Pierre

L’arrivée en classe de sixième au lycée dut correspondre à la conscience d’être fondamentalement « différent », de ne pas avoir les mêmes goûts que mes camarades, ni les mêmes aspirations. Je n’aimais ni leurs jeux, ni le sport qu’ils pratiquaient avec passion et ne me retrouvais que dans les cours de français, de dessin et de musique. Je ne me plaignais pas de cet état de choses, je le savourais d’une certaine manière tout en souffrant secrètement de ne pas être accepté par mes camarades. Le rapport avec les autres se complexifiât, pour ne pas dire qu’il devint essentiellement conflictuel, solitaire, violent par moments, et que j’y appris pour à me débrouiller seul dans l’océan tourmenté de l’existence. J’en ai gardé cette méfiance des clans et des bandes, des amitiés par intérêt, qui fait que j’occupe encore aujourd’hui une place particulière dans ma propre profession. Je suis celui qui trace son chemin tout seul, qui ne se lie pas, sauf exceptionnellement, et alors pour la vie… J’ai passé mon temps à construire des relations privilégiés avec quelques êtres choisis aussi pour leurs différences, leur « inadaptation », leur solitude, leur bizarrerie…

Dans cette découverte précoce et douloureuse en classe de sixième de ce qui serait mon lot, il y eut une seule personne qui comptât, c’est mon copain Pierre, et puis… il disparût soudainement de ma vie rangée de lycéen trop sérieux. La solitude n’en fût que plus difficile à supporter en cette seconde année de troisième : j’étais humilié d’avoir à redoubler une classe, mes parents me faisaient sentir que mon comportement curieux leur pesait, je dus traverser un tunnel noir, une période de forte dépression. Il m’en reste peu de souvenirs comme si j’avais voulu oublier ce qui avait tourmenté ces tristes mois d’hiver. Je me souviens tout juste que je me baladais avec le premier volume de « A la recherche du temps perdu » entre les murs de la cour grise du lycée… C’était autant pour me faire remarquer à moi-même qu’aux autres, pour me dire que je tenais dans mes mains un miroir qui pouvait m’éblouir autant que le monde environnant.et je me vois encore lire l’histoire de Swann pendant les longues heures de retenue ou d’étude…
Si j’ai cherché à retrouver mon copain Pierre après quarante cinq années c’est probablement parce qu’il m’avait manqué tout ce temps. Et que ce manque ne faisait que reproduire sa disparition brutale dans ma vie de lycéen. Il m’a raconté depuis qu’il avait dû quitter le lycée pour entrer dans une école religieuse, où la vie allait aussi lui réserver bien des surprises au delà de ses quatorze ans… Sa propre vie s’est déroulée aussi hors des sentiers battus, avec des choix aussi différents que possible des miens, mais avec cette même recherche d’ un chemin particulier, solitaire, secret, laissant sur son passage des cailloux ne ressemblant à aucun autre, pour mieux se retrouver dans la nuit.

S’il devait raconter notre aventure amicale il le ferait bien autrement que ce que je tente de le faire : son récit serait plein d’humour et semé d’anecdotes, beaucoup moins introspectif que le mien, léger même et enlevé, gouailleur. Le mien est plus rêveur, mélancolique… La différence de nos caractères est demeurée intacte, lui, porté vers l’amusement, moi vers l’étude, lui, allant plutôt du côté du plaisir alors que je me tournais plutôt vers le sentiment. Pourtant ses études furent certainement plus brillantes que les miennes et dissociées totalement de sa vie, alors que j’ai toujours cherché à faire correspondre mon travail avec ma vie intime. S’être retrouvés après une si longue absence est une bien curieuse affaire : tout serait pour nous opposer aujourd’hui, nos milieux, certaines de nos convictions, nos fréquentations mêmes, et pourtant c’est comme si le fil interrompu de notre amitié naissance n’avait pas connu de coupure, comme si un courant secret n’avait jamais cessé de nous relier. Lorsque nous nous voyons nous parlons peu, nous laissons parler autour de nous ceux qui ont rempli nos solitudes respectives et qui cherchent à comprendre ce drôle de lien, s’apprécient dans la mesure où ils nous aiment et se font les complices de nos silences. Par contre nous nous écrivons beaucoup, il ne se passe pas trois jours que nous ne nous racontions ce qui occupe nos journées ou préoccupe nos cœurs. Il faut dire que nos retrouvailles furent d’abord épistolaires, nous nous sommes écrit pendant de longs mois avant de nous revoir et alors, en décembre dernier, en me trouvant assis en face de lui dans son luxueux appartement, je me suis d’abord demandé ce que je faisais là avec ce monsieur qui n’avait en apparence plus rien à voir avec mon copain de préadolescence. Et puis, à travers notre gêne réciproque de nous retrouver devant un inconnu, nous nous sommes souri, et cela a suffit. Je crois que nous ne nous quitterons plus jamais.