THREE ON THE ROAD

Nous avions quitté notre maison le samedi matin. Le but du voyage était de rejoindre Toulon où se fêtait l’anniversaire de ma chère belle-sœur, mais Silvia avait proposé de faire un petit détour par le Vercors pour découvrir dans un village de montagne l’exposition d’un ami sculpteur. Rudy et moi avions sur le champ acquiessé à cette proposition qui fleurait encore les vacances… Et nous voilà immédiatement sur la route, quittant allègrement l’autoroute du sud à Valence pour les routes de l’Isère. Contreforts des Alpes alternaient avec de larges vallées, plateaux verdoyants se succédaient pour laisser découvrir enfin une très étroite gorge dans laquelle se glissait un village escarpé le long d’un torrent. La route avait eu l’air si courte que nous ne nous étions pas rendu copte que nous avions roulé ausssi longtemps. Peu importait la mauvaise qualité de la nourriture du restaurant, nous étions ailleurs, dans un monde éloigné des contraintes, à rêver de notre installation à Bruxelles et de la fête que nous souhaitions organiser à Villars pour la Saint Sylvestre… L’exposition des sculptures de Markus se déroulait au fond de quelques galeries troglodytes dans la bâtiment de la médiathèque : dans un film, on le voyait tel Vulcain, battre le métal, et il y avait une sorte d’accord entre ce souterrain millénaire et les morceaux d’acier mystérieux posés au sol ou accrochés aux parois.

Nous avons repris notre automobile et rejoint le chemin du sud, enchantés de la découverte d’une région où nous pourrions revenir à l’occasion nous détendre de notre vie trépidante.

Trois heures plus tard nous arrivions dans une ville toute enfiévrée par l’arrivée en son port de grands voiliers. Il fallut faire des détours de toutes sortes pour rejoindre notre lieu de rendez-vous avec mon frère, là où devait se dérouler la fête du lendemain, afin d’installer luminions, chaises et tables. Je connaissais déjà la terrasse de l’amie de Monique et André et me faisais une joie de faire découvrir ce lieu magique à Silvia et Rudy : dès le portail c’est l’émerveillement. Derrière quelques pins on voit la mer comme un mur devant soi, miroitant dans le soleil de l’après-midi. On descend ensuite vers une première restanque qui mène à gauche à un escalier de pierre. Chaque marche laisse voir un peu plus en descendant une terrasse qui surplombe la baie du Cap Brun. Au loin, se découpent le Cap Cissier, et finalement les rochers de Porquerolles. La terrasse s’appuie sur une élégante petite maison des années trente, sans luxe aucun, une simple maison provençale du bord de l’eau, avec son mobilier et ses peintures de paysages locaux. On se croit arrivés chez Colette…

Martine, la propriétaire des lieux, est une amie peintre de Monique. Elle a hérité de ce « cabanon » par son mari décédé il y a quelques années. Elle reçoit ses nombreux enfants et petit enfants dans ce paradis surplombant la mer et l’on sent ici autant la sérénité que donne le paysage que la fréquentation régulière de générations mêlées : cela donne toujours aux lieux une sorte de magie particulière, celle du temps qui se déroule son ruban sous vos yeux. Nous voilà tous affairés à monter guirlandes lumineuses, lampions, à distribuer tables et chaises sur la grande terrasse qui recevra quatre vingt invités, chiffre hautement symbolique pour la fête de demain. Tout devrait être parfait hors que les annonces météorologiques sont catastrophiques !

Il nous restait donc à terminer avec l’hôtesse du lendemain la soirée dans un bon restaurant. Ce que nous fîmes. Le lendemain matin, lorsque nous allâmes peaufiner notre ouvrage le soleil étincelait sur la mer, mais lorsque nous montâmes sur les hauteurs du Faron pour répondre à l’amicale invitation de Pierre, nous fûmes prêts à refluer tant la montée de Siblas était devenue un torrent. Depuis le balcon de Pierre et Olivier la vue était totalement bouchée, alors que d’habitude on a ici le plus beau panorama imaginable de la Rade. Il fallut toute la délicate bienveillance de Pierre, Olivier et leur voisine Carmen pour nous réchauffer. Nous avons répété ensemble les bons moments de l’été tout en continuant à nous découvrir les uns les autres. Quoi de plus agréable, surtout lorsqu’on se connaît (comme Pierre et moi) depuis presque cinquante ans et qu’on s’est perdu de vue pendant quarante cinq. S’agit plus de perdre de temps ! Et je sentais en même temps que mes « Lebensmenschen » se détendaient face à la bonne ville de Toulon que nous avons toujours, depuis l’adolescence de Florian, et pour lui emboîter le pas, allègrement méprisée… Faut dire que Pierre déploie toutes sortes de sortilèges pour m’attacher de nouveau à « ma »ville. Il fut bien difficile de quitter le salon de Carmen qui nous avait invité à prendre le café chez elle : les histoires des uns et des autres fusaient et renvoyaient chacun à un souvenir de l’autre. Mais il fallût se résoudre à se séparer : les derniers préparatifs pour la fête du soir prennent toujours du temps. A présent le soleil était revenu sur la rade resplendissante un étage plus haut que depuis le panorama de Pierre et Olivier. Nous pouvions voir, en quittant nos amis, les majestueux deux et trois mâts qui faisaient étape dans le carré du port et dont on nous promettait l’homérique départ le lendemain matin pour La Spezia.

Nous eurent le temps de mettre nos habits de fête, mais aussi d’offrir chacun nos cadeaux à Monique dans l’intimité : une poterie, un livre, un foulard. Puis nous partîmes pour la grande aventure du soir. André se chargeait d’accueillir les invités devant le portail, Rudy de les accompagner devant la terrasse, Silvia de leur proposer avec Monique un premier verre. Quant à moi je fis le taxi entre le parking se trouvant un kilomètre plus bas et l’entrée de la propriété, afin que chacun pût rejoindre confortablement le lieu de la fête. Tout se déroulât à merveille, comme nous l’avions prévu, dessiné et organisé depuis le mois de juillet. Buffet et bar étaient pris en charge par un traiteur, un musicien créait l’ambiance appropriée. Monique avait désiré danser, elle dansât jusqu’à très tard. Un de ses amis avait mis en musique un poème évoquant sa peinture, il le chantât à son intention. Les hommages,furent brefs et bien sentis : à la peintre par le vice-président de l’Académie du Var, à la femme et compagne par André. L’ambiance était à l’amitié partagée simplement et à l’amusement bon enfant. Nous nous sommes prêtés au jeu devant tant de chaleur entourant nos aînés. On ne voyait plus la mer lorsque les derniers invités quittèrent la fête. Du trou noir de la nuit montait la douce rumeur des vagues. Nous nous sommes encore assis dans le salon à une dizaine, après avoir rangé chaises et tables. Le pianiste buvait un dernier verre avec nous et nous nous quittions peu avant minuit, heureux d’avoir été simplement là et d’avoir pu aider au bon déroulement de la soirée. Il nous faudrait juste, le lendemain matin, revenir décrocher les lamions, et à l’occasion voir le départ des grands voiliers. Ce que nous fîmes. Rudy nous avait quitté aux aurores, nous remontâmes vers la terrasse au bord du vide Silvia André et moi…

Le matin était étincelant et la foule se précipitait vers le Cap Brun, nous avions beau jeu de dire au service d’ordre que nous allions rendre visite à une amie logeant en haut du cap… le café était servi, avec des croissants et Martine accueillait déjà famille et amis. Rien à l’horizon, on pouvait se mettre au travail. Et puis cela commençât : derrière un immense pin on sentit s’approcher des voiles tout en bas de la propriété, un mât se découpât sur l’horizon, un deuxième, mais tout cela à une allure douce. Majestueusement, le premier trois mât avançait, comme en traversant le temps et nous montrant combien la conquête des mers avait été noble tâche, dans un silence cérémonieux peut compatible avec sa masse se déplaçant sur l’eau. Oui, c’était cela, on y était comme lorsque un siècle plus tôt la flotte russe rentrait dans le port, ou comme trois siècle auparavant la flotte turque en partait. La beauté de la scène était stupéfiante, d’autres vaisseaux suivaient, accompagnés de leur flottille, prenant leur mouvement à contre courant comme pour magnifier la lenteur des rois des mers. Cette entrée (ou sortie) dura bien une heure, avec toutes les variations de lumière et de mouvements sur l’eau, le plus beau peut-être étant constitué par toute cette flotte se dirigeant à contre jour vers le soleil, les immenses vaisseaux devenant de petites ombres dans l’embrasement de la lumière. Il était bien difficile de s’arracher à cette scène hors que la température montait et que la station debout en plein soleil devenait douloureuse. Je choisis de me retirer dans le petit salon au fond de la maison. J’avais remarqué là un canapé et m’y allongeais. J’entendais par la fenêtre ouverte la rumeur des quelques invités, leur émerveillement, les commentaires sur la soirée de la veille, notre hôtesse préparait les reliefs de la veille sur la table de la salle à manger pour proposer de grignoter sur le pouce. J’entendais le cliquetis des verres. Je ne sais si je m’endormis mais une curieuse idée me vint à l’esprit : et si je venais à mourir, là, seul mais écoutant les voix aimées, si je m’endormais maintenant pour ne plus me réveiller, cela serait sans regret, et même assez beau. Je me laissais bercer par cette curieuse rêverie, un temps assez long pour mieux la goûter, l’expérimenter. Mais le sentiment persistait : ce serait le bon moment. Je me levais finalement et allais boire une grande gorgée d’eau fraîche.

ARRACHÉ A MOI-MÊME

Toute une famille travaillée, traversée par l’écrit, la tentation de l’écriture, c’est tout de même assez curieux : mo père et son testament, mon frère avec ses articles historiques, ma sœur avec sa thèse, ma mère , charmante épistolière.
Et moi qui me considère « perdant » dans cette affaire, tellement perdant que j’encourage Florian à écrire depuis longtemps. Je sais que j’allonge chaque fois un peu mon « souffle » chaque fois que je me mets à écrire, mais je sais que ça s’épuise vite.
Je sais que je n’arrive pas à aller au delà de la description de la sensation d’un instant. Que je n’arrive pas à prolonger cet instant, à l’enrichir par d’autres. Oui, me reprochant moi-même cette écriture impressionniste.
Et cela malgré tout ce que j’écris librement depuis presque deux ans, soutenu en cela fortement par vous. « Imperfectible » disait mon père de moi… Difficile à dépasser, malgré tous mes efforts, ou à cause d’eux. Difficile de croire que je puisse aller dans le cadre de l’écriture au delà de la vacuité testamentaire des écrits paternels.
Si décourager est le contraire d’encourager, j’ai toujours été découragé (je l’écris tel quel et en me relisant je lis l’effet que ça fait) de devenir un artiste de la scène, et peut-être même un écrivain…
Le premier (et unique) livre offert par mon père fut « les Mots » de Sartre lorsque j’avais onze ans. Le livre m’ennuya fort à ce moment-là. Deux ans plus tard, j’entrepris la lecture de « A la recherche du temps perdu », de mon propre gré. Tout est dit, là, mais demeure inexpliqué, je crois.

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Au détour d’une phrase prononcée en réponse à l’esprit d’organisation de mes deux partenaires de vie, je me suis surpris en m’entendant dire « je suis bloqué dans l’instant ». Comme si j’étais enfermé dans une image de l’instant contenant des parcelles de passé qui me retenait dans cet instant même et m’empêchais de voir devant moi. Ce n’est pas que je ne sache pas faire de projet, bien au contraire, mais en ce qui concerne les affaires du quotidien, je m’en tiens à cette part de rêverie instantanée qui dure… Cela peut être aussi agréable qu’angoissant, selon les instants, puisque cela fabrique des petites bulles de bien-être (ou de mal être) protectrices. Mais c’est l’expression bloquée dans l’instant qui me plait : l’instant dure ainsi plus qu’il ne devrait, il se fixe sur une image et cette image perdure au delà de l’instant dans le vide suivant qui n’est pas encore l’instant suivant. Elle vient même remplir ce vide en partie et l’empêcher d’être un instant total et complet. Et ainsi de suite…

 

ARRACHE A MES RÊVES (DANS LES ARBRES)

Après avoir lu, relu et recopié le très beau poème de Lawrence Durrell « Citrons amers » dans lequel il évoque la beauté âpre se Chypre, je suis sorti dans le jardin, et je me suis laissé prendre par le soleil qui en éclairait un endroit précis. Il y a deux ans et demi, au printemps, j’ai passé là des heures à lire et relire, répéter à haute voix le poème de Jean-Pierre Siméon « La mort n’est que la mort si l’amour lui survit ». J’entends ma voix, encore, tentant une inflexion face à la lumière du début du printemps. Et là, à l’instant, deux rêves de la nuit dernière m’on happé. Dans le premier je remettais en scène une pièce mise en scène par un metteur en scène célèbre bien avant moi, pièce évoquant un conflit sanglant entre deux hommes (l’un plus jeune que l’autre sans qu’on puisse dire que ce fût un rapport d’un père avec son fils). Il s’agissait de régler la scène finale dans laquelle les deux hommes se combattent sous le regard d’une femme (une comédienne « sans âge ». Dans sa version originale ce combat se déroulait avec des sortes de rames et le personnage le plus jeune (je crois) assommait l’autre et le blessait. Je répétais la scène avec les deux comédiens, mais je réalisais que l’un deux avait préparé une large épée pour trucider son partenaire. Je n’arrivais pas à régler ce combat, je pense que la peur me tétanisait, que j’en avais conscience et honte. Mais ensuite je demandais à Pascal pourquoi il voulait en finir avec son partenaire et il me donnait sa parole que je me trompais. Il tendait sa main droite en signe de « jurement » et je découvrais qu’à la place de sa main il avait une sorte d’appareil de métal qui lui en tenait lieu, habilement raccroché à son poignet. Je ne sais pas pourquoi mais ce rêve était « couronné » par la scène finale de la version originale du spectacle, sous l’auvent de bois d’une belle demeure…
Ce qui reste du second rêve est bref : je suis enfant, on me tend un verre d’eau en m’expliquant que c’est une eau minérale gazeuse spéciale (je ne me souviens plus du nom sur la bouteille hors que cette une eau que l’on trouvait dans l’Allemagne de mon enfance, alors que la scène se déroule en France). Je fais celui qui est choqué qu’on veuille lui apprendre d’où vient cette eau. Je le sais déjà ! Je me réveille sur cette drôle de sensation d’avoir toujours été celui qui savait qu’il savait… Qui en savait plus que les autres en tous les cas. Et c’était normal puis que je voyageais, déjà !

Je me suis souvenu de tout cela en regardant la lumière dans les arbres du jardin, et alors que je me disais que je devrais prendre de la hauteur avec moi-même, au lieu de ressasser tout ce qui fait que je me regarde par le petit trou de la serrure. Oui, désir de hauteur.

LE MARTYR. Marius von Mayenburg

La pièce de Marius von Mayenburg « Der martyr », est surprenante dans la production même de son auteur. Elle ne cherche aucun effet, de lyrisme, de structure, de poésie ou d’expressionnisme, mais elle traite directement d’un sujet : celui de l’extrémisme religieux. Et toute l’adresse de l’écrivain est de faire de son héros, un jeune collégien allemand, un fanatique chrétien. Comme si l’auteur s’était amusé à mettre en garde ses spectateurs tout en cherchant à exorciser des mentalités « petites bourgeoises libérales »… Non seulement la pièce se développe d’une façon extraordinaire par rapport à son point de départ (un adolescent renfermé qui refuse l’éducation du collège) et propose des rebondissements très réussies, mais elle stigmatise tout ensemble les éléments du « politiquement correct » qui assomme de plus en plus l’Europe des adultes.

Finalement « Martyr » pose la question de la démocratie : s’il y a de l’inacceptable, celui-ci doit être interdit pour éviter de miner la démocratie même. Curieusement, que ce soit à la maison, dans la salle de classe, au bord de l’eau ou dans le bureau du directeur du collège, le nombre de « sujets contemporains » abordés dans les confrontations entre le cas Benjamin, ses amis et les adultes (la mère, les profs, le directeur) est impressionnant, et chaque fois avec un point de vue original et personnel. Aucune « banalité » philosophique ou politique de nos démocraties malades ne sera épargnée. On suit d’abord le héros, on partage même sa radicalité, ses excès face à sa mère et à ses copains, et petit-à-petit son comportement devient dérangeant, étrange, inexpliqué hors par les sentences bibliques… Oui, il faut finalement s’y résoudre : cet enfant est un terroriste et il faudrait le traiter en tant que tel ! Mais qui l’osera ? Personne ne s’y risque, et la seule qui s’apprête à le faire après avoir été traitée de « juive » par Benjamin, est renvoyée à un autre sujet « intouchable », la pédophilie…

Malgré le traitement grave des sujets, jamais la fable ne se prend au sérieux (et c’est la seconde surprise par rapport à son auteur et au théâtre allemand : la pièce est drôle et on se laisse emporter par la verve des personnages, le bon sens bafoué du professeur de biologie, etc.) Et finalement le point de vue de départ du spectateur (le charmant bambin traverse une malencontreuse crise mystique) est mis à mal par une démonstration lucide de l’absence de morale de notre Europe globalisée…

La pièce est d’abord écrite pour la scène allemande étant donné la place de la religion dans l’éducation publique, le passé antisémite enfoui, la permissivité plus poussée que dans d’autres pays européens, mais elle peut se transporter facilement dans un pays comme la Lituanie, me semble-t-il. Sur les huit personnages, sept on des parcours très intéressants et difficiles, surtout pour de très jeunes comédiens, la question première est bien sûr de constituer une distribution avec trois adolescents (deux rôles essentiels). L’autre question est de trouver une solution scénique qui contourne la question du « réalisme politique » de la pièce. Celle-ci semble appartenir à la « Neue Sachlichkeit » allemande des années trente , il faut absolument lui trouver une forme adéquate qui permettre de comprendre, de ressentir le caractère métaphorique de son sujet…