Ce qui est en jeu dans « Les nouvelles aventures de Don Quichotte » de Tarik Ali. Ali

Tariq Ali a choisi de raconter « Les nouvelles aventures de Don Quichotte » à partir des points chauds de la planète, en jouant subtilement sur les déplacements (un hôpital américain au cœur de l’Allemagne pour raconter la puissance de l’impérialisme US, une parade gay dans le désert arabe pour évoquer la construction de la Palestine…) et sur les références ironiques à la réalité contemporaine. Du coup, son Chevalier errant prend des allures de Candide et Tariq Ali adapte l’original de Cervantès en écrivant un conte philosophique et politique à la manière de Voltaire… Sancho et son maître découvrent ahuris et déconcertés que le monde n’a pas beaucoup changé et le Chevalier à la triste figure perd en folie ce qu’il gagne en sagesse, puisque l’histoire elle-même semble être devenue folle.

Tout commence dans un maternité, le point de départ de ce qui devrait être un heureux événement n’est qu’une déclaration de haine raciste. Scène brève, d’un réalisme cru qui ne laisse aucun doute sur le monde dans lequel nous vivons. Comme dirait Dante, au seuil de l’Enfer, « laissez ici tout espérance »… En un instant, la maternité se transforme en camp rom, siège d’un pogrom sanglant, et nous comprenons alors que nous sommes aux franges de la nouvelle Europe, à la frange la plus pauvre… Quelque part dans le crépuscule et au milieu de la lumière violente d’un incendie apparaissent deux ombres haut perchées sur leurs montures que nous croyons reconnaître et qui sont effarées de la violence coutumière. Une femme devient torche, Don Quichotte vient à son secours… un second thème se fait jour qui filera tout au long de la pièce, celui de l’autodafé, des flammes purificatrices et de la présence dangereuse des « églises ». Puis, Sancho Pansa, son maître et leurs loquaces montures se retrouvent sur le chemin du gouvernement européen qui vient de recevoir le prix Nobel de la Paix, royale avenue de laquelle émergent de curieux bruits de fêtes, de téléphones, d’appels, de cliquetis d’armes…

C’est Bruxelles, le centre nerveux d’un gouvernement inexistant et d’une Bourse omniprésente. On croirait arriver dans un bal masqué décadent, mais c’est juste un cocktail avec femmes plus que déshabillées et hommes en complets vestons pleins aux as, avec personnel adéquat, barbouzes et fournisseurs de coke compris. Ils croient tous voir arriver deux nouveaux venus dans leur bal masqué, mais ce sont de vrais guerriers qui se présentent à eux, et les moulins à vent sont effarés de tant d’ardeur morale.
Pendant ce temps, Roci et Mule restent au chaud sur le bitume tout en lisant leurs bandes dessinées favorites : Platon et Nietzsche. Un nouveau motif se construit lentement : celui de la nécessité de la pensée dans toutes les espèces afin de sauvegarder leur survie !
Avec leurs maîtres, on les retrouve à quelques chevauchées de là, dans un bar parisien sordide. Odeurs de graisse et de tabac refroidi. Une serveuse affable lit Sartre sur son comptoir… La rencontre est au sommet entre l’amour chevaleresque et l’amour nécessaire… Paris vaut bien un détour pour y parler de désir…La discussion est passionnée à propos de l’Eternel Féminin et de ses possibles mutations. On comprend que si Don Quichotte n’est plus aussi fou que dans l’original espagnol il en a gardé le goût pour un amour impossible et imaginaire… Mais chez Tariq Ali, Dulcinée prendra des formes plus invraisemblables encore que chez Cervantès… Pour l’instant nos héros font la connaissance de la misère amoureuse des temps modernes.

Ensuite, nos quadrupèdes et leurs montures rencontrent un poète persan errant sur une autoroute allemande. C’est encore la nuit, décidément, le soleil ne se lève jamais sur l’occident ! Survient une bande de loubards bien moins affables que le joueur de flûte, bien décidée à casser de l’arabe, notre chevalier s’échauffe et reçoit un poing dans la gueule pour avoir voulu défendre le poète. K.O, il ne reste qu’à l’emmener à l’hôpital le plus proche.

Là, c’est chez les ricains qu’il se retrouve, et plus spécialement dans un hôpital connu pour accueillir ceux qui sont allés se faire casser la pipe en Irak. Grande salle commune, pleine de plaintes des fantômes. Est-ce un rêve, que ce cauchemar blanc au cœur de l’Allemagne heureuse, verte et pacifique ? Au milieu des cauchemars qui emplissent la nuit, Don Quichotte panse les traumatismes des gueules cassées… Au milieu d’elles voici une seconde Dulcinée… Une femme soldat blessée en Irak…

Tariq Ali déclare que le livre de Cervantès est une de ses lectures préférées. Il dit moins que « Les mille et une nuits » en sont une autre. Et pourtant, cela saute aux yeux à la lecture de ses « Nouvelles aventures de DQ ». Non seulement toutes les scènes sont nocturnes, mais l’entrelacement de celles-ci les uns dans les autres comme un long récit sans début ni fin, transforment le spectateur en sultan se laissant charmer par une Shéhérazade volubile et intarissable. « Oui, encore » redemande le sultan/spectateur sans cesse …