqu’à des peintures à la Tiepolo, avec toujours la présence de grands verres remplis à ras bord d’un beau vin sanglant. Notre éléphant doit aimer la vie ! De ses pattes arrière apparaissent de longues jambes féminines et le voilà qui se met à parler en s’asseyant dans le siège laissé vacant par la marionnette maternelle. On ne tarde pas à comprendre que c’est de Béatrice qu’il s’agit, dans la force de sa beauté sauvage et que sa pauvre mère avait bien des raisons de s’inquiéter de son rejeton « monstrueux »… Le registre de son monologue est différent de la plainte précédente, Béatrice éructe, vocifère le monde, interpelle les pauvres innocents de l’avenir depuis son immense appétit du monde. Devrait-elle inquiéter avec sa voix rauque, ses mimiques et son accent empruntés à un personnage de théâtre bruxellois bien connu ? Elle me charme, corps de femme à tête d’éléphant, sorte de Shiva dionysiaque émergeant du cœur du monde pour interpeller la jeunesse à venir, et lui raconter l’inoubliable beauté des choses et des êtres. Elle ôtera ensuite son masque d’animal et sa voix, son corps se déploieront devant un auditoire subjugué. C’est le cœur du spectacle. L’auteur s’adresse à la première personne à ses contemporains, ses concitoyens. Il y a là de la brousse africaine, ancestrale mère porteuse d’un petit pays européen, mais Béatrice convoque aussi la bête immonde qui couve dans son pays et sa communauté linguistique, évoque le passé peu reluisant d’une bourgeoisie coloniale et assassine. La puissance du verbe rappelle les éructations crépusculaires de Kraus contre le vieil empire austro-hongrois. C’est ici un effrayant voyage entre le Musée de Tervuren (à la gloire de l’empire colonial belge), le palais de Laeken et la cathédrale Sainte Gudule et ses Inquisiteurs… C’est bien la vieillesse que Béatrice (et l’ensemble du spectacle d’ailleurs) semblent fustiger : le vieillissement du désir, des idées, du monde occidental, des petits êtres qui le peuplent, pour mieux chanter le grand âge vigoureux et la mémoire du dieu éléphant, de la haute culture ancestrale née dans cet endroit du monde qu’on appelle la Belgique. En fin de trilogie « infernale », une seconde Béatrice fait son apparition, une jeune fille, une jeune fille très belle à qui revient l’avenir, la beauté, l’éternel éveil, c’est le côté le plus pastoral du spectacle, comme une sorte de printemps
. La nouvelle Béatrice est assise à la grande table en partie renversée, comme après un déjeuner de raisins noirs, une jambe plâtrée posée gaillardement sur la nappe, accompagnée de notre si cher éléphant qui, à présent, l’écoute en silence chanter sa jeunesse, sa liberté et celle de ses semblables, tout en regardant sous son léger tricot ses deux seins grandir comme des yeux. Béatrice/éléphant n’a pas enfanté, au grand dam de madame sa mère, mais voilà qu’elle s’est dotée d’une muse/fille, prête à mordre dans la vie comme dans les raisins, ceux de la beauté, de l’amour et de l’art. C’est fini, et on voudrait que ça continue, on aimerait se laisser ré-enchanter plus longuement par le flot de mots et d’images surgies du fond d’une culture très ancienne et ramenés à la vie par la grâce d’une artiste en pleine possession de ses moyens, fidèle à elle-même, constamment inventive et en constant renouvellement… Oh joie ! Merci Martine.