LE MARTYR. Marius von Mayenburg

La pièce de Marius von Mayenburg « Der martyr », est surprenante dans la production même de son auteur. Elle ne cherche aucun effet, de lyrisme, de structure, de poésie ou d’expressionnisme, mais elle traite directement d’un sujet : celui de l’extrémisme religieux. Et toute l’adresse de l’écrivain est de faire de son héros, un jeune collégien allemand, un fanatique chrétien. Comme si l’auteur s’était amusé à mettre en garde ses spectateurs tout en cherchant à exorciser des mentalités « petites bourgeoises libérales »… Non seulement la pièce se développe d’une façon extraordinaire par rapport à son point de départ (un adolescent renfermé qui refuse l’éducation du collège) et propose des rebondissements très réussies, mais elle stigmatise tout ensemble les éléments du « politiquement correct » qui assomme de plus en plus l’Europe des adultes.

Finalement « Martyr » pose la question de la démocratie : s’il y a de l’inacceptable, celui-ci doit être interdit pour éviter de miner la démocratie même. Curieusement, que ce soit à la maison, dans la salle de classe, au bord de l’eau ou dans le bureau du directeur du collège, le nombre de « sujets contemporains » abordés dans les confrontations entre le cas Benjamin, ses amis et les adultes (la mère, les profs, le directeur) est impressionnant, et chaque fois avec un point de vue original et personnel. Aucune « banalité » philosophique ou politique de nos démocraties malades ne sera épargnée. On suit d’abord le héros, on partage même sa radicalité, ses excès face à sa mère et à ses copains, et petit-à-petit son comportement devient dérangeant, étrange, inexpliqué hors par les sentences bibliques… Oui, il faut finalement s’y résoudre : cet enfant est un terroriste et il faudrait le traiter en tant que tel ! Mais qui l’osera ? Personne ne s’y risque, et la seule qui s’apprête à le faire après avoir été traitée de « juive » par Benjamin, est renvoyée à un autre sujet « intouchable », la pédophilie…

Malgré le traitement grave des sujets, jamais la fable ne se prend au sérieux (et c’est la seconde surprise par rapport à son auteur et au théâtre allemand : la pièce est drôle et on se laisse emporter par la verve des personnages, le bon sens bafoué du professeur de biologie, etc.) Et finalement le point de vue de départ du spectateur (le charmant bambin traverse une malencontreuse crise mystique) est mis à mal par une démonstration lucide de l’absence de morale de notre Europe globalisée…

La pièce est d’abord écrite pour la scène allemande étant donné la place de la religion dans l’éducation publique, le passé antisémite enfoui, la permissivité plus poussée que dans d’autres pays européens, mais elle peut se transporter facilement dans un pays comme la Lituanie, me semble-t-il. Sur les huit personnages, sept on des parcours très intéressants et difficiles, surtout pour de très jeunes comédiens, la question première est bien sûr de constituer une distribution avec trois adolescents (deux rôles essentiels). L’autre question est de trouver une solution scénique qui contourne la question du « réalisme politique » de la pièce. Celle-ci semble appartenir à la « Neue Sachlichkeit » allemande des années trente , il faut absolument lui trouver une forme adéquate qui permettre de comprendre, de ressentir le caractère métaphorique de son sujet…