Soliloque de Michel Baron à Monsieur Molière mort, dans la nuit du 27 février 1673

Michel BaronPendant que les musiciens entonnent le final carnavalesque du «Malade imaginaire », un jeune homme entre en scène. C’est Michel Baron, l’acteur fétiche de Molière. Il a fière allure dans son habit, mais toute sa silhouette est embrumée par la tristesse, bien que sa démarche demeure dansante et que sa bouche soit toujours prête à sourire. Il a sur la vie le regard de ceux qui s’émeuvent vite mais rient facilement… Il écoute avec une grande attention les musiciens et les chanteurs qui interprètent en latin macaronique les mots permettant à Argan de rentrer dans la confrérie des docteurs… A un moment précis, le jeune homme interrompt la musique et dit :

C’est là, c’est exactement là, à ce moment-là, que j’ai vu votre visage se contracter. Vous avez immédiatement fermé votre bouche, vos gros yeux ont roulé dans leurs orbites d’une bien étrange manière, inhabituelle pour moi, qui connais vos yeux par cœur, comme si les planètes tournaient en une fois contre leur sens normal. Et la musique s’est tue, le silence s’est fait, Armande et Henriette ont quitté leurs masques de docteurs. Votre bouche s’est ouverte, vide et profonde, un vrai sépulcre. Vous avez laissé sortir d’elle un râle que vous avez sitôt transformé en un rire bruyant, et avez donné ordre à La Grange de continuer la cérémonie. Il a demandé à Charpentier de reprendre la musique… Vous vouliez aller au bout. Mais comment, en vous riant encore de la mort et de la science, de l’arrogance des savants comme de la bêtise des prêtres, à votre habitude, alliez-vous expirer entre ces prophètes bavards que sont les médecins, ces illuminés messianiques tonitruants que vous aviez demandé à Charpentier de faire chanter autour de vous ? Vous laisseraient-ils aller jusqu’au bout cette fois, mon cher maître, tant aimé, tant trahi, mon tendre patron, mon plus que père, mon ami ?

Ce matin à deux heures, vous venez de mourir et je vous pleure, mais que ces pleurs ne me fassent oublier que je n’ai su vous rendre qu’inconstance et traîtrise… Cette vérité redouble mes larmes. J’aimerais tellement que vous les sentiez couler de mes joues, mes larmes de reconnaissance… Vous m’assuriez que mon âge et mon talent pardonnaient tout, mais je sais ce que vous avez souffert de mes fugues mystérieuses, de mes abandons soudains et surtout de ma jalousie. Vous disiez qu’il fallait bien que jeunesse se passe. Je voudrais pouvoir vous dire pardon à présent, mon cher Molière, pour toutes mes trahisons, railleries et tromperies… Je voudrais vous aimer encore et encore, comme un fils aime son père, mais aussi un ami son ami, en toute dévotion pour l’objet qui anime son cœur. Mais j’ai tant, d’abord, à vous confesser, et ma confession, croyez-moi n’aura rien de dévot…

Bien que je sache que ces mots ne vous atteignent pas, je n’ai envie que de vous divertir par mon discours. Comme je n’ai jamais osé le faire, trop impressionné que j’étais par votre allure et votre mine.
Ici les musiciens jouent la suite de la Cérémonie.
Hier soir, j’étais dans la salle parmi les spectateurs, je peux vous l’avouer maintenant. Je voulais vous voir jouer votre dernier succès, sans que vous sachiez que j’étais là à observer le moindre de vos regards, la moindre de vos intonations…

Cela n’a trompé personne dès votre monologue d’entrée : Argan comptait l’argent qu’il devait à ses médecins, mais Molière réglait ses comptes avec lui, avec les siens, avec les absents, le Roi, moi…

À quelle humiliation vous a conduit le nouveau privilège octroyé par le Roi à Monsieur Lully, et combien il a intrigué en coulisses pour l’obtenir ! Il va pouvoir les écrire à la chaîne, ses « tragédies lyriques » ! Et tout cela pendant que notre grand Roi guerroyait en Hollande ! Il a fallu qu’il en envoie des émissaires à cheval jusqu’à Maastricht pour obtenir du Roi l’autorisation d’ouvrir son Opéra National tout à sa gloire !

Oui, bien sûr, il est victorieux en Hollande, notre grand Roi, mais que veut dire cette victoire pour les Parisiens? Et que penser du siège que nos troupes font subir aux Hollandais. Il s’agit tout juste de les empêcher de développer leur commerce international ! Arracher la Hollande aux griffes espagnoles »c’est la faire tomber dans l’escarcelle française! Vous faites chanter la victoire de notre Roi en Prologue à votre comédie, mais j’ai bien senti, et votre public avec moi que, dans vos vers de mirliton, vous n’en pensiez pas moins…

Ici les musiciens jouent le Prologue raccourci.

Quand je pense que c’est pour moi que vous écrivîtes Cléante, quelle fureur me prit hier soir en entendant La Grange jouer ce qui aurait dû me revenir… Je ne vous dis pas quel sentiment m’animait en le voyant jouer à vos côtés, en vous observant vous réjouir aux plaisantes répliques que vous me destiniez…

J’étais bien marri de le voir devant moi, à ma place, moi, qui avais fui pour quelque aventure galante avec un moins que rien…

Le long récit que vous m’avez écrit au deuxième acte, pour justifier la présence comme maître de musique dans la maison d’Argan, est d’une poésie indescriptible, peut-être la plus belle page que vous ayez jamais composé, un témoignage de votre amour pour moi, j’en suis certain à présent : « Et de cette première vue, le berger Tircis emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l’absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu vu… »

Ici, les chanteurs interprètent le duo Cléante/Angélique.

« Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respect, et la présence de son père l’empêche de lui rien dire que des yeux »…

Vous étiez toujours disposé à la gentillesse et prêt dans la même seconde à la férocité. Combien j’aimais cela chez vous. Combien j’enviais cette belle méchanceté qui animait votre cœur, hors lorsqu’elle s’acharnait contre moi ! Et combien je l’ai senti dans votre ultime Argan d’hier soir : vous voir et vous entendre ainsi au milieu de la scène vous réjouissant d’être au centre de ses acteurs, et pourtant toujours prêt à maugréer, à rentrer dans vos humeurs à la moindre fausse note de l’un de ses interprètes. Chacun était dans l’excitation du plaisir à jouer à vos côtés, mais aussi dans la terreur de voir la représentation s’arrêter à chaque instant. Tous étaient calcinés dans un froid, qu’aucun poêle, aucune lampe à huile, aucune rampe n’aurait pu réchauffer. Et même pas l’agitation du corps, car vous aviez réglé la mise en scène de telle manière qu’ils ne courent pas trop autour de vous, histoire de faire oublier que vous étiez contraint à animer le plateau sans vous mouvoir.

Et voilà que par votre seule mort, à partir d’aujourd’hui, Le Malade imaginaire s’ouvrira, à jamais, et pour tous les théâtres qui le représenteront, sur un ballet de cauchemar, dans une lumière verte, jaune et noire, de crépuscule glacé et d’agonie, dans les rues de Paris, dans une chambre autour de vous, qui êtes mourant, autour de vous, excusez-moi, qui venez de mourir. Quelle gloire splendide que de pouvoir passer ainsi la rampe de l’éternité ! Quelle chance vous avez mon maître ! Et, en ne pas jouant Cléante, j’ai manqué l’occasion d’être dans ce splendide tableau. La postérité m’en voudra pour cela, et m’oubliera… On dira, : « ils étaient tous là autour de lui sur scène, hors ce freluquet de Baron ». Cette erreur m’empêchera de passer à l’éternité …

Dans votre chambre ont défilé médecins, comédiens, dieux antiques, servantes et bouffons, encore tout peints de leur maquillage de scène, venus de toutes les troupes de Paris à l’annonce de la gravité de votre état… Qu’ils étaient drôles à voir avec leur émotion de théâtre, plus sincères alors que si leur peine avait été authentique, voulant absolument être là pour assister à vos derniers instants. Masques de ridicule du cœur humain.

Armande était là à l’instant, si douce, triste, épuisée d’avoir cherché dans tout Paris un curé qui voulût bien vous donner les derniers sacrements. Comme le deuil lui donnait des charmes nouveaux rafraîchissant sa beauté. Combien je l’ai désirée à l’instant, et presque sous vos yeux! Votre regard, vous le savez, posé sur moi et sur elle, aiguisait notre désir…

À présent que tous vous ont rendu hommage et que vous voilà passé, je suis seul à vous veiller, enfin en paix avec vous, à partager un peu l’éternité et la gloire dans laquelle vous venez d’entrer.

On joue ici la Fantaisie.

Mon père m’avait appris les rudiments du métier, mais cette grossière école d’histrionisme était vaine. Il s’agissait plutôt de dressage. Je souffrais d’être un singe savant dans la troupe qu’il avait constitué, et le plus petit … Le singe savant par excellence ! Tout cela était de la torture jusqu’au moment où vous me choisîtes. Après une démonstration de nos talents enfantins, vous vîntes en coulisse me féliciter, de votre voix si douce, caressante, une voix que je n’avais jamais entendue, pleine, chaleureuse, bonne… Je ne comprenais pas ce que vous me vouliez mais je me sentais m’élever par votre seule présence…

Je reçus enfin quotidiennement votre amoureux enseignement : il n’était pas une heure où, d’une voix caressante, vous ne veniez m’indiquer comment jouer telle entrée, dire telle réplique… Cela rendait les autres acteurs jaloux et je m’ingéniais à aviver ce sentiment chez les uns et les autres, moi que tout désignât vite comme votre favori. J’aimais surtout cet ascendant que vous possédiez sur moi, cette virile force qui me guidait vers le bien du métier tout en me montrant le mal qui s’y cachait du point de vue des moeurs, de ce que doit ignorer et connaître de la vie et de ses vices le comédien, pour devenir vrai… j’eu plus de curiosité que de retenue à tout connaître tout de suite …

Le jeune homme profite de la fin d’un morceau musical, ou d’un silence, pour reprendre la parole.

Et je me souviens, mon cher Jean-Baptiste, de cette confidence que vous me fîtes, un soir, derrière le rideau, pendant que nous comptions les spectateurs dans la salle et juste avant de commencer à jouer « Les femmes savantes ». Vous vous êtes approché de mon oreille jusqu’à la caresser. Vous avez chuchoté cet aveu qui en disait long : « Je suis enfoncé en vous comme un vieux clou rouillé. Il en va de même pour vous : vous êtes coincé quelque part entre les roues dentées de mon âme ». Je n’ai su qu’opposer à ces phrases. J’ai senti mes genoux flancher, j’ai dû bafouiller deux ou trois mots incompréhensibles, je me suis accroché à la toile, j’ai respiré fort et suis allé me mettre à ma place en coulisse pour attendre le début de la représentation. Je crois que je n’ai jamais joué mieux que ce soir-là. Le nuage sur lequel j’étais n’étais pas de carton, c’était un petit matelas confortable qui me donnait un accès à une autre vérité du jeu théâtral… Vous le savez, l’acteur a besoin d’être aimé, flatté, adulé et , pour ce qui me concerne je ne le suis jamais assez … Quant au jeu de la séduction et de l’amour il faut croire que j’avais quelque inclination naturelle pour eux…

C’est d’abord chez les dames que je l’appris lorsque j’arrivais, enfant encore dans la Troupe, et je l’appris bien loin de vous !

J’aimais tellement rester à traîner dans la loge des femmes, au milieu des cris et des parfums, des récits de leurs amours et de leurs plaisirs volés ! Madame de Brie riait plus fort que les autres et sa grande poitrine se mettait en actinon rythme de ses éclats . Je m’y plongeais avec délices, comme on plonge l’été dans un étang frais, et me repaissais de sa chair douce et odorante. Mademoiselle Henriette en profitait alors pour aller visiter mon « petit lézard » comme elle me disait.

Elle prit l’habitude chaque jour de venir ausculter mes brayes sous le prétexte de m’apprendre « la nature de l’eau et du feu ». Ce petit jeu enfantin me donnait des émois sans incidence. Je ne vous dis pas, mon bon maître, quels cris secouèrent la loge lorsqu’elle un changement de morphologie… On s’amusa beaucoup, mais finalement on m’interdit dorénavant l’entrée de la loge !.. Je dus chercher ailleurs l’intensité du plaisir que les dames m’avaient si gentiment appris à me donner… Et mes jeux changèrent de nature… J’allais courir les rues sombres du quartier dès que je m’étais démaquillé pour retrouver des amants de fortune …

Je peux vous le dire à présent, c’est Armande la première, qui revint vers moi et me donnât le goût de l’amour ! Elle vint dans ma chambre sous le prétexte de répéter Armande avec moi et s’ouvrit assez directement je dois dire, sur l’avantage de « mon joli lézard » sur le vôtre… Cela me rendit fier et vaniteux et je n’hésitai plus dès alors à tirer parti de cet avantage, le seul à vrai dire que je puisse avoir sur vous. Je vous l’avoue à présent que vous ne pouvez plus m’entendre…

Je la vois, sur le seuil de sa chambre, comme une biche qui veut aller s’abreuver sent le danger, hésite, choisit de venir s’abreuver, tout en me fixant des ses yeux pers…

Combien vous avez eu raison, mon maître, de ne pas reprendre ce cochon de Lully pour composer votre dernière comédie ballet !

Votre jeune Charpentier est tellement mieux !Je ne sais pas où vous l’avez trouvé mais il comprend vos intentions et sa musique a de l’esprit. Et puis, sa manière d’emporter musiciens et comédiens dans le mouvement du spectacle est un régal !

Cela est dit en direction de la chef d’orchestre…

Alors que Lully en manquait tout à fait, d’esprit, je peux vous le dire à présent !
Tout ce qu’il avait d’esprit, il le dissipait dans les lupanars…
Vous rappelez-vous comment vous lui apprîtes le sens du rythme, celui de l’attente du spectateur qu’il faut faire grandir jusqu’à le lasser, enfin, lui offrir un élément nouveau juste avant qu’il ne se lassât pour de bon ?

Il n’y comprenait rien, notre pauvre florentin à ce gendre de retardement du plaisir, l’éternel masturbateur qui ne pensait qu’à faire sonner ses entrées militaires! Pendant les répétitions de Psyché, alors que vous recherchiez la fluidité de l’ensemble entre dialogues, musiques et mouvements scéniques, il ne cherchait qu’à vous imposer ses passages abrupts entre airs et ballets qui n’en finissaient jamais !

Tous ces morceaux musicaux portaient tellement la marque de l’ennui que vous lui enjoigniez d’en reprendre la composition. Il n’était pas fier, le vert-galant, d’avoir à se remettre à l’œuvre devant la Troupe réunie…

À présent que le voilà avec son Privilège Royal de Directeur d’Opéra, il va nous en écrire au kilomètre de la musique gaillarde, les spectateurs pourront joyeusement ronfler pendant l’exécution de ses « tragédies lyriques » ! Elles sont faites pour ennuyer un public nouveau qui n’est là que pour parader ! Vous aurez au moins la chance de ne pas pouvoir les entendre… Dommage que vous soyez fâchés vous et lui il vous aurait certainement composé un magnifique Requiem.

À cet endroit, les musiciens jouent une entrée de ballet de Charpentier

Mon cher Maître, vous croyez tout savoir de votre vie de compagnie mais vous ne vous doutiez pas de ce qui se jouait dans les coulisses ni sur le plateau. A votre œil échappaient certains détails, que tous nous nous ingéniions à mettre en scène pour tromper votre sagacité. Rien ne nous réjouissait plus que d’avoir déjoué votre regard de lynx…

Alors que j’étais encore en apprentissage, les femmes s’imaginèrent un soir de me faire passer tout le temps de la représentation sous les jupes d’une d’elles. Elles tirèrent à la courte paille qui serait l’élue et je me retrouvais sous les jupes de Mademoiselle Henriette. C’est la première fois que j’éprouvais un tel délice : je guidais ma « maîtresse » en scène (je connaissais tous ses mouvements par cœur) et pouvais humer à satiété son parfum, dans lequel se mêlait celui du linge fraîchement lavé… Le fait que tout cela se passât à votre insu n’était pas pour rien dans ce plaisir intense et nouveau pour moi… Quelques heures durant, je n’osais vous regarder dans les yeux : j’avais trop honte de ce qui s’était passé sous les jupes d’Henriette, que vous connaissiez bien par ailleurs … Mon regard, par contre, s’amusait à croiser le sien, et j’y vis une invitation à continuer ce jeu qui n’avait rien d’innocent malgré mon jeune âge. Je crois que j’avais trouvé une façon bien gracieuse de lui donner du plaisir pendant qu’elle jouait. Bientôt, les actrices se disputèrent pour me cacher sous leurs jupes et je pus enfin choisir entre quelles cuisses je pourrais passer de bien charmants instants… Je fus vite trop grand pour continuer à goûter à de telles saveurs ainsi qu’à en donner à ces Dames… Il fallut bien que je renonce à leur loge et à leurs parfums. La clôture de leur porte fut la première trahison qu’elle me firent subir. J’en souffris et commençais de me défier d’elles … J’allais trouver ailleurs de la franche camaraderie sexuelle.

Ici on joue l’intermède de Polichinelle, le jeune homme chante la partie de Polichinelle, on voit qu’il s’y régale.

Vous m’aviez confié cet intermède. Je le trouvais ennuyeux, et l’appris avec peine : les intermèdes étaient bons pour les danseurs ! Pourtant vous insistiez pour que je joue ce vieux clown, soit disant amant de Toinette, et qui ne sert à rien au bond déroulement de l’action. Il n’est là que pour amuser… Vouliez-vous me voir aussi vieillir, à mon tour, c’est ça, bien aimé Jean-Baptiste ? Peut-être. J’aime à le penser à présent ! Une autre façon pour vous de conjurer la Mort que de voir ma beauté altérée… je comprends votre insistance, alors que je passe ces derniers moments avec vous, et que vous paraissez avoir retrouvé votre sourire d’antan.

Je souhaite emporter dans l’éternité le souvenir du chariot que vous fîtes construire à mon intention, pour approcher du Rocher de Psyché…

Vous m’y faisiez paraître dans un costume tout brodé d’or, sur un nuage de carton, portant dans ma dextre un arc, et dans mon dos un carquois bien rempli…

Je descendais du cintre sur mon nuage, puis franchissais le vide qui me séparait du rocher, posais mes escarpins fleuris auprès de ceux d’Armande sur un espace si étroit qu’il était bien impossible de ne pas la toucher … Vous le saviez très bien, savant maître des cœurs…

Et puis, ce Lullly avait des manières si désagréables que sa sournoise fourberie se mêlait au moindre geste qu’il avait à mon endroit.

Souvent, il me prenait envie de le gifler pendant les répétitions quand je le surprenais en train de poser son regard sur moi…

Mais je ne me fiais plus à mes instincts depuis qu’il m’en avait pris l’envie de gifler Armande pendant les répétitions de Mélicerte, et que vous m’en aviez enjoint de quitter sur le champ la compagnie.

Je me souviens de votre regard paternel, plein de larmes : votre devoir vous imposait de m’ordonner de partir, votre cœur ne voulait qu’une chose : ma présence, et qui plus est, ma présence sous le regard d’Armande.

La fureur et ma gifle avaient fait rosir plus que de coutume l’incarnat de sa peau, ses yeux brillaient de larmes de colère. Qu’elle était belle dans cet émoi nouveau pour moi, et que je l’aimais alors…

Ici les musiciens jouent et chantent l’intermède « Les Maures ».

Vous n’auriez désiré que de nous rapprocher, moi et Armande, désirer faire oublier cet instant de malheureux égarement de ma part, cet abandon ridicule à la jalousie qu’il m’avait fait la gifler devant la troupe réunie, mais vous ne pouviez me donner raison devant tous.

Vos gros yeux me disaient votre tendresse, votre amour paternel, mais pas seulement, votre amour tout court, je peux le dire à présent sans honte … Nous tenir ensemble réunis, comme vos enfants, fût le désir de toute votre existence…

Ce soir dans la en scène où Argan feignait d’être trépassé afin de tester l’amour d’Angélique et de Cléante, j’ai observé votre regard sur La Grange et Armande… Ce Lagrange jouant le rôle que vous me destiniez … Alors que j’étais là, incognito dans la salle, à regarder cette scène dont j’aurais désiré qu’elle ne finisse jamais. Cléante et Angélique à vos pieds (pardon aux pieds d’Argan), en train de le pleurer votre mort (pardon sa mort), et vous, du coin de l’œil regardant Cléante, et voyant mon visage dans celui de La Grange, passant ensuite à Armande, nous deux prenant chacun une de vos mains, nous trois enfin réunis dans la paix !!! J’aurais voulu à cet instant être la tête de Méduse, et immobiliser cette scène à jamais dans mon regard !

Vous ne vouliez cesser d’écrire ce que vous saviez être votre testament. Nous cherchions à vous faire entendre qu’il était temps de lâcher prise, que vous deviez paisiblement écrire une comédie brève qui vous mettrait en scène tel qu’en vous-même, serein au milieu de vos acteurs, une pièce brève qui vous épargnerait la fatigue. Et vous, vous ne cessiez de vous « recouvrir », de faire d’Argan un personnage plus détestable, plus colérique, plus tyrannique que vous ne l’aviez jamais été…

Je comprends seulement ce matin que c’était un portrait à charge de vous-même que vous désiriez laisser à la postérité, une vérité entière et sans masque de l’acteur, du chef de troupe et de l’écrivain comique écorché vif, pour les siens et pour ses ennemis, aux prises avec ses démons. À présent, ceux-ci ont lâché prise sur vous et vous voilà si doux, si attendri que je pourrais poser mes lèvres sur les vôtres et sur vos yeux à jamais clos.

On joue ici la scène entre Polichinelle et le guet.

« C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d’aller se moquer d’honnêtes gens comme les médecins ».

J’aurais voulu vous prendre dans mes bras en entendant cette phrase que vous avez mise dans votre bouche au troisième acte. « Par la Mort, non de Diable, quand il sera malade, votre Molière, je le laisserais mourir sans secours. Je lui dirais: crève, crève ! »

Qui d’autre que vous pouvait s’amuser à berner la mort ainsi au moment où il est en train de succomber ?

Vos éclats de voix, vos rires sonores emplissant le plateau, votre vindicte anti-médicale, votre manière d’emporter la salle dans votre délire funèbre, tout cela était si beau, et si poignant, pour moi qui ne pouvais jouer à vos côtés.

Mais je ne peux m’en prendre qu’à moi-même : je suis parti tout seul, sur une bêtise qui a échauffé mon sang : il me semblait que dans la partie musicale me concernant avec Armande vous demandiez à Charpentier de mettre sa voix plus en valeur que la mienne, qu’il fallait qu’il lui écrive dans ses bonnes notes à elles, afin de me couvrir, moi ! J’ai bien été payé de ma jalousie!

Qui m’aurait dit que j’aurais la chance de voir ça de mes yeux depuis le banc des spectateurs, et d’entendre de votre chère bouche :

Jusqu’au moment où celle-ci s’est emplie de sang… Je ne me souviens plus m’être levé de mon banc glacial. Je sais juste que je me suis retrouvé debout et que mes voisins m’intimaient de me rasseoir pour pouvoir savourer la suite du spectacle. Une dame près de moi a trouvé que l’effet du sang était merveilleux, plus vrai que nature ! Ma bouche est demeurée close de colère.

Il y a ici un long silence.

Il me semble que je vous ai dit l’essentiel, ce que je voulais que vous emportiez dans l’éternité et qui aiderait à me rendre justice dans l’au-delà, s’il existe ! Quant à la justice sur la terre, je m’en chargerai, mon cher Maître, pour vous comme pour moi. C’est la scène qui dira combien vous étiez grand et combien je suis votre fidèle serviteur : je m’emploierai à interpréter Tartuffe, Don Juan, Alceste et plus tard Argan comme il se doit, dans votre ombre bienveillante, avec la fidèle traîtrise qui se doit au théâtre…

Les vers de Cléante ( encore lui, le feu follet de la scène, le fils tant aimé, l’artiste dans sa folle jeunesse) me montent aux lèvres. Je vous les envoie par dessus le temps :

« Belle Philis, c’est trop, c’est trop souffrir ;
Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées.
Apprenez-moi ma destiné :
Faut-il vivre ? Faut-il mourir ? »

Les musiciens jouent pour une « leçon de ténèbres ».

Écrit à Vienne, Toulon et Villars en mars 2012

Ici, les chanteurs interprètent le duo Cléante/Angélique.

« Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respect, et la présence de son père l’empêche de lui rien dire que des yeux »

Vous étiez toujours disposé à la gentillesse et prêt dans la même seconde à la férocité. Combien j’aimais cela chez vous. Combien j’enviais cette belle méchanceté qui animait votre cœur, hors lorsqu’elle s’acharnait contre moi ! Et combien je l’ai senti dans votre ultime Argan d’hier soir : vous voir et vous entendre ainsi au milieu de la scène vous réjouissant d’être au centre de ses acteurs, et pourtant toujours prêt à maugréer, à rentrer dans vos humeurs à la moindre fausse note de l’un de ses interprètes. Chacun était dans l’excitation du plaisir à jouer à vos côtés, mais aussi dans la terreur de voir la représentation s’arrêter à chaque instant. Tous étaient calcinés dans un froid, qu’aucun poêle, aucune lampe à huile, aucune rampe n’aurait pu réchauffer. Et même pas l’agitation du corps, car vous aviez réglé la mise en scène de telle manière qu’ils ne courent pas trop autour de vous, histoire de faire oublier que vous étiez contraint à animer le plateau sans vous mouvoir.

Et voilà que par votre seule mort, à partir d’aujourd’hui, Le Malade imaginaire s’ouvrira, à jamais, et pour tous les théâtres qui le représenteront, sur un ballet de cauchemar, dans une lumière verte, jaune et noire, de crépuscule glacé et d’agonie, dans les rues de Paris, dans une chambre autour de vous, qui êtes mourant, autour de vous, excusez-moi, qui venez de mourir. Quelle gloire splendide que de pouvoir passer ainsi la rampe de l’éternité ! Quelle chance vous avez mon maître ! Et, en ne pas jouant Cléante, j’ai manqué l’occasion d’être dans ce splendide tableau. La postérité m’en voudra pour cela, et m’oubliera… On dira, : « ils étaient tous là autour de lui sur scène, hors ce freluquet de Baron ». Cette erreur m’empêchera de passer à l’éternité …

Dans votre chambre ont défilé médecins, comédiens, dieux antiques, servantes et bouffons, encore tout peints de leur maquillage de scène, venus de toutes les troupes de Paris à l’annonce de la gravité de votre état… Qu’ils étaient drôles à voir avec leur émotion de théâtre, plus sincères alors que si leur peine avait été authentique, voulant absolument être là pour assister à vos derniers instants. Masques de ridicule du cœur humain.

Armande était là à l’instant, si douce, triste, épuisée d’avoir cherché dans tout Paris un curé qui voulût bien vous donner les derniers sacrements. Comme le deuil lui donnait des charmes nouveaux rafraîchissant sa beauté. Combien je l’ai désirée à l’instant, et presque sous vos yeux! Votre regard, vous le savez, posé sur moi et sur elle, aiguisait notre désir…

À présent que tous vous ont rendu hommage et que vous voilà passé, je suis seul à vous veiller, enfin en paix avec vous, à partager un peu l’éternité et la gloire dans laquelle vous venez d’entrer.

On joue ici la Fantaisie.

Mon père m’avait appris les rudiments du métier, mais cette grossière école d’histrionisme était vaine. Il s’agissait plutôt de dressage. Je souffrais d’être un singe savant dans la troupe qu’il avait constitué, et le plus petit … Le singe savant par excellence ! Tout cela était de la torture jusqu’au moment où vous me choisîtes. Après une démonstration de nos talents enfantins, vous vîntes en coulisse me féliciter, de votre voix si douce, caressante, une voix que je n’avais jamais entendue, pleine, chaleureuse, bonne… Je ne comprenais pas ce que vous me vouliez mais je me sentais m’élever par votre seule présence…

Je reçus enfin quotidiennement votre amoureux enseignement : il n’était pas une heure où, d’une voix caressante, vous ne veniez m’indiquer comment jouer telle entrée, dire telle réplique… Cela rendait les autres acteurs jaloux et je m’ingéniais à aviver ce sentiment chez les uns et les autres, moi que tout désignât vite comme votre favori. J’aimais surtout cet ascendant que vous possédiez sur moi, cette virile force qui me guidait vers le bien du métier tout en me montrant le mal qui s’y cachait du point de vue des moeurs, de ce que doit ignorer et connaître de la vie et de ses vices le comédien, pour devenir vrai… j’eu plus de curiosité que de retenue à tout connaître tout de suite…

Le jeune homme profite de la fin d’un morceau musical, ou d’un silence, pour reprendre la parole.

Et je me souviens, mon cher Jean-Baptiste, de cette confidence que vous me fîtes, un soir, derrière le rideau, pendant que nous comptions les spectateurs dans la salle et juste avant de commencer à jouer « Les femmes savantes ». Vous vous êtes approché de mon oreille jusqu’à la caresser. Vous avez chuchoté cet aveu qui en disait long : « Je suis enfoncé en vous comme un vieux clou rouillé. Il en va de même pour vous : vous êtes coincé quelque part entre les roues dentées de mon âme ». Je n’ai su qu’opposer à ces phrases. J’ai senti mes genoux flancher, j’ai dû bafouiller deux ou trois mots incompréhensibles, je me suis accroché à la toile, j’ai respiré fort et suis allé me mettre à ma place en coulisse pour attendre le début de la représentation. Je crois que je n’ai jamais joué mieux que ce soir-là. Le nuage sur lequel j’étais n’étais pas de carton, c’était un petit matelas confortable qui me donnait un accès à une autre vérité du jeu théâtral… Vous le savez, l’acteur a besoin d’être aimé, flatté, adulé et , pour ce qui me concerne je ne le suis jamais assez… Quant au jeu de la séduction et de l’amour il faut croire que j’avais quelque inclination naturelle pour eux…

C’est d’abord chez les dames que je l’appris lorsque j’arrivais, enfant encore dans la Troupe, et je l’appris bien loin de vous !

J’aimais tellement rester à traîner dans la loge des femmes, au milieu des cris et des parfums, des récits de leurs amours et de leurs plaisirs volés ! Madame de Brie riait plus fort que les autres et sa grande poitrine se mettait en actinon rythme de ses éclats . Je m’y plongeais avec délices, comme on plonge l’été dans un étang frais, et me repaissais de sa chair douce et odorante. Mademoiselle Henriette en profitait alors pour aller visiter mon « petit lézard » comme elle me disait.