Le voleur de bicyclette

« Le voleur de bicyclette » se termine par une scène d’humiliation du père sous les yeux du petit Bruno. On les voit se fondre tous les deux dans la foule, la caméra les filme de dos, la masse humaine les avale et s’éloigne dans le crépuscule. C’est à peine soutenable : la conjonction de l’heure, de la masse et de la situation du petit garçon comprenant tout de la pression sociale qui a acculé son père à vouloir voler une bicyclette, tout concorde à rendre cette fin inoubliable.
Et d’ailleurs tout le film ne fait que dérouler un seul fil : comment on devient un voleur, dans un seul temps et un seul espace, un dimanche romain du lever du jour à la nuit. On a fait du film un prototype du film social et d’appel à plus de justice. Avec la distance, cette définition de réalisme social est réductrice. Il s’agit d’une étude détaillée de la souffrance humaine et de son exploitation par les structures, qu’elles soient religieuses, étatiques ou mafieuses bien sûr… Mais les marxistes ont toujours trouvé ce cinéma trop sentimental, et en effet ce n’est pas l’analyse socio-économique qui retient De Sica et Zavattini. Ils s’intéressent bien plus à la nature du mal qui est l’homme lui-même.
Et tout le drame du père de famille est d’arriver à se rendre justice soi-même puisque personne n’est prêt à s’en charger. Il le fera en se condamnant lui-même au vol. Notre héros est bien plus proche d’un héros tragique kleistien que d’un héros social victime du système.
Et d’ailleurs, le tragique s’incarne dans le petit Bruno : les créateurs du film ont vite compris que le héros ne pouvait être que double, ou plutôt que le héros avait besoin d’un regard posé sans cesse sur lui, d’un regard d’amour qui puisse traduire ses sentiments les plus profonds. C’est ce regard-là qui sauve finalement le personnage du père. C’est ce regard-là qui va veiller sur le père et lui permettre de continuer à vivre après la tension insoutenable de la journée.
Mais le père acceptera-t-il de voir ce regard grandir à ses côtés et prendre lentement sa place ? Voilà la question que pose le film aujourd’hui, me semble-t-il… « Accepteras-tu que je prenne soin de toi, papa, après ce que nous avons vécu aujourd’hui ensemble ? ». «  Puis-je te prendre par la main pour te ramener à la maison dans le noir ? ». « J’expliquerai à maman ce qui s’est passé ». L’amour du petit Bruno y est prêt, mais l’adulte y est-il prêt, lui ?
J’ai l’impression de raconter une nouvelle qui aurait pu être écrite par Dostoïevski et je ne peux pas penser que les auteurs du film n’en aient pas été conscients (la scène d’épilepsie en est comme une trace dans le film…) dans leur profonde méditation sur l’impasse de la bonté.
Un deuxième élément vient corroborer le fait que le film n’est pas tout à fait le film social qu’on en a fait : la présence de la masse humaine y est traitée comme inquiétante, je dirais même qu’elle est présentée comme noyant littéralement l’individu. Mais cela est à nuancer.
De Sica aime à présenter les anonymes sous toutes leurs formes dans l’espace urbain : il suffit de rappeler la séquence des balayeurs matinaux ou celle des vendeurs de cycles qui sortent les vélos de leurs boutiques. Ces scènes sont traitées et orchestrées comme des ballets muets. Mais dès que la grappe humaine s’intensifie, elle devient oppressante, c’est une grande avaleuse qui broie l’individu. Que cette masse soit mafieuse, religieuse et à la fin du film seulement citadine, elle est mortifère. Plus d’une fois dans le film Bruno, qui échappe à cette masse, vient en extraire son papa. A la fin pourtant, elle les emportera tous deux dans un plan qui porte la marque de l’irrémédiable.
Alors que je lis l’essai philosophique de Sylvie Brugère « Faut-il se révolter ? » je retombe sur un film qui semble soutenir soixante ans plus tôt qu’elle est indispensable, mais qui jette sur cette révolte un regard d’un pessimiste inattendu. Tout cela sublimé par des images d’une picturalité extrême d’une ville éternelle totalement désenchantée…