DES ACCORDS PARFAITS

 

Je quitte mes comédiens pour quarante huit heures pour des raisons personnelles et cette pause dans notre travail me donne l’occasion de faire un premier bilan. Nous avons commencé à répéter il y a tout juste deux semaines. Le dessin des trois/quart de la pièce est fait, moments de répétitions brefs et très intenses entrecoupés de moments de débats tout aussi intenses. Les deux comédiens principaux venant de deux mondes professionnels absolument différents il a fallu du temps pour trouver l’accord. Et il n’est toujours pas facile à maintenir en continuité… Samedi, l’un des deux s’est blessé à la tête (sans gravité) aujourd’hui l’autre, en répétant un mouvement que je lui proposais, s’est effondré au sol et s’est cassé un bras. Le plus âgé s’est blessé le chef et son cadet est tombé à ses pieds… L’inconscient joue de ses tours ! Et quelle meilleure entrée en matière que pour aborder une comédie dont le sujet est la trahison.

Lorsque je dis que l’accord n’est pas facile à trouver c’est surtout que mes deux interprètes principaux ont des habitudes de travail absolument opposé, l’un cisèle dans son coin chaque phrase pendant que l’autre travaille sur le jaillissement de l’instant. Et bien sûr cette opposition (qui peut tourner à l’antagonisme) est là pour servir le propos du spectacle. Je m’explique. L’un « exprime » le personnage alors que l’autre cherche à faire siens les mots du personnage… Selon le bon vieux principe de l’iceberg, l’un montre trop, l’autre pas assez !

 

TRAHISON

L’originalité de la pièce de Eric Assous par rapport à ses (trop ?) nombreux modèles vient de la manière dont l’auteur agence un dispositif connu et mis au point par de nombreux autres avant lui depuis Eugène Labiche… Hé bien, son originalité vient du fait que le huis clos dans lequel il enferme ses trois amis ne se contente pas de tourner au vinaigre : fin connaisseur de dramaturgie contemporaine il va chercher le meilleur chez le Pinter de « C’était hier » qui lui-même avait pris justement « Huis Clos » de Sartre comme référence. Et de la trahison, Sartre en savait quelque chose ! Ici, l’enfer c’est les autres dès les premières répliques, quel que soit le ton et le décorum des personnages de la « comédie » : trois amis se retrouvent une fois par mois pour jouer au poker, le troisième est en retard, les deux autres commencent à s’invectiver à propos de l’état de l’autre, de la femme du troisième et, lorsque le celui-ci arrive pour annoncer qu’il a étranglé sa femme, l’huile est déjà chaude dans la poêle… Et c’est sur la qualité de cette huile que j’ai choisi de travailler.

Quand la direction du Kammerspiele de Hambourg m’a proposé en avril dernier de monter la version allemande de « Nos femmes » de Eric Assous qui venait de faire la joie des spectateurs des boulevards parisiens, je l’ai d’abord pris avec un air de : « Comment me proposer cela à moi ? »… Puis j’ai lu la pièce que j’ai trouvée bonne et ai fini par accepter la proposition. Il m’a semblé qu’avec une distribution adéquate je pourrai en tirer un pari intéressant… C’était l’occasion pour moi de me frotter à un nouveau genre d’exercice.

Il fallait juste trouver la distribution qui me convienne ! Avec la dramaturge du théâtre nous sommes tombés d’accord qu’en vieillissant les comédiens (ou avec des comédiens qui joueraient avec leur âge et le vieillissement, ce qui n’était de toute évidence pas le cas à Paris) on pourrait donner à la comédie (qui est un drame de l’amitié) un caractère définitif, la trahison finale conviendrait bien à la fable. J’ai lu et relu la pièce cet été et lui ai trouvé des vertus autant du côté de l’héritage pirandellien (qui dit la vérité ?) que « pintérien » (mais y-a-t-il finalement une vérité ?) pour conclure que « Nos femmes » étaient tout bonnement une paraphrase de « L’Affaire de la rue de Lourcine » de Labiche, c’est-à-dire une comédie qui utilise les ressorts sanglants du genre du « boulevard du crime » et de la pièce policière…

Me voilà donc occupé pendant l’été à la distribution des trois rôles : trouver les deux amis médecins et leur ami coiffeur qui est convaincu d’avoir assassiné sa femme dans un accès de fureur jalouse… Je souhaitais contraster l’un médecin de l’autre plutôt que de jouer de la gémellité et la complicité, ce qui était le cas à Paris avec Daniel Auteuil et Richard Berry.

DISTRIBUTION

 

Après avoir longtemps tourné autour de différents noms de comédiens que me proposait le théâtre et qui n’étaient ni libres ni intéressés par l’un ou l’autre rôle de médecin, j’ai fini par m’accrocher à un nom : Dieter Laser, comédien déjà âgé au parcours splendide (de Gustav Gründgens à la Schaubühne de Peter Stein et K.M.Grüber, et Peter Zadek ensuite) et connu pour sa flamboyance de son talent et de son caractère… Je pouvais seulement le voir dans un film « gore » qui a fait récemment beaucoup parler de lui (« Le mille-pattes humain ») dans lequel il joue un médecin psychopathe. Ces quelques images m’ont plu et je me suis mis à rêver que Labiche avait non seulement « volé » le genre au théâtre d’horreur afin de récupérer son public, mais qu’il lui avait emprunté aussi ses comédiens qui savaient autant faire naître la terreur des spectateurs que jouer la peur eux-mêmes… Et comme les deux héros de « Nos femmes » sont prêts de mourir de peur… et à appeler la police, cela m’amusait assez d’avoir pour l’un des deux protagoniste un comédien « excessif » issu lui-même du cinéma d’horreur. Je proposais donc à Dieter Laser le rôle de Max, le plus âgé et le plus passionné des deux amis… L’idée lui plut, a priori, puisqu’il accepta le rôle (après beaucoup d’hésitations, il me l’a avoué depuis, ne connaissant pas les règles du genre comique et étant plutôt habitué à jouer les Mephistophélès).

Il me fallait lui trouver un alter ego, son double, plus froid et réfléchi, pour jouer Paul, mais un comédien tout aussi sérieux que lui (je soutiens que pour bien jouer ce genre de comédies il ne faut surtout pas de comédiens « comiques » !). Je n’imaginais pas, fin juillet, que cela serait si difficile : sur les listes de comédiens émanant du théâtre aucun n’avait une tête qui me revenait et aucun visionnage d’extraits de films ou de séries ne me convainquait jusqu’au jour où, très tard, le nom de Mathieu Carrière tomba… La voilà l’idée juste ! Il était un peu plus jeune que Dieter Laser, aussi lumineux que l’autre était sombre. Il dut se demander pourquoi on le choisissait pour jouer ce rôle, lui qui n’avait jamais joué de comédie non plus, mais le challenge l’amusa et l’affaire fut conclue. Restait à distribuer Simon, le parton de plusieurs salons de coiffure parisiens. Je ne dis que deux choses à la dramaturge du théâtre : il doit transpirer comme un fou et être plus jeune que les deux autres : voilà comment Ulrich Bänhkl est rentré dans la troupe. Le travail pouvait commencer mi-septembre !

A vrai dire les premiers jours chacun de mes comédiens se demandait bien ce qu’il faisait là, ni les uns ni les autres habitués au genre et trouvant curieux de se trouver ainsi réunis par un metteur en scène étranger qui, par ailleurs, déclarait les avoir choisis avec le plus grand soin…

 

« TROIS ÂMES LOGENT DANS MON CŒUR »

 

Pour tenter d’expliquer ce qui m’habite en ce moment j’ai choisi de paraphraser le célèbre vers de Goethe « Zwei Seelen wohnen, ach, in meinen Brust ». Je me suis demandé, depuis que j’ai commencé ce travail, quelles étaient les raisons qui m’avaient fait construire ainsi à l’instinct cette distribution légèrement explosive et d’une redoutable force. Qui dit distribution dit bien sûr répartition du désir… La première et la plus évidente de ces raisons est liée à l’idée de fratrie : les trois âges, la difficulté d’être le plus grand, celui qui édicte les modes de fonctionnement, la redoutable place du mitan, de celui qui est partagé entre les deux autres, et la curieuse place du dernier qui peut tout se permettre tout en devant rendre des comptes aux deux autres. Voilà pour l’évidence… La seconde raison m’est bien plus personnelle et je l’appellerais avec plaisir la question de mes trois tempéraments : le français (qui devrait m’être le plus naturel mais qui ne l’est en rien) et qui serait incarné par Paul-Mathieu, la modération, le goût pour la littérature et le sentiment, la seconde serait le tempérament allemand, qui me fascine depuis mon enfance pour sa rigueur et une certaine conscience morale (Max-Dieter qui incarne aussi son contraire, la « fureur allemande ») et enfin le tempérament italien dont j’ai hérité en partage et pour lequel mon sentiment est plus mitigé (Simon-Ulrich) entre admiration pour l’adresse et la méfiance pour la rouerie… Cela pourrait n’avoir aucune incidence sur les répétitions mais je me rends compte que ces deux problématiques creusent mon travail chaque jour un peu plus, que je le veuille ou non.

 

« DE LA MUSIQUE AVANT TOUTE CHOSE. »

 

La troisième de mes préoccupations, la plus technique et la plus avouée est celle de la musicalité du jeu et de la langue (ou des façons de parler la langue : il y a la façon très claire et presque « nouvelle vague » de Mathieu, celle plus classiquement théâtrale de Dieter et enfin le naturel confondant de Ulrich. Depuis le premier jour je leur déclare que le premier est le violon, le seconde le piano et le troisième le violoncelle d’un trio classique et que chacun doit donner de sa voix propre. Mais mon souci principal et répété à longueur de temps est celui des variations infinies de tempo qu’il est indispensable de rechercher à chaque instant, sans aucune « installation intérieure » sous peine de provoquer routine et ennui… C’est probablement dans ce domaine qu’il y a le plus de progrès à faire : les deux voix principales doivent, enfin, s’écouter, se répondre de manière souple et légère afin de donner à la comédie sa légèreté lunaire, sans quoi elle reste un vulgaire divertissement…
Certains se demanderont pourquoi il faut tant d’implications secrètes pour monter une simple comédie, hé bien justement, l’implication intime doit y être à son maximum pour donner le plus de couleurs possibles à ce qui risquerait sinon de n’être qu’une flamboyante mécanique.

 

2 octobre 2014