Notes d’un observateur en Inde

IndeUne amie connaissant bien l’Inde m’avait avertie avant de partir : « Surtout n’oublie pas tes boules Quies ! ». En effet, j’en ai eu très besoin… lors du premier concert de musique classique indienne que je suis allé entendre, et qui était une des raisons de mon voyage, il a bien fallu se résoudre à poser sur mes oreilles les petits bouchons de cire. Les artistes eux-mêmes ne cessaient de demander aux techniciens de monter la sono par peur de ne pas être écoutés, et comme j’avais entendu les mêmes instruments dans un appartement de Delhi l’après-midi même, je sentais combien l’amplification mal faite aplatissait l’infini délicatesse des voix et des instruments… Cela fut la première manière de mesurer les difficultés à construire une coopération franco –indienne pour créer une version de « L’Orfeo » de Monteverdi associant musiciens et chanteurs des deux pays…

Notre voyage avait été préparé avec soin par les services diligents de l’Institut Français de Delhi. Ils nous ont mis immédiatement dans les mains de partenaires susceptibles de nous guider. Principalement une documentariste musicologue (Renuka George) grâce à laquelle nous avons pu entendre les meilleurs musiciens de la ville dans des conditions maximales: dans son appartement autour de goûters délicieux, et loin des possibles ambitions mercantiles (à Delhi, chacun a des amis musiciens qu’il tente de vous faire rencontrer…).
Nous avons vite compris que la musique classique indienne connaissait un vrai regain pour le public indien et que se multipliaient à Delhi et ailleurs une multitude de concerts et festivals. Ces concerts sont gratuits, ils ont lieu dans des auditoriums ou des temples et réunissent un public enthousiaste et mélangé (les spectacles de théâtre, eux, ne sont pas gratuits et soulèvent aussi la curiosité du public). Pour nous, le plus remarquable aura été d’entendre un concert dans le temple des singes de Bénarès, à onze heures du soir, réunissant une foule assise à même le sol, venue partager sa ferveur avec une chanteuse : un public éminemment populaire comme nous le cherchons souvent dans les salles de spectacle européennes, et venu entendre des ragas classiques d’une sophistication telle que notre musique classique en paraîtrait peu savante ! C’est dire son énergie et son désir!
Nous avons compris que les artistes étaient soutenus par leurs autorités pour pouvoir se produire dans des concerts gratuits mais qu’il étaient aussi soutenus en termes de logements et d’aides diverses lorsqu’ils atteignent une certaine notoriété. Sans parler de leur promotion internationale : tous les musiciens rencontrés avaient donné des concerts en France. Une grande étoile de la danse Odissi, hier soir, en sortant d’un théâtre où elle se produisait et entendant le brouhaha sortant d’une boîte de nuit, m’a lancé une injure bien française en cinq lettres pour me désigner ce qu’elle entendait… Cela a l’air d’anecdotes mais décrit bien comment fonctionne un réseau d’artistes travaillant autant chez eux qu’en contacts réguliers avec l’Europe. Il faudrait dire aussi un mot des grandes écoles publiques de musique et de danse qui sont de vrais conservatoires de traditions savantes. Pourtant, pour les musiciens d’excellence, c’est le rapport avec un seul maître chez lui, qui demeure l’alpha et l’oméga de l’enseignement.

Le second but de notre voyage était de rencontrer des personnes susceptibles de soutenir notre projet de manière privée, avant de nous adresser aux autorités indiennes… L’Institut Français nous avait guidé vers un homme d’affaire français. Il est important de présenter à présent cet amoureux de la culture indienne ! Francis Waqziarg. a passé la plus grande partie de sa vie en Inde et a sauvé de la destruction quelque unes des plus belles demeures en les transformant avec un goût très sûr en hôtels destinés aux classes moyennes indiennes. Il est aujourd’hui à la tête d’une grande entreprise hôtelière et s’est engagé depuis dix ans à rapprocher la musique classique européenne de la musique classique indienne :la création de chœurs amateurs, l’apprentissage du chant lyrique, les bourses pour des artistes indiens, la création de la première troupe d’opéra en Inde, sont quelques unes des actions de sa fondation Neemrana… Aussi, il est devenu un personnage incontournable de la vie culturelle indienne, d’autant que ses représentations, toujours payantes, obtiennent un succès populaire de billetterie. Nous nous sommes naturellement tournés vers lui et avons auditionné ses chanteurs. Nous avons été frappé, Françoise Lasserre (directrice musicale d’Akademia) et moi-même, par le caractère « amateur » au meilleur sens du terme de l’entreprise artistique autant que par la grande ouverture d’esprit des chanteurs. Il est à présent urgent de construire avec la Fondation et l’Institut un plan de formation qui rende possible des masterclass techniques et d’interprétation régulières pour ces jeunes chanteurs…
Reste à construire cette collaboration d’un type particulier qui engagera un ensemble musical français (Akademia est soutenu par la Région Champagne-Ardennes), une compagnie dramatique soutenue par le Ministère de la Culture (La compagnie Jean-Claude Berutti), l’Institut Français de Delhi, une Fondation privée (Neemrana), et les autorités indiennes. Sans compter pour l’instant sur les mécènes qui seront indispensables pour répéter et monter l’ « Orfeo » monteverdien en plein cœur de Delhi en 2014, mécènes français autant qu’indiens, ça va sans dire. Ceux-ci ont déjà manifesté de l’intérêt au seul récit de l’aventure du poète chanteur tentant de récupérer sa femme dans un autre monde. J’allais oublier de le dire : pour Françoise Lasserre et moi-même, Eurydice est indienne, elle épouse contre la volonté de sa caste un étranger, sa classe la rappelle et l’étranger tentera en vain de la ramener en Europe… Qu’il n’en soit pas de même pour notre version du mythe et qu’elle continue de voyager librement d’Europe en Asie !