CORRESPONDANCE ESSENOISE A PROPOS DE LA PIECE DE TARIQ ALI

Chers comédiens et chers collaborateurs,

A présent que me voilà rentré chez moi, je peux regarder avec un peu de distance les trois semaines passées. Nous avons en fait de compte beaucoup travaillé et peu discuté, malgré les apparences. Je préfère de loin la répétition aux débats sans fin. Et que nous a montré le travail ? Que le texte de Tariq Ali, loin d’être une mauvaise pièce, renfermait des qualités particulières. On rencontre en ce moment assez peu de théâtre satirique en Europe, comme si le destin que nous construit la nouvelle économie ne supportait pas qu’on puisse rire de lui. On rencontre souvent des pièces contemporaines dans lesquelles l’ironie joue à plein. Je n’aime pas ce théâtre qui regarde ses objets de haut. Je lui préfère la satire et l’humour. Il me semble que ce sont ces armes qu’utilise Ali dans sa pièce. Il fait appel à notre intelligence commune. Cela est plus précieux qu’il n’y paraît. Je sais que certains d’entre vous lui reproche son « islamophilie » excessive et je comprends d’une certaine manière leurs arguments. Mais nous ne devons pas oublier dans quel contexte nous nous trouvons et il me semble utile de rappeler que la « chasse aux sorcières » lancée par Bush à la suite de la tragédie du 11 septembre est loin d’être terminée. Je connais bien la religion musulmane, je me méfie d’elle comme des deux autres grandes religions monothéistes. J’ai passé du temps en Israël et en Palestine et je peux témoigner des catastrophes humaines que les trois grandes religions ont causées. Mais il s’avère que je respecte les croyants et que je suis convaincu qu’il y a dans un retour à la religion « abrahamique » une chance de sortir du tragique (ce n’est ni plus ni moins le point de vue de Lessing dans « Nathan le sage »). J’ai dirigé un théâtre national se trouvant au cœur d’un quartier populaire presque totalement maghrébin et ne peux que me réjouir rétrospectivement de ce voisinage. Quant au fondamentalisme, je le méprise comme vous et le combat autant que je le peux. Tariq Ali, dans ses livres, tente seulement de dire qu’il ne faut pas diaboliser la religion dans laquelle il a grandie, et peut-être jeter un autre regard sur l’autre, en tant que fondamentalement différent. Cela me semble aussi important en France qu’en Allemagne… Et ce regard « idéaliste » n’est pas si loin, en son temps, de celui que Schiller portait sur l’Espagne catholique dans « Don Carlo »… Souvenez-vous de ce grand classique de votre littérature dans lequel il n’est question que d’Inquisition, d’Autodafé, de violences faites aux êtres au nom du fondamentalisme chrétien et de l’Identité culturelle. Tariq Ali ose une confrontation avec l’histoire, c’est vrai que cela ne se fait plus beaucoup, surtout pas au théâtre, en cela il provoque nos certitudes, et il ne le fait pas dans une forme « nouvelle » ou originale : il se contente d’un certain classicisme démonstratif (à la manière de Brecht ou de Durrenmatt) pour mieux s’amuser de celui-ci d’ailleurs, et nous dire d’un clin d’œil que ce n’est qu’une manière d’arriver à ses fins : créer des images, les mettre en situation, tester leur résistance , plutôt que traiter des situations et des conflits à partir de personnages complexes.
Nous avons fait confiance à son texte pendant trois semaines, continuons à lui donner du crédit, celui de pouvoir créer les scènes fortes que nous avons vu naître sous nos yeux en répétition, des formes surprenantes qui possèdent en elles-mêmes un discours fort et critique … Dès que nos deux héros sont confrontés aux « mythologies » contemporaines que fait naître l’auteur, il y a là matière théâtrale pour un travail original et profond sur le sens, ou plutôt les sens à donner au voyage de Don Qui, Sancho, Mule et Roci.
Je crois beaucoup dans le travail d’invention que nous faisons sur « Les nouvelles aventures de Don Quichotte » en nous servant et en jouant avec le matériau qu’il propose. Je sais d’expérience que c’est souvent de ces matériaux les plus « inadéquats » au théâtre que naissent les spectacles les plus intéressants…
Je vous souhaite encore un excellent travail, en particulier avec les amis qui ont la chance de répéter avec le cher Wolfgang Engel ! Mais aussi, je vous souhaite de bonnes vacances. Et me réjouis de vous retrouver au mois d’octobre.
Fidèlement,

Votre
JCBerutti
23 juin 2013