Miracle à Essen

« Job » est un roman de Joseph Roth qui raconte l’histoire d’un pauvre instituteur juif russe, insatisfait par ses quatre enfants et le sort que lui fait son Dieu, surtout affligé d’un benjamin  épileptique. Le plus âgé fait fortune en Amérique et invite sa famille à le rejoindre à New-York en 1913. Le second s’est engagé dans l’armée du Tsar. Tous émigrent, hors l’épileptique jugé condamné…Job ne se fait pas à la vie américaine, le schtettel lui manque, il se sent coupable d’avoir laissé son fils malade en Russie, il ne s’adapte pas… Voici la trame que le metteur en scène Wolfgang Engel a choisi de porter à la scène. Il connaît les problèmes de l’adaptation de la prose au théâtre et n’a pas cherché à les éviter : les comédiens passent subtilement du dialogue au récit, sans effet de mise à distance, plutôt en demeurant dans l’état dans lequel ils ont laissé leur personnage, l’espace choisi est abstrait, une sorte de labyrinthe qui évoque l’écriture hébraïque, surtout la vie « séparée »  du ghetto et impose aux comédiens de monter et descendre sur des murets en pente définissant ainsi différentes hiérarchies familiales entre frères et sœur, entre époux, le plus jeune frère, le malade étant toujours renvoyé au plus bas de ses murets dans sa gênante nudité. Mais c’est surtout un espace qui contient beaucoup d’air qu’a conçu le metteur en scène allemand avec son scénographe.. Sa blancheur abstraite laisse un espace immense à l’imagination (toute la hauteur du théâtre)  et laisse deviner quelque chose derrière les deux portes qui le clôture. Lorsque l’ensemble du décor qui est posé sur une tournette, se met en mouvement (lors du voyage en Amérique), tout chavire et se découvre sur la seconde moitié de la tournette un espace blanc absolument vide et pentu, une sorte de désert, une ville-désert… qui ne jouera que très peu, la famille de Job se retrouvant vite dans un nouveau ghetto, mais celui-là sans vie véritable ? L’histoire nous est racontée au rythme des pages d’un livre qu’on tourne, et pourtant, pas de problème de longue « introduction »,  ni de temps ralenti. L’art de cette représentation est de mettre le temps en suspension. On est immédiatement pris par les tensions qui lient parents et enfants et se cristallisent sur le malade. Le spectacle commence par une crise d’épilepsie de celui-ci, que les autres membres de la famille observent médusés avant de la calmer brutalement. Il sera maîtrisé, ramené dans sa voiture de bébé (des comédiens adultes jouent tous les âges des enfants ce qui aide à croire au roman de chacun, comme si les personnages étaient traversés par le temps) avant de devenir le jouet de ses trois aînés. On se demande constamment où va le spectacle, et ce qui arrive au protagoniste, les scènes sont interrompues par du récit juste avant d’atteindre leur climax. On ne sait jamais ce qui va arriver, et la technique de passage du dialogue à la pose (souvent brutal et inattendu) permet de confirmer cette sensation qu’on nous cache quelque chose… Une fois arrivé en Amérique, on voit bien que Job dépérit à vue d’œil (sans maquillage ni transformation de costume, la transformation du comédien est impressionnante), que le temps passe sur lui comme un nuage dans le ciel et en fait un vieil homme en un instant. Cela est montré de manière très exacte. Le temps passe en effet, le tsar est tué en Europe, l’Amérique entre en guerre, un des fils s’engage dans l’armée américaine, l’autre dans l’armée russe, la fille épouse le meilleur ami américain du fils fortuné, les affaires ne marchent plus, son ami vient annoncer la mort au front du fils « américain »… La femme s’effondre contre un muret et meurt… La comédienne raconte elle-même sa propre crise de désespoir à l’annonce du décès de son fils et sa fin (elle dit qu’elle s’arrache les cheveux par touffes mais ne fait rien de tout cela), puis elle reste en scène jusqu’à la fin du spectacle,  terrée dans le labyrinthe, face à nous… Et l’on continue de se demander où va nous mener cette histoire au fond bien banale d’émigration, de fragilisation du moi de chacun dans le déracinement. On a même droit au vieux gramophone sur lequel Job écoute obsessionnellement toujours les premières mesures d’un morceau de musique juive, l’effet très beau de ce moment vient du fait que le son est bas et qu’on l’entend à peine dans la salle… Et puis, arrive en haut du mur qui clôt l’espace, un grand et beau jeune homme en costume de ville. Il raconte qu’il est chef d’orchestre en tournée aux Etats Unis avec son orchestre de musique juive, qu’il vient d’un village de Russie, où il a été recueilli à la suite d’un incendie, que c’est là qu’il a commencé à parler et que son protecteur lui a fait apprendre la musique. En un instant, votre cœur, en attente depuis deux heures d’un élément qui puisse vous aider à construire un récit intime à partir de ce qu’on vous raconte, s’ouvre… Vous comprenez enfin pourquoi on vous a tenu en haleine… Il y a un miracle dans cette histoire et c’est ce que Wolfgang Engel a magnifiquement mis en scène. Après deux heures d’un spectacle analytique, certains critiques allemands ont parlé de « sémiotique », l’émotion se libère, d’abord par la lente reconnaissance que les spectateurs, comme Job, font du fils malade (l’animal nu et violent du début est devenu un jeune homme aux meilleures manières), ensuite par le fait que huit musiciens entrent en scène, que le fils fait asseoir son père dos au public et commence à diriger la musique auparavant entendue. Le morceau se prolonge, on sent Job bouleversé se refermer sur son corps fatigué, s’endort-t-il, ou bien meurt-il, le spectacle ne le dira pas…

Je tiens à préciser que Wolfgang Engel est né en 1943, qu’il a grandi en RDA et y a créé des spectacles légendaires, qu’il a dirigé le Théâtre de Dresden avant la chute du mur et y a mis en scène le premier Ionesco, qu’il a ensuite dirigé le Théâtre de Leipzig et que ces versions des grandes pièces de Schiller demeurent des modèles de clarté et de beauté plastique. Il a reçu l’année dernière le Prix Faust pour l’ensemble de son œuvre.