Arraché à un feuillet de mon journal de travail allemand 2

Nous voilà à dix passagers dans un grand avion qui va quitter Vilnius pour Amsterdam. Lever à quatre heures quinze, taxi qui attend alors que la nuit cède le pas au jour et que les derniers fêtards du vendredi soir boivent encore dans la rue. La ville s’éveille doucement dans une lueur d’octobre alors qu’hier juillet chantait partout. Le chauffeur de taxi (polonais par sa mère et russe par son père) veut parler pour améliorer son anglais. Et moi qui rêve de commencer à me remémorer mes dix jours de solitude laborieuse et rêveuse… Mais il est charmant et je me penche vers lui depuis le siège arrière pour causer. Il rêve de voir Paris, la tour Eiffel et les vignobles français, il veut reprendre des études tout en travaillant. Il doit avoir vingt trois ou vingt cinq ans et tout la vie devant lui. Et je suis là à l’écouter et à le regarder dans le rétroviseur alors que trotte dans ma tête toutes les petites transformations que j’ai vécues en dix jours, la difficulté de l’éloignement de ceux que j’aime, l’assurance dans le travail, le développement secret de l’écriture, les lectures déterminantes. Je réalise surtout combien la facilité d’invention sur « Ernani » est une manière de me rattraper de l’ « Otello » raté il y a trois ans (et qui aurait dû être un « Ernani » au départ ). Je suis tout habité par la pièce de Hugo que j’ai lue et relue, tellement que je la rêve en mettant en scène l’opéra de Verdi. Ce que j’arrive enfin à mettre sur la plateau est la vielle fantaisie d’un hommage au mélodrame italien de la première partie du dix neuvième siècle : éblouissement vocal et action dramatique échevelée mêlés ensemble. Je m’amuse à mettre en avant le moindre détail du drame de Hugo (que Verdi paraît avoir oublié… ) pour redonner aux personnages de l’opéra une logique interne et une poésie particulière à chacun. Et je m’étonne de le faire avec autant de facilité, alors que lors de mes travaux verdiens précédents j’ai tellement peiné à trouver mon chemin. Comme quoi la fréquentation des grands poètes et musiciens demande du temps (c’est la quatrième fois que j’aborde le continent verdien après « La Traviata », « Aïda » et « Otello »)… Je réalise aussi combien je suis lent et combien il m’aura fallu de temps pour arriver à maturité, alors que j’approche de la vieillesse. Mais bon, à chacun son rythme, et comme j’ai toujours cultivé cette maxime pour mes élèves, je peux enfin me l’approprier.

Je pensais à tout cela en traversant les rues délavées de la capitale ce matin, et tout en écoutant le doux babil de mon chauffeur. Et je me disais que derrière ces murs habitaient à présent Agné, ma costumière, Juraté mon assistante ou Giedré la directrice de production, sans parler de tous les chanteurs de la troupe. Puisqu’à présent, après dix jours de travail, je peux mettre des noms et des visages derrière les habitants de ce curieux petit pays qui ne me permet jamais très bien de savoir où je suis… Dans le théâtre, certains parlent russe et je les comprends (plutôt les gens simples et les plus âgés), les autres parlent une langue dont il est difficile de la rapprocher d’un quelconque idiome connu de moi, les visages et les physiques des gens sont aussi un curieux mélange de types slaves et norvégiens. Mais cela ne s’arrête pas là, les habitudes du pays sont aussi des deux origines tant et si bien qu’il m’arrive de croire que je suis à Vologda et une seconde plus tard à Bergen… cela ne fait que conforter mon esprit vagabond de chevalier errant. On sent aussi dans le travail les vieilles habitudes soviétiques de lenteur et de hiérarchie, de peur de mal faire ou d’être mal considéré. Avant hier, ce devait être l’anniversaire de quelqu’un (je compris plus tard qu’il s’agissait de celui de la pianiste), je vis arriver des fleurs et des chocolats, puis, tous, chanteurs et chanteuses se sont mis à entonner en chœur un chant traditionnel d’anniversaire. De quoi vous faire trembler tellement ces voix de froidure et de mer étaient impressionnantes et si différentes que lorsqu’elles s’efforçait à chanter le bel canto verdien.

Je ne sais pas pourquoi je me retrouve en « classe affaire », mais on vient de me servir un repas complet et ça sent le poisson fumé. Je suis le seul à avoir droit à cette mesure de faveur, et ça se remarque dans un avion quasi vide. Je réalise que pendant ces dix journées j’ai du aller deux fois au restaurant, que je me suis cloitré pour mieux revenir sur moi-même en me nourrissant presqu’exclusivement de fruits et de formage (le cottage cheese est ici excellent). Ce fut une sorte de cure de santé physique et mentale, et en effet j’ai fait le ménage. Je suis arrivé à formuler pour moi et Habib (un ami pakistanais que j’ai aidé à quitter son pays il y a huit mois) qu’après l’avoir beaucoup soutenu, c’est à lui à présent de trouver son chemin, que je ne peux plus continuer à être pour lui la figure absolue dont il est convaincu qu’il a besoin, mais qu’il est nécessaire qu’il opère ce détachement de moi pour trouver sa propre voie en Europe, aussi difficile que ce soit. Pour moi, je suis arrivé à me convaincre que je ne devais en rien me sentir coupable d’arrêter de l’aider comme un père, qu’il est important qu’à un certain moment, le fils apprenne l’autonomie. Mais c’est vrai que dans le cas de mon fils Florian, il l’a prise si tôt et si vite que je n’ai jamais eu à me poser cette question. Et que là aussi, je cherche probablement à « rattraper » quelque chose. Tout ce travail a eu besoin de temps et il fallait bien ces dix journées de retraite (entre deux clochers d’églises et un d’une chapelle, sous les toits et haut dans le ciel lituanien) pour en venir à bout. J’ai d’ailleurs hâte de voir Florian : sa compagnie me manque. Nous avons eu une belle soirée ensemble au début du mois de mai pendant les répétitions de « Je pense à Yu » pour lequel il réalisait les images et le son, mais depuis nous n’avons pas eu d’échange fort et constructif. Bien sûr Silvia, qui l’a vu à Bruxelles, me raconte ses discussions avec lui, mais ce n’est pas pareil. J’attends avec impatience qu’il m’envoie la nouvelle version de son scénario « La vie oisive » en lecture…

L’une des forces de ces dix derniers jours est aussi d’avoir goûté la solitude comme un cadeau. Je n’ai recherché, en dehors du travail, la compagnie de qui que ce soit, je n’ai parlé à d’autres que dans un contexte professionnel et soit en allemand, en anglais et un peu en russe. Je n’ai parlé le français qu’avec moi-même. Et, chose curieuse, cela a établi un autre rapport avec moi comme partenaire de moi-même. Cette sensation était renforcée par le fait que mon « nid d’aigle » était très haut perché au dessus des toits, et que dès que je descendais d’un étage pour rejoindre mon travail, mes oreilles se bouchaient comme lorsqu’on passe un col. Je quittais un univers sonore et avais besoin de temps pour me glisser dans un autre. D’un côté le silence et le français, de l’autre la musique et les langues étrangères. Deux mondes totalement étanches, qui m’on permis de prendre de l’air, du souffle, de la hauteur… Cela s’est terminé hier soir lorsque je me suis retrouvé au restaurant avec Giedré, Agné et Juraté à parler de la vie, des voyages et de la famille. A deux reprises je n’ai pu m’empêcher de bailler longuement devant elles et je me suis dit alors que je n’avais pas baillé depuis longtemps et j’ai senti que le baillement libérait l’ouïe. J’étais en train de passer à autre chose. Mais je n’ai encore rien dit de l’intensité avec laquelle mon esprit a marché pendant ces dix jours : au rythme de six heures par jour (en ajoutant l’énergie que demande de travailler dans une langue étrangère et le temps qu’il fallait à Juraté pour traduire) j’ai monté plus de la moitié de l’opéra, et je dois dire la moitié la plus difficile, puisqu’il faut exposer en détail ce que Verdi et Piave ont omis de faire sérieusement. J’ai tressé ensemble tellement de fils que je ne saurais plus dire lesquels ils sont. Mais tout cela est écrit dans le grand cahier de mon assistante et il suffira de s’y plonger dans un mois et demi. D’ici là je serai revenu dans ce curieux petit pays avec mes chers « Lebensmenschen » Rudy et Silvia pour quelques jours de vacances sur la presqu’île de Neringa, autrefois lieu favori de villégiature pour les allemands de la prospère ville teutonique de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad), là où Thomas Mann emmenait les siens en vacances.

Quand je pense que c’est avec cet écrivain que j’ai commencé ma vie de metteur-en-scène professionnel, vie alors improbable tellement on se demandait comment un jeune homme pouvait s’intéresser à cet auteur… Il n’y eut alors que Ginette Herry, Bernard Dort, Armand Meffre et Paul Vecchiali pour m’encourager à continuer. Thomas Mann est aujourd’hui tellement éloigné de mes préoccupations que je me demande même comment j’ai pu m’intéresser à lui. Mon besoin de classicisme et de synthèse probablement, et cela n’a pas vraiment changé, c’est constitutif de ma nature artistique et je ne dois même pas chercher à comprendre pourquoi. Probablement, un réflexe d’enfant d’après guerre dans le besoin de construire sur du solide et de rencontrer les autres sur un terrain commun assuré, et plus tard dans le besoin d’être dans la nécessité de partager cette « solidité » de la culture germanique, française, russe ou universelle…

Je sentais la chaleur des embrassades, hier soir, lorsque en plein milieu de la répétition, j’ai commencé à serrer les mains des chanteurs avec lesquels j’étais en plein travail, en leur disant à brûle pourpoint « à bientôt »… , et cela faisait chaud au cœur, et je me disais que peut-être ma manière d’être et de travailler apportait quelque chose aux artistes que je croisais. Je viens de faire, en écrivant un curieux lapsus orthographique en écrivant embrassades avec un a, ce qui donne un mot double dans lequel se lie « embassades ». Oui, il y a de cela en moi, entre l’embrassement et l’ambassade, sans parler de l’embrasement qui lie les deux autres mots. Oui, quelle curieuse névrose que celle de vouloir absolument partager…

 

Je la connais depuis mon adolescence : je désirais coûte que coûte (et souvent contre la volonté des intéressés) faire partager les musiques que j’aimais. Je me souviens avoir offert pour ses dix sept ans à mon cousin Claude (qui écoutait Johnny Hallyday et Sylvie Vartan) la symphonie dite « Apothéose de la danse » de Beethoven dans la version de Hermann Scherchen, et je tentais de le convaincre avec sa sœur Simone qu’il s’agissait d’un chef d’œuvre dans une version unique (chose dont je suis toujours convaincu). Les pauvres, qu’est-ce que j’ai dû les ennuyer… Je pourrais multiplier les exemples. Cela a duré jusqu’à ma rencontre avec Silvia qui en savait plus long que moi et avec laquelle nous avons construit notre relation sur cet échange intense de goûts pour les spectacles, les musiques et les livres. Cela a repris d’une autre manière avec Rudy qui était (et est toujours) d’une curiosité quasi maladive et désirait tout apprendre de ce que je pouvais lui apporter, ce qui a fondé aussi notre relation. Aujourd’hui cela est bien loin mais demeure vif dans nos échanges quotidiens, qu’ils soient d’ordre privé ou professionnel, mais il arrive chez nous trois que cela se mélange tellement qu’on n’arrive plus à en détresser les fils… L’idée de nous retrouver tous les trois ce soir est un plaisir partagé d’avance. Ce sera le début de nos semaines de vacances (pas tout-à-fait pour Rudy puisqu’il y aura l’épisode d’Orange, mais nous avons loué une maison dans la campagne proche afin de ne pas être séparés de tout l’été). Presque un mois et demi ensemble et en vacances, cela ne s’est pas produit depuis un an et nous éprouvons le besoin, tous les trois d’avoir cette période devant nous avant d’aborder une « saison » lourde en travaux et en changements, puisque nous devrons aménager nos pieds à terre respectifs à Bruxelles et ainsi commencer une nouvelle période de notre vie. Nous devons survoler le nord de l’Allemagne, le temps est totalement dégagé, je respire à pleins poumons et baille à nouveau. Je peux m’endormir en paix.