Théâtre et punition

…. « Vindicta » est à vrai dire un texte d’une lecture assez déconcertante… Il semble faire table rase, volontairement ou non, de quelques certitudes théâtrales. On se questionne, on s’irrite pour finalement lui trouver des qualités rares…
Aucune didascalie n’indique comment s’appelle le personnage qui parle, on sait juste que c’est une femme… même pas « elle », nulle part, elle n’a pas de nom. A moins que le titre de la pièce soit son nom (le féminin du mot latin peut le laisser penser) ? Qui aimerait s’appeler Punition ?
Disons qu’elle pourrait s’appeler Punition. Ou qu’elle se serait surnommée ainsi. C’est un nom qu’on peut choisir pour se distinguer quand on est depuis dix ans incarcérée… Voilà à peu près ce que l’on sait d’elle: peut-être un nom et une longue captivité. Pour le reste… On sait qu’elle parle puisqu’on lit ce qui est censé être ses mots. Mais parler est peu dire dans son cas, elle brode, à tous les sens du terme. Noblement, d’abord, elle fait de la broderie en parlant, c’est une dentellière (à moins que ce ne soit celle qui se cache derrière elle qui le soit), plus vulgairement, seule dans sa cellule elle se raconte des histoires.
Mais se les raconte-t-elle vraiment ? Ou nous les raconte-t-elle? C’est impossible à détecter au premier coup d’œil… Elle ne nous facilite pas la vie, cette dentellière!
Mais ensuite, elle ne nous raconte pas d’histoires, justement. Elle ne dit rien sur elle. Elle se dit, c’est autre chose… Et nous, nous sommes tellement curieux de son histoire… Si elle s’adresse à nous, c’est une ruse à elle, si elle se parle seule dans sa cellule, c’est une ruse de celle qui la fait parler…
Donc, c’est une dentellière. Mais elle connaît la musique, cette dentellière-là, croyez-moi! Elle parle d’une façon qu’on aimerait bien savoir où elle l’a apprise… Hé bien, elle l’a apprise en prison la musique, c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire. Mais quand elle parle, c’est comme une comptine, vous savez, ces refrains à répétition qui bercent l’enfance et viennent doucement se graver dans nos têtes blondes, ces comptines qu’elle aurait pu apprendre de son père et chanter à son enfant…
Mais cette comptine-là, elle est sacrément élaborée: on sent qu’elle émane d’un corps docile qui serait pris par instants et brusquement le mors aux dents. Les mots ne lui viendraient pas, le dire lui serait impossible… C’est une comptine à deux mouvements alternés, donc.
Mais il y a plus dans ce dire, c’est le troisième mouvement, celui qui vient souvent se tresser aux deux autres. Il n’a qu’un nom ce mouvement, c’est le silence. Musical d’abord, ce silence devient vite théâtral… Et là, il faut s’arrêter un temps soit peu !
Il faut entendre Vindicta dans le silence, c’est là qu’elle est la plus éloquente !
Quand «elle» parle, c’est comme si ça se défaisait en elle et quand vous la lisez ( ou l’écoutez, c’est selon) ça se défait en vous… Et pas un détail pour rattraper la pelote de fil qui se dévide. Pendant qu’elle brode d’une main, le fil s’écoule de l’autre… Et vous, vous y perdez votre latin, ou le peu qui vous reste puisque vous savez à peine que Vindicta signifie Punition en latin…
Si ça se défait pendant qu’elle brode, notre héroïne, c’est que sa narration importe peu, et d’ailleurs elle le dira : « Mais vous savez tous ça, c’est pas la peine de vous donner de détails ».
C’est en fait son double geste de brodeuse et de « perdeuse » qui tient lieu de narration. Et quand vous l’avez compris, et que vous êtes sous le charme, vous vous laissez porter par son désastre… Drôle de manière de soutenir l’intérêt du spectateur, non ?

On l’aura compris, le théâtre d’Aude Guérit est un théâtre de voix et de gestes, en un mot il appelle l’incarnation et pourtant, il y manque quelque chose d’essentiel au théâtre : quelques détails pour pouvoir vous raccrocher aux branches. « C’est quoi son milieu, comment était son père, comment s’appelait son enfant, et le mode de vie avec son mari, c’était quoi ? » vous dîtes-vous en lisant. Hé bien, l’auteure ne vous livrera rien, pas une anecdote, pas un détail de sa misérable existence. On lui reprocherait bien de s’ingénier à ne pas traiter son sujet…Et donc, au milieu de la lecture de la pièce, vous vous dites que c’est raté, qu’aucune loi du monologue contemporain n’est ici respectée… Mais en fin de compte c’est peut-être Aude Guérit qui a raison d’enfreindre ces vulgaires lois de la vraisemblance !
Nous ne saurons donc rien des cortèges de fantômes qui encombrent la mémoire de Vindicta!
Mais est-elle alors une criminelle coupable ou non coupable ? D’autant qu’elle ne plaide jamais pour elle ! A-t-elle des circonstances atténuantes ou pas? Votre conscience erratique de lecteur ( ou votre imagination erratique) vous taraude et ne vous laissera pas en paix un instant.
A moins que vous ne lâchiez prise… Et au moment où vous vous détendez enfin, vous réalisez que c’est un vide qui s’énonce à travers elle. Et au théâtre, le vide, c’est comme le silence, c’est beau, mais ça ne peut pas durer longtemps ( croyez-vous) . Et bien, Aude Guérit, elle les fait durer les silences, elle le fait résonner le vide, et c’est sacrément beau!
Elle nous révèle combien nos gestes connaissent une souplesse que les jugements éthiques ignorent : qu’est-ce qu’un geste criminel, et comment se mesure-t-il ? Et notre place de lecteur s’en trouve drôlement bousculée… Vous n’êtes plus en position de juger, vou êtes convoqué à découvrir et vivre avec cette découverte…
Nous voilà donc devant elle, sujet qui paraît manquer de définition mais dont la porosité finit par étonner, fasciner même. Quand je parle de sujet je parle de présence charnelle par le langage. Puisque nous ne faisons que supposer qu’elle porte un nom et qu’elle se définisse dans un espace… Parlons-en.
« Mais je ne suis pas seule, moi ! » s’exclame-t-elle après de nombreuses phrases adressées à la deuxième personne du pluriel. Parle-t-elle à ces nombreux « vous » qui l’habitent ? Parle-t-elle a des « vous » imaginaires convoqués dans sa cellule, ou nous parle-t-elle à nous, ses lecteurs ou spectateurs ?
Les trois solutions sont envisageables, elles sont cohérentes et en même temps improbables, n’était la force de la représentation théâtrale qui rend tout possible.
En fait, les parois de sa cellule sont aussi poreuses que celles de son enveloppe physique, et celles aussi de sa conscience… Là où « elle » s’arrête et où l’autre commence sont des concepts qui demeurent aussi ambigus pour « elle » que le fait de savoir pour vous s’il y a un quatrième mur (celui de la cellule) ou si elle s’adresse directement à nous… Vaste question.
Contentons-nous de nous rappeler qu’il y a des formes molles dans la peinture, pourquoi n’y aurait-il pas des parois poreuses au théâtre… et comme Aude Guérit est aussi peintre… elle sait combien les frontières sont mouvantes, changeantes. Il suffit d’un trait de pinceau et tout peut se dissoudre ou changer de forme, il suffit d’un léger frissonnement de lumière pour qu’on ne sache plus si l’on est dehors ou dedans.

Ce côté « pictural » de l’écriture est aussi dérangeant que délectable et tentera certainement tout metteur en scène qui aime jouer de la scène comme d’un piège.
Il s’agit en fait d’un théâtre où tout peut basculer d’un mot à l’autre, le sujet, la situation, la place du récepteur…Et comme Aude Guérit part d’un axiome simple et incontournable (la vérité étant impossible à atteindre, autant ne pas lui faire porter le masque ridicule du vraisemblable), nous pouvons être assuré d’un voyage à l’intérieur de nous-même qui viendra faire mal dans toutes les niches de la conscience.
Puisqu’il faut bien qu’il y ait une fable, je tenterai pour terminer de la serrer dans une unique phrase: tuer sa progéniture et son géniteur, c’est être condamné à l’impossible présent , on ne peut que se supprimer pour fuir cet enfer.
« Vous voulez des détails comme tout le monde, enfoirés ? » s’exclame-t-elle.  Et si le théâtre était une punition ? C’est en tous les cas ce que cette phrase sous-tend, ce qu’elle semble nous dire… Si on était là pour se faire engueuler ? Hé bien, c’est bien possible. Le dernier et pas le moindre des paradoxes de « Vindicta » serait peut-être de nous faire envisager le théâtre comme une punition nécessaire. Cette hypothèse réserve autant d’ironie que de gravité pour qui saura la lire !