AU CAFE DE L’EUROPE

20 Février 2014 à Hambourg

Alors que je répète à depuis une semaine « Intouchables » au Kammerspiele, je réalise en tournant autour de la Gare et en attendant le début du spectacle de Christoph Marthaler au Schauspielhaus, que si j’ai la chance de vivre ce moment de ma vie artistique pleinement à travers l’Europe, cette chance s’est jouée ici même, il y a dix ans, dans ce quartier, peut-être même jour pour jour…
Je faisais partie du bureau d’administrateurs de la Convention Théâtrale Européenne et nous cherchions à améliorer le fonctionnement de l’association paralysée par un président/fondateur qui l’avait transformée en « club privé », pour son seul bénéfice et celui de quelques affidés… Cette réunion avait lieu chez nos collègues du Thalia à Hambourg et il s’agissait de changer les statuts de l’association afin de rendre possible l’élection d’un nouveau président dans les règles démocratiques, en permettant l’élection de nouveaux membres par une règle qui n’impose plus la majorité absolue, et permettre finalement au président/fondateur une sortie avec les honneurs… Le collègue de Göteborg (bien que bosniaque) était particulièrement actif dans cette double démarche et, après la réunion de l’après-midi et le spectacle du soir, nous nous retrouvâmes dans les salons de l’hôtel Reichshof, ici, juste à côté du Schauspielhaus, pour imaginer l’avenir. C’est là qu’il eût l’idée de favoriser mon élection en me promettant le soutien des théâtres de l’Est de l’Europe. Le président en place retardait toujours plus l’entrée massive de ces théâtres dans l’association pour cause (soit disant) d’inadéquation aux règles européennes et de nécessité de faire d’abord leurs preuves face aux théâtres allemands et français. C’était leur faire un affront doublé d’une injustice : comment méconnaître la richesse du patrimoine théâtral des Balkans, de la Roumanie, de la Bulgarie ou de la Turquie…
Nous bûmes donc très tard ce soir-là, Est de l’Europe oblige, et devisâmes de ce que pourrait être l’avenir d’une association largement européenne allant d’Ankara à Lisbonne et de Göteborg à Palerme… Nous avions des amis communs à Belgrade et notre amitié avait commencé à naître au cours de l’assemblée générale précédente à Rijecka lors de laquelle je l’avais trouvé pugnace et juste à la fois. Je le voyais toujours se promener avec des listes de chiffres qu’il analysait scrupuleusement, mais aussi des articles de la législation européenne, analysant ce que l’on a l’habitude d’appeler « les bonne pratiques ». Tout cela formait un curieux paradoxe avec son physique de grand garçon issu des pays du Sud, ayant quitté la Bosnie pour cause de guerre et ayant trouvé refuge en Suède. Il y avait quelque chose d’improbable dans ce Jachenko (c’était son prénom), d’à la fois plaisant et inquiétant. Cette assemblée générale de Rijecka avait été pour moi remplie de rencontres et d’enseignements, au delà de l’incapacité du président/fondateur à tenir ses troupes et à rendre des comptes clairs à sas associés. Il s’était d’ailleurs laissé entraîné par Jachenko à laisser voter la constitution d’un nouveau bureau pour l’association, sans réaliser qu’en mettant son nom au vote il risquait de perdre la première place. Ce qui se passât bien sûr, et l’affaiblit définitivement. J’avais donc croisé à Rijecka les metteurs en scène Paolo Magelli et Ivica Buljan, la directrice Mani Gotovac qui sont depuis devenus des amis. Ce qui m’avait le plus impressionné dans la ville c’est que l’héritage de l’ancienne Fiume était manifeste dans la double équipe de comédiens du Théâtre national, une croate l’autre italienne. J’aimais cette région du monde, j’y trouvais les artistes particulièrement inventifs, vigoureux, alors qu’ils sortaient à peine de la guerre. Et puis nous avions entre nous tous une amie serbe bien connue en la personne de Biljana Sbrjanovic, que j’avais invitée deux ans plus tôt à Bussang, l’été suivant les bombardements de l’Otan sur Belgrade. Autant dire que j’étais sensible à ce qui se passait dans cette région du monde et que le français qui se souciais des Balkans les intéressait.
L’assemblée générale de Wiesbaden au printemps suivant fut à nouveau houleuse, on sentait qu’un front de « l’est » s’opposait à une « arrière garde » de « l’ouest » qui ne voulait pas se défaire de ses prérogatives, mais après bien des luttes et des discussions procédurières les nouveaux statuts furent finalement votés. A l’automne qui suivit, à Nice, je fus élu président de l’association, sur les terres mêmes du fondateur, grâce aux voix des nouveaux venus (serbes, monténégrins et cypriotes), mais aussi grâce à celle, beaucoup plus symbolique, du collègue du Thalia de Hambourg.
Une fois à cette place, j’ai été rapidement confronté à la question du multilinguisme, j’ai du me remettre immédiatement à l’anglais, parlé comme écrit, perfectionner mon allemand (ce qui fut le plus facile) et remettre à flot mon vocabulaire italien. Je n’ai appris ni les langues slaves ni le roumain, mais mes restes de russe m’ont permis de comprendre mes collègues des Balkans, qui de toute façon parlent tous anglais couramment.
Dans mon nouveau travail de président, je n’ai eu de cesse d’explorer les nouvelles contrées européennes qui m’avaient élus à la tête de l’organisation et j’ai choisi d’accueillir au sein de l’association les amis du théâtre National de Turquie, ce qui fut un autre combat… Il m’apparaissait que le centre de l’Europe c’était déplacé de l’Allemagne vers les Balkans et qu’il fallait en tenir compte dans la nouvelle cartographie européenne pour le bon développement de l’association. Je dois d’ailleurs rappeler aussi que les collègues allemands furent les premiers à me soutenir dans cette entreprise. C’est à ce moment-là qu’est née l’idée de créer à Saint-Etienne une troupe issue de comédiens venant de divers pays de la communauté. J’ai mis trois années à réaliser ce projet, mais cette troupe francophone accueillant un polonais, une croate, deux français, un allemand, une roumaine et un togolais a eu le mérite d’exister pendant une saison à Saint-Etienne.
Pendant les six années qu’aura duré ma présidence j’ai continué à me battre pour une large intégration de nouveaux pays membres (un théâtre biélorusse, le Théâtre National de Tirana, un théâtre hollandais, mais aussi huit théâtres allemands parmi les plus importants, un festival bosniaque, le théâtre national macédonien). J’ai décidé (avec l’ensemble des administrateurs) que le bureau de l’association devait se déplacer de Paris à Berlin, qu’un second bureau serait utilisable à Bruxelles pour toute l’activité directement politique, et j’ai préparé ma succession dans le sens d’une ouverture vers l’est… Dans tout cela, je n’ai fait qu’une erreur d’appréciation : en favorisant l’élection d’une présidente croate et le renforcement d’un bureau allemand, je mettais face-à-face deux peuples qui avaient amplement collaborés sous le Troisième Reich, et je ne me doutais pas que cela pût créer de ressentiments longtemps après les faits. On ne calcule jamais assez que les mouvements historiques sont d’une extrême longueur et que les plaies non totalement refermées peuvent provoquer de nouvelles blessures… En construisant une nouvelle carte politique entre les Balkans et l’Allemagne j’étais arrivé depuis ma place de surplomb à maintenir les équilibres. Une fois parti les antagonismes se sont fait jour.
Au cours de mes six années de présidence, je ne me suis jamais mis en avant en tant que metteur en scène (cela avait été suffisamment fait par le passé), un président digne de ce nom ne devant défendre que l’intérêt de l’association dont il a la charge. Mais lorsque mes trois mandats de président sont arrivés à expiration et que mon contrat de la Comédie de Saint Etienne n’a pas été renouvelé, je ne me suis pas privé de proposer à mes collègues mes services comme metteur-en-scène. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler à Bad Hersfeld, à Nicosie, à Braunschweig, Dortmund, Zagreb… et que j’ai pu réaliser le rêve de ma jeunesse: voyager et monter des spectacles à travers toute l’Europe dans des langues différentes. Depuis mes pas m’ont porté plus loin encore, jusqu’en Lituanie. Je compte bien pousser jusqu’en Georgie… Reste à espérer que la ville de Hambourg continuera à me porter chance…
Pour évoquer les antagonismes croato-germaniques (ou plutôt est-ouest) qui ressemblent aussi à des antagonismes de pays riches face aux pays pauvres, je vais raconter u épisode qui remonte à deux années, et que j’ai vécu en direct puisque j’étais moi-même en répétition à Braunschweig au moment des faits.

1.Juin 2012 à Braunschweig

Il est assez curieux de remarquer que la troupe « phare » du dernier pays entré dans l’Europe crée un spectacle aussi désorientant et incorrect que « Ligne jaune » des deux auteurs allemandes Julie Zeh et Charlotte Roos et mis en scène par le croate Ivica Buljan, et joué par dix comédiens croates déchaînés ! Curieux d’abord parce que les collègues allemands de Braunschweig et Berlin présents ce soir au spectacle d’aujourd’hui, avec sa volonté de dénoncer le cynisme ambiant, sa science de la construction et son ressentiment profond n’ait pas immédiatement compris ce qui peut passionner a priori des artistes croates…, curieux ensuite parce que cette pièce a été l’objet d’une commande de la part du théâtre de Braunschweig et du ZKM de Zagreb et que somme toute sa réussite est le fruit du hasard (mais c’est souvent comme ça au théâtre !), curieux encore car le spectacle, s’il ne s’appelait pas « Yellow Line » pourrait s’intituler : « L’Europe est morte », curieux enfin parce que décidément les allemands préfèrent de loin la pièce à la version qu’en donnent les artistes croates, et qu’ils ne se gênent pas pour le manifester…
Le texte mêle une anecdote autour d’une vache qu’on essaie de faire sortir d’Europe, mais c’est le sort des refoulés de l’Europe qui est en jeu ici, mâtiné de discours de bobos soit disant radicaux. Le tout ne manque pas d’intérêt pour un théâtre d’actualité qui mêle tous les lieux communs de la bonne conscience hypocrite qui est notre lot. Oui, la pièce dénonce, et bon, on l’a vite compris, et on aurait pu assez rapidement s’ennuyer… Mais le spectacle croate tente tout à fait autre chose. En lieu et place d’une dramaturgie adéquate à la pièce le metteur en scène, son équipe et ses dix comédiens, choisissent de faire l’impasse. Ils laissent tomber toute dramaturgie au scalpel comme l’aurait fait un metteur en scène allemand (ou moi-même je crois) pour nous plonger dans une anti-dramaturgie. « Non, nous ne jouerons la pièce devant vous, ou plutôt nous en jouerons les scènes très simplement, un peu comme dans le théâtre amateur, sans se préoccuper du sens des espaces, nous gommerons tout ce qui pourrait demeurer de jeu réaliste et nous vous offrirons en lieu et place un cabaret sinistre, « Au café de l’Europe !»… Tous les acteurs jouent d’au moins deux instruments et l’on ne sait pas si l’on assiste à une ultime retour sur scène d’une Tina Turner des Balkans, d’un John Lee Hooker de Transylvanie ou d’un club de fans de Claude François qui aurait collectionné en Moravie les 33 tours de sa star depuis des décennies… Dix corps déglingués, en jachère, à l’abandon, prennent d’assaut la pièce allemande pour le « re-mixer » en un cabaret d’une mélancolie noire. La dramaturgie du sens et de l’espace laisse ici la place à une dramaturgie des corps, re-sculptés, avachis et sublimés dans tous les oripeaux grossiers de notre monde civilisé. Musculation, stretching, chansons, alternent avec numéros de cabaret pour touristes des bords de la mer Noire, performances de gymnastiques venant nous rappeler que derrière notre aveuglement conscient d’européens repus se cache un inconscient vengeur et fascisant, prêt à bondir pour peu qu’on lui lâche la bride. Le cabaret est une spécialité balkanique bien connue et les comédiens/chanteurs/musiciens y excellent… Pour les collègues allemands qui n’ont vu que gratuité dans cette revue rock vieillissante, je voudrais juste rappeler que « les bons sentiments » qui nous font souvent dénoncer notre propre conformisme (ce que les allemands nomment très sérieusement « radicalité » !) servent souvent de paravent pour cacher notre nudité. Pour couvrir celle-ci un des comédiens porte un tee-shirt avec la phrase de Koltès : « Sur les mains de tous les héros il y a des traces de sang ». Cette phrase prend ici une valeur bien particulière, celle de nous assumer comme l’envers de héros, histoire de se dédouaner d’être face à l’histoire, on risquerait trop de verser le sang ! Mais que faisons-nous d’autre (par l’intermédiaire de nos polices démocratiques qui gardent nos nouvelles frontières) et qu’appelons-nous d’autre que le sang, en ce mois de crise européenne particulièrement aigue ? On parle de la montée des extrêmes, mais il faudrait peut-être d’abord mesurer la montée des extrêmes en nous-mêmes.
Hé bien, le spectacle des amis croates est un excellent thermomètre pour prendre notre température (et les réactions des collègues allemands qui possèdent des moyens bien supérieur de produire du théâtre aussi) ! Et elle monte, je peux vous dire, je l’ai sentie ce soir, la température, et avec une sournoise agressivité ! Le rire est franc, le spectacle « divertissant » même… Pas de forme apparente (hors celle du concert absolument pourri) des choix esthétiques invisibles, une énergie à revendre et des corps qui ne demandent qu’une chose : faire autre chose que s’agiter tous seuls au milieu des autres en frappant sur une batterie ou en grattant une guitare ! Oui, « Ligne jaune » nous raconte mieux que n’importe quel discours combien nous avons franchi la ligne. Je continue de penser que les Balkans sont symboliquement le centre de notre Europe politique, et qu’il faut savoir écouter ce qui monte en eux. Que ce qu’ils ont à nous dire nous dérange, nous, vieux « démocrates » que nous sommes (en Allemagne comme en France) est certain et vrai. Mais cette vérité (celle de la violence civile partagée) est la seule à pouvoir nous sauver de la catastrophe qui s’annonce.