Soirée zagréboise

On fêtait ce soir à Zagreb la sortie en librairie de l’autobiographie de Mani Gotovac. Cette dame aujourd’hui septuagénaire, inconnue chez nous, a consacré la plupart de son temps à diriger plusieurs théâtres importants avant et après la guerre (les derniers étant Split et Rijecka). Elle a « inventé » depuis sa place de directrice le nouveau théâtre croate d’après la Yougoslavie et encouragé un nombre conséquent d’artistes. Soirée de souvenirs donc, d’hommages souvent ennuyeux, mais dans l’ambiance d’une boîte typiquement zagréboise, sorte de cave où les gens se réunissent pour entendre de la musique ou discuter. Pour moi, c’était l’occasion de revoir Mani. Elle est la première personne que j’ai rencontré dans ce pays, c’est grâce à elle que j’ai rencontré ensuite Ivica Buljan, grâce à Ivica que j’ai été présenté à Dubravka Vrgoc. Tout en écoutant les discours et la musique, je réalisais que tout cela remontait à neuf ans, que j’avais immédiatement aimé ces gens et leur langue, leur mélange méditerranéen, slave avec un zeste d’empire austro-hongrois, la hauteur de leur voix et la chaleur de leur contact. Une dizaine de voyage, deux productions, de multiples invitations, des rencontres artistiques avec des metteurs-en-scène, des comédiens, des compositeurs, avec chaque fois cette dose de déraison et d’humour mélancolique au rendez-vous… Je fêtais donc ce soir un peu cette heureuse histoire avec ce pays, alors que je viens d’y revenir pour répéter.
J’écoutais avec attention des discours bien ficelés, j’observais une assistance très mélangée en âge et en fonctions, venue pour fêter une personnalité populaire, mais aussi pour se retrouver (comme on se retrouve facilement dans une petite capitale). Le maire était lui-même là incognito, préparant habilement son début de campagne, sous les lumières colorés et tamisées du club. Je ne comprends pas exactement la langue de mes amis, mais je la devine à force de l’entendre. J’ai embrassé Mani et l’ai remerciée en italien de m’avoir si bien accueillie à Rijecka il y a neuf années. Je me suis souvenu que lors de cette assemblée générale de la Convention Théâtrale Européenne (présidée aujourd’hui par Dubravka Vrgoc) j’avais aussi fait la connaissance de Paolo Magelli, un de mes collègues favoris que j’ai croisé depuis autant en Croatie, qu’en Allemagne et en Italie. Et qu’au dessus de toute cette amitié planait la figure de Biljana Sbrjanovic qui compte dans toute cette partie de l’Europe. J’ai réalisé enfin que le public me connaissait comme metteur-en-scène de « Polet » qui avait fait un certain bruit dans le pays il y a quatre années. Tout cela était assez plaisant mais il ne fallait pas que ça dure, au risque de devenir lassant et d’ennuyer mon ami Rudy à qui j’imposais des mondanités dont il n’avait que faire…
Et puis se produisit un petit événement… j’avais bien remarqué en coulisse deux messieurs âgés et bien mis, qui ne tenaient pas en place (surtout l’un), trépignaient et s’amusaient de ce qu’ils entendaient.
Ils entrèrent en scène comme pour couper le discours emphatique d’un gros monsieur essoufflé et enrhumé. L’un deux alla vers le piano, l’autre s’empara du micro de l’orateur. Et ça commença. Une succession de chansons apparemment très populaires chantées par un mélange de Brel et de Bécaud, qui aurait leur âge… On m’a dit qu’il s’appelait Arsen Didic et que c’était un demi-dieu. En effet, la moindre de ses inflexions était ciselée, le moindre de ses gestes atteignait pile le spectateur, avec une grâce que seuls ont les artistes âgés, celle qui mêle à l’expérience la connaissance intime du don de soi autant que la réserve. J’étais transporté. Et il nous a fait présent d’un récital entier. Probablement à cause de rhumatismes articulaires, il ne tenait pas en place, devait toujours faire de petits pas d’un pied sur l’autre, ce qui donnait à sa présence quelque chose de surréel et de charmant. Après avoir savamment flatté son pianiste, il le pria de sortir sans ménagement (celui-ci s’y soumit) et il s’installa au piano lui-même pour interpréter son répertoire des années soixante dix. Une toute petite fille vint se poser au bord de la scène pour l’écouter tout en dansant, il lui dédia une chanson entière en la lui adressant, aussi subjugué que sa minuscule auditrice. Il ne fallut pas attendre les applaudissements finaux pour découvrir la fidélité d’un public pour un artiste infiniment populaire… J’allais déranger Mani en pleine séance de dédicace, la féliciter et l’inviter à ma première. Je la trouvais en peine forme et resplendissante. Et je rentrais dans le froid encore tout plein des chansons d’Arsen, en écoutant les trams crisser sur leurs rails dans la nuit. A peine je franchissais le seuil que la neige se mit à tomber.

Lundi 18 Février