Un théâtre de complicité

Je vais tenter de décrire le sentiment qui m’a envahi en assistant ce soir à une représentation de « Feu la Belgique de Monsieur » de Jean-Marie Piemme. J’attendais à vrai dire assez peu du « doublon » (quel horrible mot) constitué par « Feu la mère de Madame » de Georges Feydeau et de la commande récemment passée par le Théâtre du Parc à un auteur belge vivant, faisant référence à la situation de crise aigue que traverse le royaume. J’y venais surtout pour voir jouer mes amis Valérie Bauchau et Philippe Jeusette, excellents comédiens par ailleurs. Quelle ne fut pas ma surprise, en écoutant la pièce de commande, de ressentir une sensation somme toute assez rare alors qu’elle devrait par nature être courante au théâtre. Il s’agit de la sensation que le public partage « quelque chose » d’urgent avec la pièce qui se joue. Ce « quelque chose » est bien sûr difficile à définir, puisqu’il englobe une sensation esthétique doublée d’une sensation plus collective, celle d’appartenir à un ensemble. La comédie de Piemme est extrêmement habile (et cela est loin d’être un défaut dans ma bouche), elle tisse à partir d’un fait divers connu de tous une fantaisie qui emmène le pays au delà du gouffre. Voici les faits : un soir de 2010 je crois, un journaliste de la télévision déclarait à 20 heures que la Flandre avait unilatéralement déclaré son indépendance. Piemme en profite pour raconter que le Roi et la Reine quittent le pays « à l’anglaise » et se font remplacer, en attendant de voir se qui va advenir, par leurs concierges qui sont leurs doubles… Ils seront assaillis par un chinois qui ayant entendu la nouvelle, veut racheter le Palais Royal. Les deux faux monarques sont deux aimables petits-bourgeois, lui un peu raciste, elle plus éclairée, grâce à sa lecture des discours royaux non prononcés et jetés à la poubelle… Le miroir que tend la pièce est sans pitié pour le monde de la politique belge mais le talent de l’auteur (faire des deux concierges des personnages somme toute attachants) met immédiatement au diapason le plateau et la salle du côté de la bonne humeur et du rire anarchiste. Le public rit, les répliques font mouche, on suit les mésaventures du pays entier à travers les aventures de deux fantoches naïfs…Cela peut paraître anodin mais ne l’est pas tout-à-fait. Ce sentiment, je l’éprouve rarement dans une salle de spectacle, et particulièrement en France : celui que l’on peut s’adresser en même temps à ceux qui nous gouvernent et à nous-même, sans prendre ni gant ni kalachnikov, ni pire encore, appui sur une quelconque philosophie politique… Arriver à faire rire une salle tout en lui racontant ses malheurs et en lui souhaitant d’en sortir n’est pas chose facile. Merci donc à Jean-Marie Piemme, à Frédéric Dussenne qui a très bien compris qu’il fallait utiliser le ton bon enfant de la pièce pour réveiller un public d’habitués, enfin aux quatre comédiens qui s’en donnent à cœur joie avec virtuosité et naïveté…
Si j’essaie de me rappeler quand j’ai pu éprouver ce même sentiment, je dois évoquer un spectacle vu il y a très longtemps au Théâtre National de Strasbourg, lorsque j’étais étudiant à l’école. Il s’agissait du « Palais de justice » dans lequel Jean-Pierre Vincent invitait les spectateurs dans une salle d’audience. Chacun demeurait saisi d’être interpellé à sa simple place de citoyen et l’expérience était troublante : il était nécessaire de se retrouver et de parler à la fin du spectacle de l’expérience de chacun par rapport à l’autre.
Puis ce sentiment est réapparu bien plus tard lorsque j’assistai à Vienne à une des premières représentations de « La place des héros » de Thomas Bernhard, dans laquelle il s’en prenait directement au socialisme à l’autrichienne et à la validité de la république. Là aussi, le public venait pour rire, et sortait du spectacle touché par la lucidité et épuisé par la longueur des admonestations, mais tellement satisfait de les avoir entendues. Ce n’est pas honte à faire à Jean-Marie Pierre que de dire que l’illustre autrichien tenait trois heures alors que lui tient une petite heure… C’est aussi une question de durée : combien de temps la pièce va tenir et combien de temps le spectateurs tiendra-t-il lui-même sans se lasser des injonctions et bons mots… Cela me rappelle un souvenir plus récent et tout autant révélateur. J’ai vu il y a un mois la version de « Un ennemi du peuple » de Ibsen par Thomas Ostermeier et ses merveilleux comédiens de la Schaubühne. Le troisième acte de la pièce (la scène de réunion publique) y était remplacé par un débat public (mené magistralement par les comédies français avec des spectateurs français) où chacun pouvait manifester son point de vue et « être dans la joie » de le défendre… Il passait dans la salle le même courant si rare ressenti ce soir…
Moi-même je l’ai senti, brièvement dans un de mes spectacles, mais cela ne tenait pas sur la totalité de la représentation. C’est lorsque je montais à Bussang en 1999 « L’Adulateur » de Goldoni en pleine montée à droite des « enfants de Chirac », dont Sarkozy. Goldoni me donnait l’occasion de faire émerger clairement la politique du diable d’un conte de fée, et le public très « large » de Bussang ne s’y était pas trompé… Entre l’adulateur, le gentil adulé et les affaires, il savait de quoi il s’agissait…
Ce sentiment est un vrai grand bonheur pour celui qui le partage : il laisse pénétrer en soi un goût de liberté et d’intelligence qui rend tout possible le temps de la représentation, s’y mêle quelque chose qui a avoir avec le plaisir l’esthétique, mais plus encore avec la nécessité de sauver ce qui doit l’être, et c’est toujours le cas dans les spectacles sus nommé.