Perdu dans la nuit allemande !

Suis quelque part sur un quai, devant des rails herbeux, assis sur un banc entouré des odeurs de la nuit. Ai tout fait pour me tromper de train, pour me perdre aujourd’hui. A l’aller, j’écrivais et j’ai oublié de changer de train, au retour je rêvais et n’ai pas vu passer l’arrêt où je devais changer… Ne sais pas très bien quand va passer le prochain train qui m’emmènera à Hanovre, ni quand j’y aurai une correspondance pour Brunswick… C’est quasiment minuit, un ruisseau coule tout prêt. Une voix enregistrée annonce qu’un train à grande vitesse va passer sans s’arrêter. Il fait un vacarme à trouer la nuit. Je suis ses feux arrière en direction de la ville que je dois rejoindre. Le ruisseau chante à nouveau. Je voudrais que cette errance ne s’arrête pas en ce début d’été allemand. Traverser ainsi la nuit en quittant divers trains pour me retrouver sur des quais sans gares, au milieu des champs. Aujourd’hui j’ai commencé à comprendre, à sentir plutôt, l’idéalisme schillérien en travaillant sur la version du texte avec mon dramaturge. Schiller est le premier poète à mettre consciemment en place la machine de guerre qui doit opposer Machiavel et Rousseau, stratégie de la pensée qui n’a pas fini de nous occuper… Une sonnerie se fait entendre : la barrière se baisse à nouveau, un autre train troue la nuit. Puis le calme revient et le ruisseau charme à nouveau mes oreilles. Un grillon l’accompagne cette fois. Ils forment un duo subtil, presque une sonate de Brahms… Mais l’idéalisme de Schiller a cela d’exceptionnel qu’il est dialectique : ses personnages sont de vrais héros, avec leurs défauts, leurs traumas, leurs faiblesses, leur tares et leurs possibilités de transformation. C’est ce qui rend l’écrivain exceptionnel en cette fin de siècle des lumières. « Intrigue et amour » est créée en 1784 et est l’exact contemporain du « Mariage de Figaro », feu d’artifice  du désir d’un côté, flamboyance tragique et politique de l’autre… C’est parce que Ferdinand est « faible » et « impulsif » qu’il n’arrive pas à se sauver, ni à sauver Luise. Ils pourraient fuir ensemble à la fin de l’acte deux et il n’y aurait pas de tragédie. Luise est prête à cette transgression pour vivre heureuse. Mais Ferdinand doit affronter son père (pourquoi donc ?) et Luise pressent la catastrophe (pourquoi donc ?). Elle est d’une force exceptionnelle pour son âge, une sorte d’Antigone qui s’ignore, mais son statut de jeune fille la réduit à être un objet. Ferdinand, lui, préfère tirer l’épée face à « la grandeur » de son père pour avoir accès à sa propre « grandeur »…
Je demeure émerveillé de la manière dont un jeune homme de vingt six ans, qui habite loin des grands centres intellectuels, formalise ses idées et ses personnages, ressent les contradictions du petit univers dans lequel il vit et les transfigure pour les rendre universelles…. Du fond de sa vie provinciale, englué dans une réalité trouble et vulgaire, sordide par moments, il rêve le monde avec une acuité unique… Et c’est ce que font ses personnages : ils tentent de sortir de la glue de l’intrigue et des intérêts les plus bas, mais n’y parviennent pas.
L’idéalisme est comme un ruisseau, il court, perd sa force ou disparaît, et resurgit un peu plus loin, là où on ne l’attendait plus. Et il faut le silence de la nuit pour l’entendre, le goûter et pouvoir le partager le lendemain. Le murmure du ruisseau doit cotoyer le vulgaire et le bruyant, pour ne pas dire la turpitude (en tous les cas il doit la connaître), pour savoir qu’il ne faut ni s’y attarder ni en faire une valeur en soi, qu’il ne faut pas trop écouter les bruits du monde…
Pour comprendre tout cela, et plus encore (combien il faut se méfier des fausses valeurs et du bavardage en art par exemple), il est indispensable de se concentrer sur l’essentiel : la nature, sa corruption dans tous les sens du terme et sa transformation en culture. Suis à nouveau dans un train qui devrait me ramener à Hanovre… On verra… La douceur de la nuit est demeurée entière dans le compartiment. Peut-être est-il utile de se tromper de train pour comprendre le monde ? Je viens de me renseigner auprès d’un contrôleur : le train s’arrêtera bien à Hanovre/Central mais ce sera probablement trop tard pour trouver une correspondance… Aucune importance. L’essentiel est d’avoir à demander son chemin dans une langue étrangère pour aller de l’avant.

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