TROISIÈME ACTE

En reprenant les répétitions des « Nouvelles aventures de Don Quichotte » de Tariq Ali, c’est comme une nouvelle aventure qui commence. Les tensions du mois de juin, les difficiles séances de dramaturgie, les hésitations sur la pièce ont probablement porté leurs fruits. La « version scénique » que j’ai préparée au fil des répétitions de juin avec mon assistante Sarah présente aujourd’hui de gros avantages. Elle est plus resserrée que l’original, plus efficace pour la scène, sans laisser tomber à proprement parler de thématique. Le resserrement de l’ensemble a permis aussi de mieux y intégrer la musique, pensée par Tariq comme un élément indispensable de la représentation. Je me permettrai de dire qu’il y avait dans la version originale trop de mots pour les mettre en théâtre et en musique par rapport à l’extraordinaire économie des images que propose la pièce…

Mais d’une manière structurelle j’ai renoncé à deux scènes : celle dite « de l’ange de l’histoire » et la seconde dite « de la revue à l’hôpital de guerre ». Je vais m’expliquer sur ces coupes. J’avais moi-même demandé à Tariq d’écrire une scène de mise en abîme de l’histoire même, ou une manière d’avouer soi-même que l’original de Cervantès serait impossible à adapter. Tariq avait alors inventé un ange de l’histoire qui viendrait porter un jugement sur ce qui est en train de se jouer et proposer d’être plus fidèle à l’original… J’aime beaucoup cette scène à vrai dire, mais elle venait alourdir le propos d’ensemble. Et je crois qu’à présent l’humour qui est en train d’émerger des répétitions permet d’avoir ce regard ironique sur l’original sans appuyer et l’expliquer. J’ai tenté de convaincre Tariq de faire malgré tout intervenir l’Ange de l’histoire (emprunté à Klee et à Benjamin) au moment de la mort du Don, mais Tariq n’a pas souhaité cet ajout. J’ai donc respecté sa volonté, mais rien ne dit que d’ici la fin des répétitions je ne rétablisse pas un peu de cette scène à l’endroit originalement prévu (après la scène de café parisienne)…
Le cas de la seconde scène supprimée est différent. Elle était écrite dès le départ, et faisait se transformer le lieu de mort qu’est l’hôpital militaire de Landsstuhl en un joyeux hospice à l’occasion du passage de CNN et d’un ambassadeur pour décerner le Nobel de la Paix. L’ensemble constituait un « numéro » en soi assez attrayant, mais Tariq l’avait placé après le départ de l’hôpital de Sancho et Don Quichotte. Par le fait même que les deux protagonistes n’assistaient pas à cette mascarade la scène devenait caduque. En effet, le sujet de la pièce étant le regard que porte Don Quichotte sur le monde contemporain, et lui n’étant plus là comme intercesseur de la pensée, quelque chose ne marchait pas… Cela a constitué le premier argument pour la supprimer. Le second réside dans son « ton » même. Nous venons d’une scène dans laquelle les soldats alités chantent qu’ils sont les envoyés du démon et qu’ils sont conscients de ce qu’ils ont fait en Aphganistan et en Irak. Sur ces mots terribles, Arturo Annechinno a écrit une musique mi-pathétique/mi-ironique qui transporte le spectateur dans un monde cauchemardesque (en tous les cas je l’espère) parfaitement adéquate avec la description de la boucherie chirurgicale qui fait suite à celle de la guerre. Mais cela se déroule dans une ambiance de lenteur comme sortie d’un cauchemar (j’ai dû pensé à un chapitre célèbre de « La condition humaine » de Malraux se déroulant dans un hôpital de guerre espagnol, justement). Il m’a très vite paru dommage de doubler cette scène importante par un numéro de simple satire politique, et je n’ai aucun regret de l’avoir supprimé.
Voilà un peu où j’en suis au moment de mettre en scène la version élaborée autant avec les comédiens qu’avec le compositeur dans le mois de répétition que j’ai devant moi. A ce propos, la musique a pris de plus en plus de place au cours de ce travail d’élaboration, ou plutôt elle a trouvé sa place juste, de commentaire ironique par moment, de personnage à part entière à d’autre. Lorsque je parle de personnage, c’est que nous avons cherché avec Arturo à faire parler Tariq autrement qu’avec les mots, nous avons cherché à nous mettre dans sa tête et à trouver comment à partir des images fortes qu’il proposait, nous pouvions trouver le commentaire juste, entre ironie et compassion. Car c’est là, je crois le secret de l’écriture de ce texte (et du même coup la difficulté à le représenter) : il hésite constamment entre adhésion et critique, et cette hésitation, cette danse d’un pied sur l’autre, est probablement sa qualité principale. Pour le dire autrement, ce qui a constitué la pierre d’achoppement du début du travail (j’ai beaucoup entendu de la part des comédiens : « l’auteur fait de la satire politique avec pathos ») est au fond une particularité rare dans la manière d’écrire du théâtre aujourd’hui. Je le sentais alors, mais n’arrivais ni à la formuler, ni à le mettre en scène. Les différents essais que nous avons faits depuis juin nous aurons mis sur la voie. Il s’agit à présent de les mettre en forme. Pour terminer ce petit état des lieux, je dois dire quelques mots pour la scène qui demeure la plus énigmatique : la réunion dans le désert de gays musulmans de tous les pays. Le « ton » de la scène a été le plus difficile à trouver. Même pour le scénographe Rudy Sabounghi qui le premier s’était penché sur la structure générale de la pièce, cela était difficile, et si l’on regarde aujourd’hui ses esquisses qui datent du printemps dernier, on voit bien qu’elles « ne marchent » pas alors que tout le reste est traité avec goût et cohérence. Il y a même eu un moment au cours des répétitions de juin où j’ai demandé à Tariq la possibilité de l’intégrer dans la scène de l’hôpital comme une « utopie » des soldats américains mourants. Nous avons répété plusieurs jours cette alternative à la « Marat/Sade » mais sans succès. C’est finalement en relisant pour la einième fois le texte complet à la table avec les comédiens qu’une petite lueur est apparue. Et si on jouait cette scène très sérieusement… Je n’en dit pas plus puisque nous sommes en plein travail de répétitions, mais je souhaitais donner cet exemple pour faire sentir à quel point l’écriture kaléidoscopique de Tariq est difficile et secrètement cohérente : vous ne pouvez en déjouer les difficultés qu’en cherchant à constituer un puzzle stylistique, pour lequel il ne donne aucune clefs, évidemment. Et ce puzzle stylistique (que je rapprocherais de celui mis en place dans « La nuit du papillon d’or » dans lequel il est sans arrêt question de peinture) est autant un casse tête de sens pour chaque scène, qu’il demande à trouver cohérence d’images complémentaires les uns par rapport aux autres. C’est peut-être là que réside la grande originalité de Tariq Ali par rapport au théâtre contemporain (qu’il connaît particulièrement bien mais dans lequel il ne cherche pas à prendre une pace particulière, je veux dire par rapport auquel il se sent indépendant et libre, ce qui est assez rare pour être remarqué) : travailler « par images », un peu comme travaillait un certain Peter Weiss en son temps, écrivain allemand que nous avons souvent évoqué Tariq et moi au cours de nos longues conversations…