Par les villages, par les paysages…

Depuis le moment où j’ai quitté ce matin mon appartement en plein centre de Vilnius l’impression est persistante : je ne suis loin ni de la Russie, ni du monde soviétique, même si la Lituanie est indépendante depuis plus de vingt ans. Dès que j’ai marché en direction de la gare, et à peine dépassé l’Hôtel de ville, les rues sont vides, et les maisons blafardes (alors que dans le centre tout est pimpant), et plus je me rapproche de la gare, plus cette sensation se confirme : balcons quasi-effondrés, crêpis enlevés, rues défoncées, façades éventrées. C’est vrai que c’est aussi un pays de glace et de neige, et que les intempéries ruinent les villes, mais ce qui ne trompe pas, ce sont les fonds de cours laissés à l’abandon, les véhicules défoncées et les fenêtres obstrués…
J’achète un billet de train à une guichetière peu aimable, dont j’aurais pu dire qu’elle était un digne produit de l’ « homo sovieticus » : celle-ci me refuse un aller/retour, je dois m’en remettre à sa méchante face, mais cela me surprend. J’arrive sur le quai. J’y retrouve un bon vieux train soviétique, puant, haut sur ses roues et dans un état qu’aucune de nos michelines ne pourrait concurrencer.
En ce beau dimanche ensoleillé j’ai décidé d’aller à Trakai, un bourg à quelques cinquante kilomètres, se trouvant à la conjonction de plusieurs lacs dont un très connu , au milieu duquel trône une vieille citadelle teutonne. Me voilà donc dans le train en direction de Vologda (heu non, de Trakai). Mais c’est en effet exactement le même que celui que je prenais pour aller de Vologda à Fierapontovo pour visiter les monastères des fondateurs de l’église orthodoxe. Il y avait juste beaucoup plus de moustiques qu’aujourd’hui. De petits villages se succèdent, tous regroupés autour d’une église avec son clocher en forme d’oignon brillant de son laiton tout neuf. Autour de lui, des maisons de bois au milieu de bouleaux, mais pas des bouleaux comme on en voit chez nous. Ici, ils sont plus grands et croulent sous un feuillage lourd, rond, qui forme d’imposants nuages de verdures. Chaque fois que le train s’arrête, des voyageurs descendent, systématiquement ils traversent les voies. Là, le rideau d’une fenêtre vient de s’écarter dans le village, un bras fait un signe, auquel répond la jeune fille en train de traverser la voie sur ses hauts talons. Un peu plus loin une usine désaffectée tend vers le ciel ses membres éreintés. Dans les espaces boisées entre les villages, des figures esseulées se promènent avec de petits seaux : j’avais oublié que c’est la merveilleuse saison des baies, saison que j’ai connue à Krasnoiarsk, en Sibérie orientale !

Nous voici en gare de Trakai. Tout le monde descend, je n’ai qu’à suivre le flot humain avec ses sacs en plastique et ses vélos : par cette belle journée d’été chacun va au bord du lac pique-niquer, pêcher et nager. Mais au bout d’un moment, il y a tellement de lacs de part et d’autre que je ne sais plus où aller. Je « suis le chemin qui me suit » comme on dit dans notre famille, c’est –à –dire que je vais tout droit, je traverse le village, avec ses maisons de bois, soit fraîchement repeintes soit tenant à peine debout, chacune avec son jardinet entretenu de quelques plantations de fleurs. Mais il y a aussi les immeubles gris et amochés par la neige avec leurs entrées aveugles et crasseuses, l’abandon typique de la Russie d’il y a vingt ans. Entre les arbres j’aperçois un chemin en bordure du lac qui semble m’inviter, mais je préfère cette ambiance glauque. Voilà le cinéma en béton, tellement délabré qu’on l’a complètement entouré d’un filet bleu qui lui donne des allures de bâtiment fantôme…
Et puis voilà, un peu partout des petits drapeaux européens. Je repense à ce qui s’est passé en quatre vingt ans dans ces régions et dont il n’y a plus trace : les pogroms, les fosses communes à ciel ouvert, il y en eût ici encore plus qu’ailleurs, toute la communauté juive décimée, puis le régime hitlérien puis en 45 la tyrannie soviétique… Plus rien n’est là, et pourtant tout est encore là, à l’intérieur des êtres, tout ce qui ne peut se raconter, que seulement quelques uns, plus courageux, ou plus doués, ont choisi d’écrire…
Il y a tout ça dans la rue principale du village en ce dimanche matin d’été, où les drapeaux européens ne flottent pas dans le vent.
Et puis voilà que des cloches sonnent et que je vois devant moi une chapelle… Une petite église orthodoxe me salue, avec ses deux clochers entourés de troncs de bois. C’est l’été, on en profite pour refaire les toitures avant septembre ! Deux dames en deuil sortent sur le parvis, se retournent vers l’intérieur, se signent en s’agenouillant à deux reprises. Je rentre, et là le « miracle de la permanence » se reproduit. Des femmes préparent en silence un déjeuner pour les fidèles, le thé boue dans deux bouilloires électriques posées au sol, une vielle femme prie à haute voix devant l’iconostase, le fou du village est là, assis, avec ses mouvements névrotiques d’avant en arrière, attendant qu’on lui serve une soupe avec du poisson fumé. Le temps s’est envolé, je ne sais. Je suis en même temps aujourd’hui et il y a vingt ans dans le nord russe, mais aussi dans une nouvelle de Tchekhov… Rien ne semble avoir bougé dans cette ambiance ancestrale. Ce n’est pas comme la vitalité des églises catholiques de la ville : elles sont pleines tous les dimanches d’une foule nombreuse et bigarrée qui s’est habillée comme pour aller à l’opéra. Je trouve cela forcé, et mes amis lituaniens me confirment que le renouveau catholique est lié à une mode de représentation sociale. Et je dois dire que dans une ville où la communauté juive est partie en fumée, j’ai un peu de peine à croire à la totale sincérité de ses marques de foi catholiques… d’autant qu’il n’y a plus de trace du quartier juif, devenu le lieu des boutiques et des bars les plus européens de la capitale. Mais revenons à ma chapelle. Elle est tout l’opposé : il y règne une ambiance d’autrefois, d’un lieu de culte sommaire dans lequel on vit aussi, dans lequel on passe ses journées dans l’attente d’une révélation, de la réalisation d’un vœu, d’un rendez-vous qui ne viendra pas.
A l’extérieur, il ne fait pas chaud, un petit vent s’est levé, c’est que je dois m’approcher de l’eau. Il est à peine onze heures et les rues sont presque vides, à l’exception de quelques paysans qui marchent à vive allure avec des sacs pleins de baies. Je comprendrai plus tard qu’ils précèdent les touristes sur leurs lieux de pèlerinage pour leur vendre leurs récoltes dans de petits pots avec une cuillère et une portion de sucre.

Je longe à présent le lac, le paysage s’ouvre comme un infini aquatique et sylvestre au milieu duquel semble se reposer une citadelle, un peu trop flambant neuve pour être honnête, mais peu importe, le site est vraiment exceptionnel. On comprend que l’homme le plus riche du royaume se soit fait construire un peu plus loin au bord du lac une demeure baroque, dont la blancheur tranche avec les briques et les tuiles rouges du bourg des chevaliers teutoniques. Il y a bien quelques stands, mais c’est loin de ressembler à un lieu de culte touristique de la partie ouest de l’Europe. Après plusieurs pontons, j’arrive à un quai et décide de me payer un tour de lac. Par moment on se croit sur un fjord, à d’autres au milieu du parc des Everglades, c’est comme on voudra. Manquent juste les mangroves. Mon téléphone français sonne, ce qu’il n’a pas fait depuis quatre jours. C’est mon ami Daniel qui m’appelle d’Avignon pour savoir si nous nous y trouvons. Il me raconte en détail le spectacle que Stanislas Nordey a fait à partir du magnifique « Par les villages » de Peter Handke. C’est comme si j’étais dans la Cour d’honneur hier soir, tout y passe, les performances des comédiens, l’espace, les longueurs, les enthousiasmes. Je me dis que nous vivons dans un monde magnifique, où l’on peut savoir presque instantanément ce qui est en train de se passer à l’autre bout du continent. Le vent sur l’eau est glacial, je sors ma serviette de bain et m’en couvre les épaules. Je sors les quelques feuillets d’horaire de train pour écrire ma journée. Je regrette de ne pas avoir pris avec moi mon ordinateur. Dire qu’il y a à peine deux ans, je n’arrivais pas à me passer de mon crayon et que je maudissais cette maudite machine qui inhibait mon désir d’écrire…
Petites îles de roseaux avec pontons où pêche un homme seul avec sa barque, maisons de bois au bord de l’eau avec sa famille qui nage, l’idylle est complète au milieu de cet immense espace aquatique.
Je repense au concert entendu hier soir: une manifestation populaire dans la cour du château de Vilnius, récemment reconstruit, et dont on fêtait l’ouverture. C’était pour moi surtout l’occasion d’entendre les chanteurs de mes distributions de « Ernani ». Leur niveau m’avait totalement rassuré dans le travail que je faisais avec eux : des voix sûres et saines, des artistes capables d’interpréter autant leur répertoire national que l’opéra italien. J’avais le plaisir de les entendre en situation de concert (costumé !), et ça c’était toute autre chose. Mais la grande surprise est venue d’une de mes Elvira. Une femme d’un certain âge, dont je savais qu’elle était la star restée au pays (alors que Violetta Urmana est partie faire carrière à l’étranger). Je l’avais remarquée lors de mes répétitions, bien qu’elle n’ait encore ni chantée, ni jouée pour moi. Elle passait son temps à prendre des notes… Cela n’arrive pas souvent chez les chanteurs, hors des notes dans leurs partitions, mais elle n’avait pas de partition et notait ce que je disais dans un petit carnet. Hier soir donc, elle chantait le second air de la Comtesse dans « Les noces de Figaro », un air de concert long, dans lequel le timbre est très exposée au dessus de l’orchestre, et dans lequel il faut autant savoir varier les couleurs que contrôler l’amplitude de la voix. Elle arrivât en costume dix-huitième, digne des meilleurs costumiers. Dès qu’elle ouvrit la bouche je compris : j’avais devant moi le portrait en pied de la Comtesse Almaviva : une voix et un phrasé d’une délicatesse infinie, un italien aérien et charnel à la fois. La transformation de cette femme sans charme dans la vie, était là stupéfiante, et la sensation de me trouver devant une artiste exceptionnelle m’enchantait. Ce sentiment est suffisamment rare à l’opéra. L’incarnation n’est pas se qui réoccupe au prime à bord un chanteur, et là l’incarnation était vocale! Je brûlais d’enthousiasme comme au soir des mes premières soirées d’été aixoises, il y a bien longtemps…
Cette situation de mettre en scène une troupe de chanteurs n’est pas inédite pour moi, je l’ai connue il y a vingt ans à Krasnoïarsk. Comment se fait-il que je vive toujours des situations parallèles, ni tout-à-fait les mêmes, ni tout-à-fait différentes, comme dans les rêves ? Me voici sur ce bateau, en même temps avec vingt ans de moins et vingt de plus, en même temps dans un endroit du monde et dans un autre, mais aussi à Avignon et à Aix-en -Provence… J’ai la sensation d’accéder çà un autre niveau de sensation, de conscience, et peut-être l’eau n’y est-elle pas pour rien. Je ne sens plus le froid sur mes épaules, mes quelques feuilles griffonnées ressemblent à un dessin abstrait. Je les observe, étonné d’avoir si longuement écrit. Le bateau a fait demi tour, j’ai le soleil dans les yeux à présent et nous allons accoster à notre point d’arrivée. Si l’expression existait, je dirais que je ressens un léger « bien de mer ».

Une heure est passée depuis notre départ, la foule vient à présent en masse colorée visiter la citadelle au milieu des eaux. Je n’ai qu’une envie, fuir. Je reprends le même chemin en sens inverse, et là, surprise, tout a changé. La lumière est à son zénith, la végétation resplendit dans les jardins, et les maisons ont toutes l’air repeintes de neuf, l’effet du soleil sur le village, les voitures qui n’étaient pas là auparavant, les vacanciers et les chalands vendant leur camelote donnent un air d’Europe occidentale à ce qui ressemblait une heure avant à un village soviétique… C’est que la masse de touristes est arrivée, avec sa caravane de possible consommation, ses véhicules qui donnent l’apparence que tout est moins triste, moins gris. Et je repense à tout ce que cette terre a connu de sang et de larmes, et à ces quelques esseulés dans leur petit jardin, à ce qu’ils ont dans leur tête, dans leur cœur, à ce qu’ils ont connu des voisins qu’on vient chercher au petit matin et des soldats prisonniers dont on n’a plus de nouvelles depuis des mois…. Des phrases de Carole Fréchette me reviennent en mémoire : « Qu’est-ce qui change ? Rien ne change », « La Chine change, mais Mao ne change pas ». Je réalise que depuis le matin j’oscille dans ma tête entre le permanent et l’éphémère, sans arriver à le formuler. Oui, ce pays a changé et il est toujours le même, et je suis capable à deux heures de distance de le ressentir autrement pour peu que les rues soient vides ou pleines ou que le soleil soit haut ou bas. Et qu’est-ce qui change pour l’innocent dans son église depuis plusieurs générations ? Et pourtant, à présent, les super marchés regorgent de monde, les rues de voiture. Mais les petits drapeaux européens, eux, ne bougent pas avec le vent, ils pendent, aussi tristes que ce matin…
L’odeur d’herbe coupée dans les jardins monte jusqu’à mes narines, l’eau claque sur la berge. Lors des dernières représentations de « Je pense à Yu », je n’ai pas pu m’empêcher de penser à plusieurs reprises, par instants fugaces, que le théâtre de Carole Fréchette avait quelque chose à voir avec les chefs d’œuvre tchékhoviens, quelque chose justement où se mêlent ensemble le sentiment de la permanence et celui de l’éphémère. En regardant cette belle nature, ce matin, je me suis dit que Carole était aussi une femme du nord, de ces grands espaces, de ces lacs immenses, de ces étendues glacées plus de six mois de l’année. Il y a là des correspondances évidentes avec la vie et l’œuvre de Tchékhov. Mais il y en a aussi avec ma propre expérience…
Je me souviens de promenades nocturnes dans Vologda glacé avec mon comédien Nikolaï qui tentait de me faire comprendre, sous une tempête de neige, que j’étais bien gentil de lui expliquer le caractère solaire de Scapin et la philosophie de Sénèque, mais qu’il ne pouvait pas les comprendre dans son corps : lui vivait huit mois de l’année dans la nuit, le froid et la neige.
Voilà que je me suis mis à comprendre bien de choses, d’un coup, au cours de cette promenade. A la gare, le train était hyper moderne, il était illuminé par la lumière de midi. Comme si j’avais changé de monde, j’ai pris mon ticket de retour, et compris alors que l’employée de la compagnie ferroviaire qui m’avait refusé l’aller-retour quelques heures auparavant, savait, elle, quelle aventure m’attendait : celle peu commune des moments où les niveaux de conscience se diversifient, se mêlent et vous offrent à vous-même. Dans le train, je croisais un groupe d’américains bruyants mais sympathiques et, pour ne pas avoir à les entendre, je me plongeais dans le livre que j’avais emmené avec moi. J’y tombais sur ces lignes : « Ce que j’appelle apprendre, c’est apprendre ce qui ne s’apprend pas. Ce que j’appelle agir c’est accomplir ce qu’on ne peut accomplir volontairement. Ce que j’appelle discerner, c’est discerner ce que l’on ne peut discerner intentionnellement. La connaissance supérieure est celle qui s’arrête devant ce qu’elle ne peut pas connaître. »
Tchouang-Tseu (trois cent ans avant l’ère chrétienne) dans la traduction du chinois de Jean-François Billeter.
Je termine à l’instant ce petit livre merveilleux qui m’a été offert par mon amie Marie-José, pour me plonger dans « Cité de la poussière rouge » offert par mon ami Pierre. Je reste donc en Chine, tout en étant en Lituanie et en voyageant en Russie, et j’ai vingt et un ans.