De l’amusement

Il y a une semaine je menais à Essen un fort combat contre une pièce « moulin à vent », le difficile « Don Quijote » de Tariq Ali dans lequel il n’y a pas assez de théâtre et trop de mots… Aujourd’hui je répète au soleil du midi et en pleine garrigue « Les femmes de Bergman », un texte tout autant « moulin à vent » que le précédent. A part que celui-ci je l’ai pris au collet dès le début des répétitions, lui ai tordu le cou pour lui faire dire des choses plus exaltantes que ce qu’il disait. C’est ma spécialité de cette année de m’être confronté à des textes problématiques… Fini le confort des chefs d’œuvres. Je ne regrette rien de ces expériences, pourtant je dois revenir à des écritures puissantes.

Mais revenons à la sensation qui m’a donné envie d’écrire ce matin. Sous les pins et à côté d’un grand chêne de la propriété de mon amie Edmonde je me régalais à faire répéter son rôle à Ksenia, ma merveilleuse actrice croate. C’était une paix sans partage qui régnait entre nous et autour de nous, et je me disais que je réinventais, à ma façon, cette manière bien française (Copeau oblige) de travailler le théâtre en plein air, de faire résonner la voix à l’extérieur avant de l’enfermer dans une salle. Ksenia répondait à chacune de mes inflexions, inventait, recréais les intentions que je lui proposais. Ma façon de faire était un peu scolaire à cause de l’apprentissage du jeu en français) mais elle se prêtait au jeu avec un talent incomparable. Nous partagions le café froid qu’elle avait préparé pour elle avant de venir se retirer dans le jardin pour travailler. Le soleil venait miroiter dans les feuilles et je réalisais combien j’avais écrit de répliques dans ce texte, et qu’elles étaient au fond bien, souvent bien mieux que les répliques originales…

L’accord avec mes trois comédiens (Frano et Lucia nous ont rejoint) est exceptionnelle. Elle tient au fait que c’est le deuxième spectacle que nous préparons ensemble et la troisième période de travail sur celui-ci, bien sûr. Mais cela est lié au cadre de la vie domestique

que nous partageons pour dix jours. Ce cadre, j’ai été obligé de le créer pour des raisons d’économie, mais il s’avère propice à notre aventure. J’ai crains beaucoup cette reprise d’un spectacle dont je crois qu’il n’a pas rencontré son public à Zagreb. Et pourtant, je m’y suis livré corps et âme, je m’en rend compte en le reprenant : j’y ai mis toute ma psyché, clairement, limpidement même. Avec la distance, je corrige mille détails dans le sens de réaliser un miroir convexe de moi-même, je transforme les figures, je corrige la durée des séquences, j’en regroupe certaines en une seule scène, je crée ailleurs de brèves séquences qui me viennent à l’esprit. D’ailleurs la formule « venir à l’esprit » éclaire précisément ma manière de travailler sur ce spectacle en particulier. Et les comédiens se prêtent au jeu comme des enfants, sans retenue ni pudeur, dans la chaleur de ce que l’instant propose et qu’il faut réaliser dans la seconde suivante. Sacha, l’écrairagiste, suit aussi la moindre variation de la pensée depuis son jeu d’orgue. J’ai rarement connu une équipe autant à l’unisson, sans qu’il ne faille parler ou s’expliquer (toujours le pire, ça veut dire que la tête est seule à fonctionner). Je sors d’un mois de ce genre d’exercice de « promotion » de son propre travail et suis heureux d’avancer dans ce cas à l’instinct « pur » comme dirait Ksenia… Notre travail de détail rend l’ensemble plus pur m’a-t-elle dit ce soir dans la voiture, alors que nous remontions dans notre campagne…

Ce que j’essaie de décrire c’est cette sensation de tenir pendant quelques heures quelque chose qui ressemble au bonheur d’avoir choisi les artistes avec lesquels on travaille, d’avoir à sa disposition un petit groupe de fidèles. Mon amie comédienne allemande Mani évoquait cela à mon propos dans son courrier de cette nuit, en me disant que c’est ce qui me manquait dans ma course européenne. Et c’est vrai que j’aurais envie de recréer les conditions d’une troupe européenne aujourd’hui, comme je l’ai fait lors de ma dernière année stéphanoise…

Ce n’est pourtant pas ce que je suis en train de mettre sur pied à préparant le projet artistique de la compagnie pour les trois années à venir, ou plutôt c’est l’idée d’une troupe française dans laquelle seraient représentées ce qu’on appelle malproprement les minorités visibles, c’est-à-dire sur six comédiens, engager au moins un africain et un maghrébin… Mes moyens de compagnie ne me permettent pas d’engager la dizaine de comédiens qui pourraient former une nouvelle troupe européenne. Et les pièces de Anja Hilling qui constitueront la base de mon répertoire de compagnie, appellent plutôt une réflexion sur la société française que sur le monde européen. Il n’empêche que ce moment de bonheur ressenti ce matin est quelque chose d’extrêmement enrichissant. Cela me fait penser que pendant le travail sur « DQ », chaque fois qu’un répétition me satisfaisait (et ce ne fut pas tous les jours), je descendais l’escalier de la salle de répétition quasiment en larmes et si triste qu’il ne me restait qu’à me coucher… pourtant heureux et bouleversé de ce que nous étions arriver de ce texte aride. Je ne sais toujours pas pourquoi mais je l’ai remarqué plusieurs fois au cours du travail. Je n’ai alors jamais été transporté d’enthousiasme comme je le fus en un instant ce matin. Cela devrait m’apprendre la prudence en terme de choix de textes, mais je ne sais pas être prudent et dans le cas du « Don Quijotte » je me suis immédiatement attaché à son auteur (lui m’a « transporté d’enthousiasme ») tant et si bien qu’une fois que le texte est arrivé j’ai continué à vivre naturellement le transfert sans mettre la distance nécessaire à la critique d’un manuscrit. Et puis, finalement, j’aurais monté la pièce tout de même, et je crois que j’ai vite compris que je ne pouvais pas compter sur Tariq pour « corriger » son texte, et que lui comptais finalement sur moi pour faire ce travail de concision dramaturgique. Curieusement (et cela fait aussi partie du transfert), ce sont des questions que nous ne nous sommes jamais posées directement, ça s’est fait comme ça… Alors que je ne connais pas Nikolaï Roudkowsky, l’auteur des « Femmes de Bergman » et que le transfert s’est fait sur quelques éléments très subjectifs de sa pièce, que j’ai lue et choisie rapidement, sans arrière pensée. J’y ai senti secrètement que je pouvais m’accaparer la matière et la transformer à loisir. Le travail d’adaptation et de réécriture que j’ai réalisé me réjouis quand je sens combien ce spectacle me tend un miroir à moi-même. J’ai dans ce cas utilisé le texte original comme prétexte et me suis fabriqué avec celui-ci un méta-texte totalement intime.

Mais je dois dire que le bonheur de ce matin en recouvre aussi un autre : celui de mes débuts… Il s’agit bien de la même région, la Provence, de répétitions en extérieur (le mont d’Allauch ici, le Lubéron là-bas) de vie collective, de longs trajets en voiture… Je suis transporté par instants quarante ans en arrière dans la maison du « Petit moulin » entre Lacoste et Bonnieux, entraînant ma bande de copains à faire du théâtre dans une sorte de trouée de pierre surélevée, juste au dessus des cerisiers, où nous passions les heures ombreuses de la journée à répéter « Le jeu de la Miséricordieuse ». Lorsque je descends en voiture de notre colline avec mes comédiens croates et que se dresse devant nous la royale sainte Victoire, je ressens la même liberté que lorsque nous prenions la voiture depuis Bonnieux pour « descendre » à Avignon voir les spectacles du Festival, avant de faire le chemin inverse et de les commenter sans fin sur la route nocturne. Il y a aussi le même passage obligé par les supermarchés pour faire les courses collectives qui me replonge dans ce passé heureux où je ne comptais pas les forces que je dépensais pour ma « troupe »… Voilà que bien plus tard, alors que la vie m’a réservée tant de surprises théâtrales, je me retrouve dans la même situation avec une autre bande, aussi bruyante et drôle que celle d’alors, bien qu’elle soit une des troupes les plus célèbres d’Europe, et que nous nous amusons de la même manière à « faire du théâtre » comme nous disions alors naïvement, en nous amusant.

Je réalise en l’écrivant que c’est cela que j’ai tenté de préserver tout au long de mon « roman comique », cela qui crée souvent des malentendus avec des acteurs, mais dont je ne peux me passer, je veux parler de l’amusement. Grâce à l’amusement je garde ma fraîcheur, le jour où je ne le sentirai plus, je m’abstiendrai d’exercer mon esprit à entraîner mes copains sur les chemins de l’imaginaire.