La vie est un songe

Voilà le titre qui m’a semblé le plus approprié pour décrire ma lecture de « Un instant avant de mourir » de Sergi Belbel. La pièce évoque le chef d’œuvre de Calderon a plus d’un titre…
Il s’agit d’abord de sept scènes, sans lien les unes avec les autres, jouées par un, deux ou trois personnages, et qui se terminent toutes par la mort brutale de l’un d’eux. La première, par exemple, présente un scénariste qui raconte à sa femme le film qu’il vient de terminer, il a brutalement une douleur au bras qui s’intensifie, il a un infarctus et meurt sur place. On rencontre aussi une mère qui cherche à faire manger du poulet à sa fille, l’enfant refuse et finit par manger voracement jusqu’aux os, et meurt étouffée. Le suspens se double vite de savoir qui va mourir et comment … La sixième de ces sept longues scènes (dans lesquelles le langage fait toujours pression sur l’autre, ce qui veut dire qu’un des personnages est très bavard) joue dans une voiture de police. Les deux flics (la femme est au volant) se disputent, ils sont appelés d’urgence pour sauver quelqu’un, elle accélère, ils renversent un motard, celui-ci meurt faute de soin… La scène suivante met en scène un homme qui rentre très tard dans sa villa isolée. Il y trouve un intrus venu l’assassiner. Celui-ci lui donne cinq minutes pour prier Dieu et lui demander de ne pas l’exécuter : sa victime lui décrit sa propre famille en détail. L’autre tire. A ce moment-là de la lecture, on est déjà convaincu de lire une grande pièce. Après la dernière scène tragique, les choses s’inversent : on retrouve le tueur et sa victime, le scénario est le même, mais la victime raconte (avec les mêmes mots) comment sa famille à lui est constituée, et combien ses enfants l’aiment et auront honte de savoir que leur père est un tueur… Celui-ci flanche, laisse tomber son arme, la victime la ramasse, le menace et appelle la police, on se retrouve dans la voiture de flics…Les personnages de chaque scène se retrouvent dans les mêmes situations, mais des changements de comportements ou des hasards font qu’ils ne rencontrent pas la mort. Plus fort encore, les sept « histoires » qui n’avaient pas de lien dans la première partie, en ont un à présent et le hasard fait qu’ils se rencontrent. La pièce se re-déplie de manière « non tragique », jusqu’à la dernière scène ou le scénariste qui a raconté son film jusqu’au bout (le spectacle dans son entier) écoute à présent les critiques redoutables qu’en fait sa femme… et qui constituent la conclusion de l’ensemble.
Le procédé est magistral, la recomposition d’une réalité demeurée mystérieuse sous nos yeux absolument inédit. Il y faut douze comédiens hors pair car il est impossible, ou presque, de doubler des rôles. Idéalement, les deux scènes dans le fourgon de police devraient se jouer en direct à l’extérieur du théâtre et être projetées devant le public pour que l’effet de leurre de la représentation soit complet. Le réalisme des six autres décors n’est pas non plus facile à réaliser, tout en préservant la rapidité des changements. Une pièce difficile, mais un challenge pour toute une équipe et la chance de réaliser un succès tout-à-fait particulier…