ARRACHE A UN FEUILLET DE MON JOURNAL DE TRAVAIL ALLEMAND

ARRACHE A UN FEUILLET DE MON JOURNAL DE TRAVAIL ALLEMAND

On se souvient de comment Montesquieu traitait dans ses « Lettres persanes » des différences de goût selon qu’on trouvait d’un côté ou de l’autre d’une frontière… comment, aussi, l’écrivain français utilisait la Perse pour changer le regard de l’occidental (le français en l’occurrence) sur ses us et coutumes. Hé bien, j’ai beaucoup pensé à Montesquieu ces derniers temps, de l’autre côté du Rhin, et à son humour philosophique…

Je suis parti à Essen il y a cinq semaines, afin de commencer les répétitions des « Nouvelles aventures de Don Quixotte » de Tariq Ali… Dès avant la première rencontre avec les comédiens l’Intendant me fit venir dans son bureau, pour me dire, avec une certaine panique dans la voix, que l’acteur à qui j’avais confié le rôle de Don Qui remettait fortement le texte en cause, et qu’il risquait d’avoir influencé ses collègues. J’arrivais donc avec mon équipe à la première lecture avec une certaine appréhension.

Nous lûmes le texte dans son intégralité et, avant que je puisse dire autre chose que d’avoir présenté son auteur et les conditions de son écriture, le comédien en question déclarât que c’était « la plus mauvaise pièce qu’il avait jamais lue », que le traitement du sujet était non seulement indigent mais « politiquement correct » et que chacun savait déjà tout ce qui se disait là dedans… S’ensuivit une discussion dans laquelle chacun donnât son avis (on ne me laissât pas vraiment le temps de donner le mien) et, hors les deux plus jeunes comédiens de l’ensemble, ce déni semblait faire consensus… Les allemands, lorsqu’ils se mêlent d’être « démocrates » le sont avec excès! Et le tour de table proposait déjà d’aller chercher d’autres adaptations, celle de Boulgakov , entre autres, que je connais et dont je ne voulais pas… Je me permis alors de rappeler que de mon côté, je n’avais aucune décision à prendre, que j’avais un contrat pour mettre en scène la nouvelle pièce de Tariq Ali et que je m’y tiendrai… Nous clôturâmes cette séance qui ressemblait à un jugement sans appel, et je retournais dans le bureau de l’Intendant. Tous jugeaient la situation catastrophique… La première décision fut de changer le rôle principal qui faisait obstruction et qui semblait avoir un certain ascendant sur ses collègues, la seconde (venant de moi) fut de mettre le texte en répétition dès le lendemain et de le « tester » pendant trois semaines : était-il vraiment si mauvais et si naïf, si « correct » pour choquer les allemands, hétérosexuels ou homosexuels de la compagnie ?

Le travail que j’avais prévu de faire avec les comédiens (réaliser une version scénique avec eux pendant trois semaines et que le protagoniste avait déclaré être une manière de se servir de « comédiens comme de chair à canon »), je décidais de le faire seul avec ma jeune assistante (que je ne connaissais pas et qui s’avérât être d’un grand secours). Nous choisîmes pour remplacer le protagoniste une jeune comédienne qui avait (à peu près seule) pris la défense du texte lors de la première lecture, (et qui jouait justement la Rosalinde de « Comme il vous plaira », je pus ainsi apprécier de visu comment elle pouvait envisager de jouer un rôle travesti).

Trois jours plus tard, une version scénique était prête et le samedi, nous réorganisions une lecture avec les comédiens. Tous nous félicitâmes de la façon dont nous avions fait évoluer le texte (ah, la démocratie!) et c’est vrai que, dans l’urgence, nous avions trouvé des forces extraordinaires, Sarah et moi, pour alléger le texte par endroits, le développer à d’autres et invertir certaines scènes.
La nouvelle « protagoniste » y avait mis une ardeur passionnée dans la lecture, changeait immédiatement les choses, du coût son Sancho s’y mettait aussi, et tout avançait comme il se doit normalement au cours d’une première répétition… Le cours des

choses était rétabli. Certaines critiques revinrent pourtant autour de la table, concernant les soit disant « banalités » énoncées par Tariq Ali sur le monde globalisé, sur sa manière de mettre partout en avant la force lumineuse de l’Islam de Al’Andalus (pour lui l’Espagne a connu un moment de prospérité et de bonheur jamais égalé par la suite, sous la domination arabe). L’utopie gay semblait mieux passer grâce à un jeu de coupes qui évitait d’en faire un idéal trop facilement atteint. Tout se passait donc plutôt bien, mais une curieuse question vint alors dans la bouche de quelqu’un autour de la table: « Un autodafé, c’est quoi ? »… Je dois dire que j’étais tellement stupéfait que j’avalais mon étonnement. Cette question invraisemblable fut prise en relais par le fait que l’actrice la plus expérimentée de la troupe était gênée qu’à plusieurs reprises Don Quichotte souhaitât brûler les livres des nouveaux économistes… J’expliquais donc tranquillement ce qu’était un autodafé en rappelant qu’il s’agissait d’une purification par les flammes (ou dans les flammes selon où on se trouve). Je ne leur fit pas la honte de leur rappeler que Schiller dans « Don Carlo » prend à peu près le même point de vue que Tariq Ali sur l’Espagne et met même en scène un autodafé !
On voit peut-être ici poindre ce que pouvaient cacher toutes les critiques concernant la pièce : le première est de prendre comme point de départ les origines fantasmées arabes du chef d’œuvre de Cervantès (et donc dans le contexte israélo-palestinien de prendre le parti palestinien, bien que rien n’évoque cette crise de position dans le texte, hors quelques allusions comiques à la création d’un nouvel état dans le désert, état que l’auteur décrit d’ailleurs comme un pur lieu de justice). La seconde est que l’état de culpabilité historique des allemands est tel que même les « intellectuels » de l’équipe avaient oublié le sens du mot « autodafé » et étaient choqué de voir des livres brûlés en scène.

Je ne reprendrai pas ici toute l’histoire qui me lit depuis ma naissance à l’Allemagne, que j’aime par dessus toute autre

pays, afin de ne pas être jugé de parti pris, mais tout de même… « Les nouvelles aventures de Don Quichotte » prenaient un tout autre tour. Je comprenais en un instant la complexité de la situation intérieure de mes partenaires. Je comprenais surtout que le travail de mon père fit sur moi, m’emmenant lorsque j’avais à peine six ans devant les fours de Dachau et me disant : « Tu vois, ce ne sont pas les allemands qui ont fait ça, mais les nazis », était une si sage vérité que les allemands avaient pris ce geste de pardon pour argent comptant… alors qu’il ne s’agissait que d’un crédit…

J’ai vite oublié ces réflexions, tout occupé que j’ai été dans la joie et l’excitation par les répétitions et la mise en jeu du texte… Celui-ci s’est révélé extrêmement efficace et aussi peu correct que possible, puisque Don Quichotte et Sancho ont beau tempêter, se battre, brûler les livres néo-conservateurs, ils n’arrivent à convaincre personne, surtout pas celui qui les regarde se démener (le public) dans un univers sans foi ni loi. Mais celui qui regarde (toujours le spectateur) est pris d’une empathie telle pour les héros au milieu de leurs désastres successifs, qu’il ne peut que se questionner lui-même sur ce qu’il fait (ou ne fait pas) pour changer ce monde horrible. Du vrai théâtre, quoi…
Tout était rentré dans l’ordre après quelques jours de crise profonde. Sans le savoir vraiment, mais tout en le sentant secrètement, j’avais réussi une remise en place « éthique », et cela dans la pratique de la répétition et non dans la discussion générale qui ne mène jamais à rien… Il me semble tout juste a posteriori que quelque chose ne vas pas dans « l’inconscient allemand », un peu comme si l’artiste qu’est Tariq Ali avait provoqué un rejet qui dépasse de loin son écriture et comme s’il remuait en profondeur des thèmes difficiles à aborder, alors que tout paraît si lisse et « brechtien » chez lui, et qu’il semble dénoncer des séries de banalités sur la consommation de masse

et l’abrutissement auquel in incite. Il me semble que si ce qui dans le symbolique ne se symbolise pas, c’est le réel, alors les Allemands ont été historiquement et terriblement confrontés à un réel de cette sorte, résistant à toute symbolisation ou boue irréductible de la symbolisation. Même si mon père pouvait me dire « ce ne sont pas les Allemands, ce sont les Nazis qui ont fait
cela », les acteurs d’aujourd’hui sont toujours face à cette boue-là, à cette résistance à toute symbolisation. Et lorsque le texte de Tariq Ali leur propose une forme de symbolisation, ils ne peuvent pas la faire leur. Accepter la symbolisation, ce serait accepter que ce réel ne soit pas l’impossible à dire. Or, ils ont construit leur vie actuelle et leur mode du jouir sur l’impossible à dire. Voilà qui me fait aussi penser à un petit livre, « L’ordre règne à Berlin » de Francesco Masci. Peut-être ce livre fait-il le lien entre ce que je viens de vivre et les motifs que développe Don Quichotte dans la pièce de Tariq Ali: « À Berlin, le réel ne constitue plus une menace pour la stabilité du sujet car il a été entièrement évacué, en sa forme politique, mais aussi en ses succédanés économiques et moraux. Les images et les événements, tout en continuant à assurer l’automatisme de l’obéissance, peuvent enfin s’offrir comme des produits de loisir pur ».

En commençant à répéter dans la Ruhr cette sorte de « cabaret satirique » en grand (dont les berlinois avaient le secret entre les deux guerres et qui a abondamment inspiré la technique brechtienne de dénonciation du capital), je ne savais pas que j’allais réveiller un tel refoulé. Nous allons à présent continuer les répétitions après la pause d’été et nous verrons comment réagira le public…
J’ai peut-être porté le débat un peu loin, je ne sais, mais ces questions me semblent être au coeur du sujet, je les porte en moi en tous les cas depuis l’enfance. Si, pour bien « jouir », un peuple est obligé de perdre la mémoire et de s’inventer une nouvelle liberté inconditionnelle, alors il le fait… Oui, Jacques Lacan avait raison lorsqu’il disait que : « L’inconscient, c’est la politique » !

25 Juin 13