FEUILLE ARRACHEE A MON JOURNAL LITUANIEN

J’ai oublié, dans mon journal d’hier, d’évoquer un fait d’une certaine importance, me semble-t-il : à Vilnius, juste en face de l’immeuble où a habité le petit Romain Gary avec sa mère il y a bien longtemps il y a un théâtre… anciennement maison d’opéra, et actuellement encore aujourd’hui le « théâtre national en langue russe ». Je ne sais si la troupe est de qualité ni qui le fréquente, mais en tous les cas ce théâtre trouve un public. Il n’y a rien affaire, je suis sensible à ces « restes » de l’ancienne Europe. Je regrette seulement qu’il n’y ait plus de troupe jouant en yiddish dans toutes les grands villes d’Europe centrale. Mais il y a plusieurs exemples historiques de théâtres de langues minoritaires demeurés actifs jusqu’à aujourd’hui pour diverses raisons et cela malgré les frontières récentes. Je vais certainement en omettre dans cette évocation toute subjective, et je demande par avance d’en être excusé…
Le premier dont j’ai pu faire connaissance est celui de Rijecka (anciennement Fiume), grande ville croate aujourd’hui. Hé bien, à côté, et partageant ses locaux, du Théâtre national Croate (qui regroupe théâtre, opéra et ballet) se trouve un « Stabile » (équivalent d’un centre dramatique national) italien avec une troupe de comédiens permanents. J’y ai vu il y a cinq années une exceptionnelle représentation de « Ce soir on improvise » de Pirandello mis en scène par Paolo Magelli. Le public qui assistait à la première était plutôt vieillissant (public italophone de la ville), mais aussi un public croate plus jeune attiré par la réputation du metteur en scène italien qui parcourt les Balkans depuis trente ans et à qui on doit des spectacles anthologiques. Dans l’autre joyau de l’Istrie, à Trieste, il y a à côté du « Stabile » italien un « Théâtre National Slovène » dans lequel travaille régulièrement mon ami Ivica Buljan. Ce théâtre n’est pas facile à trouver, j’en ai fait l’expérience, et les triestins préfèrent l’ignorer, je dois le reconnaître, et pour cause…Celui-ci est entièrement subventionné par Rome (et l’Italie doit bien cela à la communauté slovène brimée et décimée par les fascistes au cours des années quarante !!!). Il y a d’autres exemples dans cette partie de l’Europe : par exemple le Théâtre National Hongrois de Cluj (en Roumanie) est d’une remarquable qualité. Je crois savoir qu’il y a aussi en Allemagne un petit ensemble hongrois (mais je ne saurais dire où… et un autre russe).
Mais savez-vous qu’il y a en Belgique, à Eupen, un Théâtre National de Langue Allemande ? Hé bien oui, c’est une troupe d’abord reconnue dans un travail vers la jeunesse, qui joue en deux langues et qui a pris ces dernières années une certaine importance, grâce à des artistes engagés et à un bourgmestre volontaire qui sait défendre ses intérêts auprès de Bruxelles… On pourra me rétorquer qu’il s’agit là de survivances d’un autre temps, je veux bien l’entendre. Mais à un moment où la diversité des langues européennes est mise en péril par l’impérialisme anglophone, je dois dire que je trouve passionnant l’existence de ces ensembles de comédiens jouant dans une langue minoritaire dans un pays où se pratique couramment une autre langue… Un résidu de la vieille Europe me rétorqueront quelques esprits pragmatiques. Un témoignage de la vivacité des cultures leur répondrai-je, sans laquelle elles risquent de disparaître rapidement. Et nous avec !

4 septembre 2013