Balade à Martigues

Je me balade le nez au vent dans les rues et au bord des canaux de Martigues. Je me sens léger, heureux, le froid commence à pincer en ce jour de novembre alors que jusqu’à hier on se serait cru en été. Mais cette sensation de fraîcheur ne fait qu’aviver encore la certitude d’un commencement… ou peut-être d’une fin.

Il y a deux ans je traversais la même cité et les mêmes ponts pour aller de la maison qu’on nous avait trouvé jusqu’au théâtre, rejoindre mes trois jeunes partenaires et répéter avec eux l’un des spectacles que nous préparions. Il s’agissait alors, pour asseoir ma résidence au Théâtre des Salins, de créer de petits spectacles à jouer dans les appartements et les maisons de quartier. C’était de plus pour moi une excellente manière de me rattraper de ma coupure avec Saint-Etienne et ses publics. Nous préparions ainsi avec Julie, Alix et Vincent un texte de Paul Emond et un autre de René Zahnd, auxquels s’ajoutait une comédie de Silke Hassler « Super heureux » destinée à réjouir les spectateurs avant la période de Noël.

Celle-ci devait me porter chance puisque l’auteure, enchantée du résultat, fit des efforts considérables pour qu’on m’en confie la création autrichienne au Josefstadtheater de Vienne. Et la version française enchanta tellement le public que nous la reprîmes l’année dernière pour un mois à Paris.

Il y a un an, à la même période j’étais aussi à Martigues pour lire le « Pylade » de Pasolini et le commenter avec mon ami Jean-Pierre Lebrun. Ce fut ensuite le tour de mon texte sur la mort de Molière pour préparer les spectateurs à voir « Le bourgeois gentilhomme » quelques semaines plus tard. Que de journées à répéter et à mettre en bouche, que de soirées à partager mon goût de la littérature avec le public, souvent peu nombreux (il faut bien le dire) mais d’une fidélité entière au cours de ces trois saisons. Il y eut aussi les répétitions pour la création de « Je pense à Yu », avec ses moments de découragements, de colère, mais ses joies d’arriver à mettre sur la scène un texte aux enjeux apparemment si peu théâtraux… Je ne devrais pas oublier dans ce petit catalogue de fin de résidence la soirée consacrée aux « Enfants d’Arna » le film de Giuliano Kher. On m’avait demandé de parler de la Méditerranée, je rentrais de Palestine et en particulier de Jénine. Je ne pouvais que montrer ce film qui incarne la tragédie d’un peuple et d’un territoire pour témoigner de la brutalité du gouvernement israélien. Je consacrais donc aussi une soirée à la poétesse Etel Adnan, en particulier à son poème « Jénine » que je lus avec ferveur, et elle nous fit même le plaisir d’un direct par téléphone depuis son appartement parisien. Et l’année dernière, je montais avec une classe de terminale, et ensuite avec mes trois comédiens « en résidence », sa petite tragédie « Un crime d’honneur ». Sa santé l’empêchant de bouger, elle parla longuement avec les élèves pour les remercier d’avoir travaillé sa pièce…

Puis vint cette année ! Je cherchais comment terminer ses trois années de résidence « en beauté ». La compagnie avait des difficultés financières, mais je trouvais juste de présenter au public un de mes derniers opus. Devais-je venir à Martigues avec la pièce biélorusse qui m’avait déjà coûté tant d’efforts pour je ne sais trop quel résultat ? En avais-je vraiment envie ? Les hésitations allaient bon train quant à ce spectacle, et cela depuis le début. J’avais commencé à répéter l’année dernière « Les femmes de Bergman » à Zagreb dans un grand désordre intérieur et l’impatience qui en découlait. L’idée de monter la pièce de ce jeune biélorusse m’était venue une année auparavant, à mon retour de Chypre, à sa simple lecture et je n’étais pas revenue dessus : ce serait parfait pour mes comédiens croates m’étais-je dit alors et pourquoi pas tenter avec eux l’aventure du bilinguisme, jouer d’abord la pièce en croate et la transposer en français ensuite… Mais dès que nous nous sommes mis au travail, les faiblesses du textes sont apparues : le seul affrontement des deux femmes n’était pas suffisant à construire une soirée de théâtre conséquente, leur duo sado/masochiste était hautement théâtral mais un peu vain et bourré de poncifs(castration, fusion, dépendance). Il y avait bien ces scènes muettes écrites sous forme de didascalies lyriques qui m’avaient par avance séduit, mais que pouvais-je bien en faire ? Elles étaient tellement écrites de façon lyrique qu’elles ne donnaient aucun résultat concret. Alors que j’espérait leur faire subir le traitement « chirurgical » que m’avait imposé le mimodrame « Le pupille veut être tuteur » de Peter Handke des années auparavant. J’avais bien à ma disposition un troisième comédien pour interpréter le rôle épisodique du médecin… Je décidais de le développer et de créer avec et pour lui un écrivain/voyeur de cette histoire, qui cherche à l’écrire, qui se fait exclure par ses personnages et qui finalement s’identifie tellement à l’une de ses deux héroïnes qu’il en meurt… peut-être. C’était facile à dire, difficile à faire, surtout pour moi qui aime m’en tenir au texte, rien qu’au texte… Mon fidèle compagnon Rudy Sabounghi me suivit aveuglément sans comprendre où je voulais en venir. Il avait dessiné une très austère chambre d’hôpital. Il m’aidait à trouver de petits détails, proposait des accessoires médicaux pour justifier l’action, me soufflait des idées de mises en relation du trio, d’interventions sonores venant approfondir le mystère de la cantatrice sans voix. Ce que je cherchais, je ne le savais pas exactement moi-même, mais je le cherchais avec une insistance qui ne m’est pas habituelle. Je cherchais à me confronter à quelque chose que je ne connaissais pas.

Nous nous réunissions chaque jour avec les comédiens pour des séances de « psychanalyse sauvage » qui nous passionnaient, nous faisons des interview des personnages, nous interrogions leurs inconscients, mais toutes ces expériences troublaient nos nuits. Et le lendemain matin nous nous racontions nos cauchemars… Ceux-ci vinrent nourrir le travail de manière très curieuse. Nous les mêlions aux longues didascalies oniriques de Roudkowski, et cela commençait à donner une matière théâtrale dense, complexe, aigüe et mystérieuse. J’écrivis avec les comédiens des scènes muettes, concrètes et basées sur des actions que l’on peut naturellement faire dans une chambre d’hôpital, et c’est ainsi que nous accédâmes à une dimension onirique plus convaincante que celle de l’original (où tout confinait un peu à l’imagerie). Au bout de trois semaines, pour clore notre première étape du travail, j’invitais à notre répétition Dubravka Vrgoc, la directrice du théâtre et notre ami commun Ivica Buljan. Ils ne comprirent rien au résultat de nos travaux, alors que les comédiens et moi-même étions sûrs d’avoir touché quelque chose d’essentiel. J’étais très inquiet. J’écoutais leurs critiques avec grande attention, Rudy temporisait, nous prenions de gros risques avec ce spectacle. Nous sommes rentrés en France, il m’a longuement interrogé sur mon désir profond par rapport à ce spectacle et j’ai longuement travaillé à « corriger ma copie ». Je réécrivis en effet pendant ce mois de repos et à l’intention du comédien quelques phrases (une trentaine en tout) pour éclairer sa position tout en lui laissant le mystère indispensable à sa position de personnage entre deux espaces, entre deux récits et entre deux figures. Je m’inspirais à cet effet du personnage de Pessoa (surtout tel qu’il est décrit avec son fantôme dans « La dernière année dans la vie de Ricardo Ruiz » de José Saramago…). Je revoyais aussi la structure générale du spectacle en intervertissant les scènes, en rajoutant des « actions scéniques » susceptibles d’éclairer les situations superposées des trois protagonistes. J’envoyais cette nouvelle version à mon assistante Ivana, qui la traduisit, la transmit aux comédiens afin qu’il se l’apprivoisent, et la répéta avec eux. Je retournais à Zagreb pour cinq pauvres jours de répétitions. Ils furent intenses, Aleksandar reprit toutes ses lumières Tomizca tous ses sons et hop, nous présentâmes notre spectacle encore tout frais de ses ultimes changements. Le public était surpris du mélange d’ironie et de pathétique (c’est ce qu’on entendit) mais Dubravka paraissait plus satisfaite. De mon côté, je demeurais mécontent du résultat et les comédiens aussi… Ivica eut beau me dire par la suite que tous les lacaniens de Zagreb avaient été enchantés par mon curieux cauchemar, je ne pouvais pas en rester-là, d’autant qu’il y avait cette vague promesse d’en tenter une version en français avec les mêmes comédiens…

Avant de partir répéter la première partie de cette aventure en février dernier, je m’étais même demandé si je devais vraiment m’y mettre… J’avais retardé les répétitions de quinze jours à cause du spectacle viennois qui était venu se glisser dans mon planning, Ksenia, ma comédienne principale, m’avait demandé de son côté à changer les dates des répétitions pour cause de tournage, tout cela sentait le retardement de mauvais aloi. Devais-je faire ce spectacle alors que je n’avais envie que de me reposer dans ma maison de Villars ? Que m’apporterait-il en plein rebond européen ? Mais j’avais promis cette collaboration à mes fidèles partenaires zagrébois et finalement je me décidais à partir.

Les mêmes hésitations recommencèrent lors des discussions pour la reprise du spectacle ici, à Martigues. Décidément, aurais-je du commencer à répéter ce spectacle ? A quoi me servait-il au milieu d’un agenda européen et français déjà bien rempli. En plus, la compagnie avait des difficultés financières qui, à elles seules, auraient justifié qu’on annulât la reprise française du spectacle… Je finis par trouver une partie de la solution au problème d’argent en demandant à mon amie Edmonde de nous prêter sa maison perdue dans les garrigues…

Et voilà cette aventure de reprise française qui s’annonçait comme très difficile est devenu un rêve de bout en bout ! Nous avons repris le travail là où nous l’avions laissé, hors que les comédiens avaient appris leur texte en français, en grande partie grâce à la collaboration de l’Institut français de Zagreb. Tous les trois, moi-même et Aleksandar aimions au fond tellement ce cauchemar éveillé que nous ne pouvions le laisser en jachère. Nous avons travaillé le texte au soleil du matin matin sous les pins d’Allauch et l’après –midi nous nous sommes lancés dans d’intenses répétitions qui nous laissaient hagards au bout de quatre heures (à cause du mélange des langues et de la proximité avec les comédiens pour moi qui sont tous deux exténuants). Je sentais en répétition que quelque chose se passait, je voyais se réaliser un rêve secret, je formulais dans les images scéniques qui se construisaient et se resserraient sous mes yeux quelque chose d’essentiel, c’était nouveau pour moi et j’étais certain que le public me suivrait. Cette reprise devenait la vraie création du spectacle et il fallait absolument que celui-ci soit vu. J’ai travaillé à ce qu’il le soit, et il le fut ! Il n’a pas manqué de surprendre et finalement de conquérir le public.

Les figures dramatiques et les acteurs qui les incarnent opèrent une avec l’autre de curieuses identifications, leurs personnalités poreuses se mêlent, s’opposent et l’ensemble fonctionne plus comme un fantasme (au sens italien comme au sens français du terme) que comme une histoire réelle. Je réalise que j’ai accompli un passage avec ce spectacle, qu’il ne s’agit ni d’un commencement ni d’une fin. Et ce passage m’ouvre des portes secrètes nouvelles. Mon théâtre intime peut à présent fleurir !

Comme quoi le désir aime à s’échapper, à revenir, à se cacher, on le cherche et il s’enfuit de nouveau… Mais ici, à Martigues, finalement, il s’est manifesté de manière tellement patente que je en pouvais m’y tromper.

Le froid est devenu plus vif et je vais rejoindre Silvia qui sort du commissariat où elle est allée déclarer le vol de toutes ses affaires, qui s’est produit hier juste avant la première du spectacle. Le réel a de curieuses façons de nous rattraper !