La mort de l’Europe

Il est assez curieux de remarquer que la troupe « phare » du dernier pays entré dans l’Europe crée un spectacle aussi désorientant et incorrect que « Ligne jaune » des deux auteurs allemandes Julie Zeh et Charlotte Roos et mis en scène par le croate Ivica Buljan, et joué par dix comédiens croates déchaînés ! Curieux d’abord parce que la dramaturgie allemande d’aujourd’hui, avec sa volonté de dénoncer le cynisme ambiant, sa science de la construction et son ressentiment profond n’est pas immédiatement ce qui peut passionner a priori des artistes croates…, curieux ensuite parce que cette pièce a été l’objet d’une commande et que somme toute sa réussite est le fruit du hasard (mais c’est souvent comme ça au théâtre !), curieux enfin car le spectacle, s’il ne s’appelait pas « Yellow Line » pourrait s’intituler : « L’Europe est morte ».

Le texte mêle une anecdote autour d’une vache qu’on essaie de faire sortir d’Europe, mais c’est le sort des refoulés de l’Europe qui est en jeu ici, mâtiné de discours de bobos soit disant radicaux. Le tout ne manque pas d’intérêt pour un théâtre d’actualité qui mêle tous les lieux communs de la bonne conscience hypocrite qui est notre lot. Oui, la pièce dénonce, et bon, on l’a vite compris, et on aurait pu assez rapidement s’ennuyer… Mais le spectacle croate tente tout à fait autre chose. En lieu et place d’une dramaturgie adéquate à la pièce le metteur en scène , son équipe et ses dix comédiens, choisit de faire l’impasse. Ils laissent tomber toute dramaturgie au scalpel comme l’aurait fait un metteur en scène allemand (ou moi-même je crois) pour nous plonger dans une anti-dramaturgie. «  Non, nous ne jouerons la pièce devant vous, ou plutôt nous en jouerons les scènes très simplement, un peu comme dans le théâtre amateur, sans se préoccuper du sens des espaces, nos gommerons tout ce qui pourrait demeurer de jeu « réaliste » et nous vous offrirons en lieu et place un cabaret sinistre,  Au café de l’Europe !»… Tous les acteurs jouent d’au moins deux instruments et l’on ne sait pas si l’on assiste à une ultime retour sur scène d’une Tina Turner des Balkans, d’un John Lee Hooker de Transylvanie ou d’un club de fans de Claude François qui aurait collectionné en Moravie les 33 tours de sa star depuis des décennies… Dix corps déglingués, en jachère, à l’abandon, prennent d’assaut la pièce allemande pour le « re-mixer » en un cabaret d’une mélancolie noire. La dramaturgie du sens et de l’espace laisse ici la place à une dramaturgie des corps, re-sculptés, avachis et sublimés dans tous les oripeaux grossier de notre monde civilisé. Musculation, stretching, chansons, alternent avec numéros de cabaret pour touristes des bords de la mer Noire, performances de gymnastiques venant nous rappeler que derrière notre aveuglement conscient d’européens repus se cache un inconscient vengeur et fascisant, prêt à bondir pour peu qu’on lui lâche la bride. Le cabaret est une spécialité balkanique bien connu et les comédiens/chanteurs/musiciens y excellent… Pour ceux qui ne verraient que gratuité dans cette revue rock vieillissante, je voudrais juste rappeler que « les bons sentiments » qui nous font souvent dénoncer notre propre conformisme (ce que les allemands appellent très sérieusement « radicalité ») nous servent souvent de paravent pour cacher notre nudité. Pour couvrir celle-ci un des comédiens porte un tee-shirt avec la phrase de Koltès : « Sur les mains de tous les héros il y a des traces de sang ». Elle prend ici une valeur bien particulière, celle de nous assumer comme l’envers de héros, histoire de se dédouaner d’être face à l’histoire, on risquerait trop de verser le sang ! Mais que faisons-nous d’autre (par l’intermédiaire de nos polices démocratiques qui gardent nos nouvelles frontières) et qu’appelons-nous d’autre que le sang, en ce mois de crise européenne particulièrement aigue  ? On parle de la montée des extrêmes, mais il faudrait peut-être d’abord mesurer la montée des extrêmes en nous-mêmes. Hé bien, le spectacle des amis croates est un excellent thermomètre pour prendre notre température ! Et elle monte, je peux vous dire, et avec une sournoise agressivité ! Le rire est franc, le spectacle « divertissant » même… Pas de forme apparente, hors celle du concert absolument pourri, des choix esthétiques invisibles, une énergie à revendre et ces corps qui ne demandent qu’une chose : faire autre chose que s’agiter tous seuls au milieu des autres en frappant sur une batterie ou en grattant une guitare ! Oui, « Ligne jaune » nous raconte mieux que n’importe quel discours combien nous avons franchi la ligne. Je continue de penser que les Balkans sont symboliquement le centre de notre Europe politique, et qu’il faut savoir écouter ce qui monte en eux. Que ce qu’ils ont à nous dire nous dérange, nous, vieux « démocrates » que nous sommes (en Allemagne comme en France) est certain, mais cette vérité (celle de la violence civique partagée récemment par tous les peuples des Balkans) est la seule à pouvoir nous sauver de la catastrophe qui s’annonce.