DEVOIR DE VACANCES

Il y a des étés où vous avez envie de raconter vos voyages, les aventures que vous avez vécues loin de chez vous, dans le désert ou au bord d’une eau d’une infinie clarté, dans les sommets encore enneigés ou dans la savane africaine. Et puis, il y a des étés où c’est autre chose qui retient les souvenirs… Celui des rencontres et des douces soirées sur des terrasses, au bord des piscines ou en haut d’une dune…

La première soirée d’été a eu lieu fin juin avec Gérard, Françoise et Etienne en plein Paris. Les beaux jours arrivaient enfin, nous cherchions à nous retrouver depuis longtemps et Rudy avait eu l’initiative de cette soirée chez lui. Silvia venait de nous rejoindre pour fêter la dernière représentation de mon spectacle « Je pense à Yu ». Sans le savoir, c’était justement l’anniversaire de Gérard, le doyen et le plus jeune de nos amis : il se réjouissait d’avoir devant lui une saison théâtrale passablement chargée, ce qui fit l’admiration de tous et le fit rire aux éclats. A son âge, combien de comédiens ne trouvent plus de travail. Et lui est là, travaillant autant sa mémoire que soignant son physique d’aigle, toujours prêt à partir dans de nouvelles aventures avec des jeunes, des bien plus jeunes que lui… Françoise évoqua en détail les amis du théâtre du Soleil et nous raconta ses projets de vacances qui nous laissèrent rêveur… Nous trois, nous ne savions trop que répondre car nos déplacements étaient échevelés et ne ressemblaient ni à des vacances, ni à un voyage cohérent… Avignon, Toulon, Villars, Orange, Vilnius, la maison, Bruxelles, Paris… Un jour par ci, trois jours par là… Mais le parfum que donnait cette soirée de retrouvailles avec des amis si anciens, perchés que nous étions au dessus du jardin du Temple, serait le vrai parfum de notre été… D’ailleurs Françoise m’a confirmé il y a deux jours que cela avait été pareil pour elle. Ensuite je suis parti seul pour un marathon solitaire de travail à Vilnius pendant dix jours. Silvia nous a proposé de nous retrouver tous les trois à Avignon pour voir « par les villages ». Rudy arrivait d’Italie, Silvia de Vienne et moi de Lituanie. La soirée fut mémorable, je l’ai racontée par ailleurs.

Dès que nous sommes rentrés à Villars nous avons été invité dans une cour stéphanoise par Cyrille et Sylvie. Cyrille, ancien régisseur lumière de la Comédie (molesté lui aussi par la nouvelle direction) venait de découvrir les joies de l’indépendance après quelques années tourmentées, Sylvie souffrait, elle, de la pénibilité de cette même indépendance dans une profession en train de se perdre, la création d’accessoires… Mais toutes ces difficultés passagères de la vie étaient oubliées face à la liberté qui s’offrait à nous cinq d’envisager librement l’avenir, aussi incertain soit-il, là, assis dans cette cour, à l’ombre des hautes maisons du centre ville endormi.

Puis nous avons reçu chez nous Florence et son compagnon que nous ne connaissions quasiment pas. Ce couple de « vieux » artistes stéphanois (chorégraphe et écrivain plus jeunes que nous mais enraciné dans la Loire depuis plus longtemps) nous laissait entendre, à travers leurs récits d’un restaurant « privé » qu’ils avaient créé dans les années quatre vingt dix, que la ville avait connu une sorte d’âge d’or à ce moment-là, de « capitale libertaire » où pouvait régner quelque chose comme une « intelligence collective » et une saveur particulière… Nous n’avions, face à nos invités, qu’à dire combien nous avions à regretter de ne pas avoir été là plus tôt.

Puis nous sommes allés déjeuner chez nos amis châtelains Marie Ange et Daniel dans la plaine, eux souhaitant commenter avec nous la joie qu’ils avaient eu à découvrir « Par les villages » de Peter Handke, déjeuner où à nouveau soufflait la même recherche d’intelligence collective, avec l’idée de Daniel de créer sur ses terres une sorte de jardin philosophique qui se réunirait deux fois l’an, sans programme préétabli, juste avec l’idée de converser et de débattre avec quelques européens, de ce qui nous anime et nous trouble… L’idée fait son chemin et nous devons nous retrouver à Vilnius pour en parler.

Nous cherchions tous les trois depuis longtemps à inviter « nos » médecins de famille, Viviane et Olivier, un couple de vrais stéphanois, connaissant la ville « du dedans » étant donné leur pratique. Un long samedi au soleil au bord de la piscine a renforcé nos liens tout en continuant de nous éclairer sur l’âge d’or stéphanois que nous n’avions pas connu, un moment où probablement, les élites locales ont senti monter un tel vent de liberté qu’elles ont « jeté leur chapeau par dessus les moulins », comme on dit vulgairement. Nous avons eu autour de nous un certain nombre d’exemples de ce « soixante huit » des années « quatre vingt dix » qui semble s’être emparé de la ville grise. Les récits d’Olivier et de Viviane nous ont confirmé aussi que nous étions plutôt du côté de la mesure et que celle-ci continuerait de nous guider et d’abriter notre amitié grandissante… Nous nous sommes quittés en nous promettant de ne pas laisser passer trop de temps avant de continuer à nous voir (quelle belle expression inventée je crois par Olivier !).

A peine arrivés à Toulon, et après avoir laissé Rudy à Orange, Silvia et moi nous sommes laissés inviter par Pierre : les moments partagés sur son balcon du Faron avec sa voisine Carmen furent parfaits, nous « re-faisions » connaissance (puisque nous ne nous étions pas vus depuis quarante cinq ans ou presque) et nous découvrions son milieu: si éloignés du nôtre, et pourtant jamais nous ne nous sommes autant trouvé en pays de connaissance, Silvia plutôt de tempérament farouche (Pierre l’a surnommé le diamant brut), se laissant apprivoiser sans réserve! Les journées toulonnaises, partagées essentiellement avec mon frère et ma belle-sœur dans une ambiance d’amusement constant, nous ont curieusement rapproché de cette ville, pour moi devenue si lointaine depuis la mort de mes parents, et que Pierre s’emploie discrètement à me faire aimer à nouveau… Flottait dans l’air un parfum de temps retrouvé par la force de l’amitié! Mais aussi grâce à l’affection sans faille de mon aîné et de sa femme, remarquant avec tendresse et intérêt ce retour au bercail, les journées dans leur maison du Mourillon nous ont plongé en profondeur dans le repos. Nous avons rejoint avec légéreté Martigues trois jours plus tard pour y retrouver Annette et l’équipe si bienveillante du théâtre, mais aussi notre « nouvelle  amie » marseillaise, la volcanique Edmonde qui, après le spectacle nous ouvrait sa bastide pour deux jours. Là, au milieu des pins et face à la Sainte Victoire, ce fut la confirmation d’une amitié aussi rare qu’inattendue. Nous étions Silvia et moi sous le charme de cette femme si directe nous ouvrant son cœur d’une si généreuse façon. Je n’avais qu’une hâte : que Rudy nous rejoigne pour partager cette harmonie secrète. J’allais de nuit à Orange et le ramenait afin que la rencontre avec Edmonde puisse se faire plus rapidement… Nous n’avons pas été déçu. Ils ont une amie marseillaise en commun et les histoires des uns et des autres ont continué à fuser au rythme du chant des cigales du petit déjeuner à l’après-midi où il ne fut pas facile de quitter le cabanon d’Edmonde.

Après la sainte Victoire, c’est le Mont Ventoux qui nous a abrité pour une semaine en attendant la représentation que Rudy préparait à Orange. Pierre, son ami Olivier, leur amie Carmen sont « montés » de Toulon, puis Edmonde nous a rejoint depuis Allauch… Là, j’ai crains la rencontre de deux psychanalystes hautes en couleurs et si différentes (Carmen, plus « sorcière » bienveillante, Edmonde, plus savante et sûre d’elle). Mais leur entente fut immédiate…Olivier prépara un dîner, Vladimir, un jeune metteur en scène de nos amis, notre fils spirituel à tous les trois nous a rejoint et l’aimable compagnie a pris le chemin du théâtre antique pour y assister à la représentation d’un opéra mettant en scène une amitié trahie…

Pour la première vraie représentation, deux jours plus tard, ce furent mes amis d’enfance Guylain et Brigitte qui nous rejoignirent pour une soirée rieuse et douce, malgré leurs soucis d’avoir enfin « lâché » une entreprise qui les a enchaîné toute leur vie… et à présent leur manque… J’avais pris la peine quelques jours auparavant de proposer à Guylain, dont je soupçonnais que le changement de vie n’était pas facile, de venir marcher avec moi dans la nuit au milieu des vignes. Les étoiles furent les seuls témoins de nos confidences de vieux garçons encore si proches de leurs émois adolescents. Rien de tout cela avec l’ami Pierre à peine retrouvé … Nous n’éprouvons pas le besoin d’épanchement (il faut dire que depuis nos retrouvailles épistolaires nous avons eu tellement l’occasion de nous raconter dans les moindres détails que lorsque nous nous voyons nous nous contentons de nous regarder, oui, c’est aussi cela l’amitié, s’observer de façon bienveillante).

Une fois repris le chemin de Villars nous nous sommes empressés de répondre à l’invitation de notre amie Martine dans sa propriété jouxtant la Bâtie d’Urfé: quelques tréteaux montés dans le parc à l’ombre des grands chênes ont accueillis notre rencontre au milieu d’une vingtaine d’hôtes. Martine sait recevoir simplement dans son domaine familial et nous ne manquons jamais ce rendez-vous estival qui tisse lentement et sûrement des liens commencés il y a longtemps sur le ton de la mondanité. Il y a chez elle et Thierry une vraie capacité à créer de l’attachement sans en avoir l’air… Nous avons ensuite couru la campagne pour aller entendre des musiciens dont Martine organise les concerts. Joie de la musique partagée avec les musiciens. C’est pas tous les jours !

Le soir, sur le chemin du retour, Silvia, Rudy et moi étions comblés d’amitié et de musique, nous avons préparé nos bagages dans la joie de la journée passée et l’exaltation de rejoindre le lendemain les bords de la Baltique. Dans ces vacances sans idée préconçue, ces cinq journées s’annonçaient comme un sommet. Nous nous sommes retrouvés dans le parc naturel de Nida avec sable, végétation variée au bord des dunes et petits villages de pécheurs avec ses accortes maisons de bois. Un lieu idéal pour abriter notre recherche de paix. Quasiment situé en dessous de la maison que Thomas Mann avait achetée pour se reposer l’été avec les siens. La surprise vint, là, du fait que ma jeune et belle costumière était en vacances sur la même langue de terre que nous : après cinq jours passés entre nous trois (ce qui est aussi en soi une fête) nous avons donc dîné avec Agné et Saulus dans une ancienne « maison des écrivains »

Datant de la domination soviétique. Quiétude assurée sur cette terrasse sur les dunes où il s’agissait simplement de faire connaissance avec des artistes de la jeune génération dans une Lituanie toute aussi jeune, belle et ambitieuse qu’eux…

En rentrant chez nous à Villars encore tout imprégnés de cette ambiance maritime, nous avons trouvé le moyen de nous faire tous les trois une journée d’enfer ! La raison en a peu d’importance, mais il nous a probablement fallu tester notre entente, pousser nos caractères jusqu’à l’éclat… Cela a commencé un matin… le soir c’était terminé. Nous avons fait la paix autour d’un verre et avons lancé une invitation (pour nous la dernière de l’été dans le domaine villardais) à un couple de musiciens, Florence Bertrand, musicologue et son mari Serge, corniste. J’étais le seul de nous trois à connaître Florence et nous ne connaissions pas Serge. La soirée a continué tard dans la nuit, à évoquer autant l’abbé Carl de Nys, haute figure de la critique musicale des années soixante et maître de nos invités, que la création de « La clémence de Titus » (qui nous est chère à Silvia, Rudy et moi puisqu’elle marque en même temps la naissance de Florian et le début des voyages répétés de Rudy à Bruxelles), que l’histoire de la famille Bertrand ou la lutte sans cesse chez Mozart entre les ténèbres et les lumières… Nos nouveaux amis n’arrivaient plus à nous quitter et nous avons pris cela pour ce que c’était : un désir d’attachement…

Enfin, pour les derniers jours de cet été peu vacancier, nous sommes allés passer une journée à Bruxelles pour régler des affaires immobilières. Thierry et Elisabeth qui s’occupent de nos « pieds à terre » nous attendaient chez eux, et les « affaires » ont pris un tour si amical et une curiosité si bienveillante que c’est nous qui n’arrivions plus à les quitter… le soir, avant de reprendre le train pour Paris Florian, nous a fait le plaisir de passer un moment avec nous… tout en sachant que nous nous retrouvions deux jours plus tard pour fêter en même temps la fin des vacances et l’arrivée à Paris de nos amis new-yorkais Bill et Ralph… Bruxelles fut une journée de rêve d’avenir, comme il en faut de temps en temps.

Hier, donc, nous attendions « les américains », comme on dit entre nous. Nous avions préparé tous les trois de la nourriture la veille afin de ne pas être dérangé pendant ce dimanche de fête exceptionnel. Ralph et Bill sont arrivés les premiers de l’aéroport, Florian a suivi et nous sommes restés réunis jusqu’au soir dans l’appartement ensoleillé de Rudy à boire, à nous donner des nouvelles, regarder des photos, faire des projets, écouter parler Florian de ses films à venir et l’aider à rédiger un texte d’intention En passant et l’air de rien, Ralph et Bill nous ont annoncé qu’ils s’étaient marié l’avant veille, comme cela, et nous avons continué à boire à leur santé. Nous leur avons proposé de passer nos prochaines vacances ensemble sur la côte Ouest, histoire d’avoir cette fois de « vraies vacances ». Nous avons évoqué notre été, Silvia a lancé que nous étions en train de nous faire de nouveau amis près de chez nous alors qu’elle était convaincue que c’était impossible. Le soir, nous étions tous les cinq ivres, mais pas seulement de l’excellent whisky que nos amis avaient ramené dans leurs bagages. Nous étions ivres d’amitié.