Journal d’auto-observation

Répétitions de « Intrigue et Amour » de Schiller

répétition cinquième acte

Pour mon ami Pierre

Le jeudi 23 août
Premier jour de répétition, j’arrive directement des bords du Neckar. Par le plus grand des hasards, hier soir, nous avons dormi dans le château de Götz de Berlichingen, le personnage de Goethe qui dit « merde » à la féodalité ! Douce prémonition pour Schiller ! Les acteurs m’attendent tous devant la porte du théâtre en fumant. Je suis là, au volant de ma voiture, et cherchant à me garer. On monte en salle de répétition, je baragouine quelques mots et on lit (je leur demande de lire lentement pour que je puisse mieux comprendre) ils s’exécutent gentiment. Trois heures après, je mesure la difficulté de la tâche malgré ma bonne préparation… Je vais avoir intérêt à tendre l’oreille ! Demain, je commence des lectures de scènes par petits groupes de personnages, pour commencer à entrer dans la matière. J’en ai pour une semaine, avant de commencer à pouvoir bouger dans l’espace. Le petit appartement est triste, mais Schiller me porte !

Le lundi 27 août 2012
Voilà ma journée terminée. Ce soir, deux heures sur une réplique: à la fin de l’acte deux Ferdinand dit à son père qu’ « il conduit la politique du diable » (Machiavel n’est pas loin et Schiller le dit avec de nombreuses métaphores), juste avant de menacer de révéler « comment on devient Président » (la réplique la plus célèbre de la pièce, puisque le père a accédé au poste en lançant une bombe sur son prédécesseur)…
Hé bien, les allemands eux-mêmes ne comprenaient pas la phrase alambiquée qui parle de satire mordante contre Dieu… Il faudra trouver comment jouer cette mini-séquence dans laquelle le fils menace le père d’utiliser ses propres armes (la Cabale) pour éviter l’emprisonnement à Louise et aux siens.
Ce serait n’importe quel auteur on s’en moquerait, mais Schiller (en allemand bien sûr), c’est unique, un peu comme Mozart, on peut pas taillader dedans, comme dans Rossini ou Goldoni (ou même Goethe). Je ne connais qu’une langue qui soit aussi exacte que la sienne, c’est celle de Kleist, du cristal!

Le mardi 28 août.
Oui, aujourd’hui, les huit heures trente à la table ont été très éprouvantes. Mais je n’ai que cinq semaines de répétitions (mon choix) et chaque minute est précieuse. Sommes aux trois quart de la pièce et coinçons sur les « intentions » et les « objectifs », pour ne pas dire « la passion » de Luise… Dans ces cas-là il faut dormir dessus, le lendemain ça va mieux.
Pour jouer le méchant Président prêt à sacrifier son fils au pouvoir, j’ai un magnifique acteur qui va renverser la pièce avec son talent. Une charge virile incontournable: sur un plateau ça compte pour jouer un méchant politicien corrompu… Histoire de brouiller les cartes!

30 août
Je m’envole, surtout avec mes deux acteurs formés en RDA (à l’école de Rostock) dans la grande tradition de l’école brechtienne: précision, exactitude et fantaisie. Avec le président et Wurm, ça rigole pas ! On travaille dur à préparer de la jouissance. C’est très spécial et particulier avec ceux-là!

31 août
La vie commence à être plus sereine entre Schiller et moi: on se comprend mieux! Les acteurs sont extrêmement volontaires et excellents pour la plupart. La Lady nous a fait un numéro de crise de hernie hiatale d’une drôlerie irrésistible (alors qu’elle est en train d’attendre le beau Ferdinand, enjeu d’une première machination politique. Son président de père veut lui faire épouser l’ancienne maîtresse du prince pour renforcer sa propre place). Délicieux et émouvant (l’actrice est belle, généreuse, formée aussi à Rostock après la chute du mur mais par les mêmes maîtres que les précédents). Demain, je réunis mes troupes pour relire la pièce après une semaine de travail, une manière de faire un premier bilan…

1. septembre
J’en ai profité pour voir des films anciens sur Schiller et entendre sa langue dite par des acteurs d’autrefois. L’intonation a profondément changé, mais comme la langue allemande est beaucoup plus accentuée que la notre (nous ne connaissons pas d’accentuation tonique, le français est droit et est fait pour « couler »), les changements sont moins importants que si nous regardons un vieux film français par rapport aux comédiens d’aujourd’hui. Je me pose bien sûr ces questions parce que j’ai des comédiens de différences générations dans le spectacle et que je souhaite un jeu de langage unifié, d’autant que tout le monde connaît la pièce ici. Je cherche à trouver une unité stylistique proprement musicale qui soit faite de mon goût et du talent des comédiens mêlés. Sens de la fluidité méditerranéenne et de la couleur allemande, si tu veux.
Répétition avec les amoureux: c’est une histoire de faux et d’empoisonnement. On commence à voir la pièce émerger du magma. Moment toujours important et duquel il faut profiter pour tisser les fils narratifs… c’est quand le jeu des acteurs commence à s’accorder à l’histoire racontée (ou que je souhaite qui se raconte).
Ce soir, détails sur le cinquième acte et la résolution tragique, lorsque Wurm et le Président se déchirent sur les cadavres des jeunes et que Wurm menace de révéler les secrets du Président…

Le 5 septembre.
Avons travaillé la scène où Ferdinand propose à Luise de fuir, où celle-ci se cabre et ne veut pas fuir la réalité dans la précipitation. La petite bourgeoise devient tragédienne et se porte garante de l’ordre du monde, pas de l’ordre de l’amour et des choses. Le conflit entre Ferdinand (qui veut le « bonheur » à tout prix) et elle (qui dit que le prix est trop cher payé pour un « petit » bonheur » personnel) est splendide. Derrière la petite fille se fait lentement jour l’intransigeance tragique, tout ça sans cris et trompettes, mais dans le frémissement de sa pensée de seize ans. C’est bien sûr magistralement écrit et sa transformation est subtilement préparée au fil d’une pensée tortueuse. Mon Ferdinand a plutôt des allures de clown (pas physiquement) mais il travaille comme on prépare un one man show ou une course en solitaire. Après qu’on lui ait laissé faire tous ses « tours de magie », après qu’il s’y soit fatigué, il suffit de le cueillir, de lui demander de s’asseoir et de parler… et là il se livre, simplement et sans apprêt. Quant à Louise, c’est une vraie Jeanne d’Arc, c’est simple. Travaillée par ce qu’elle dit et pense comme je l’ai rarement rencontré chez de jeunes comédiennes (25 ans à peine).

Le 11 septembre
J’ai passé la première répétition ce matin à traiter du cas Ferdinand, de sa fragilité émotionnelle et de sa relation aux mâles dominants du clan (son père et Kalb). C’était très intéressant, bien que le jeune acteur ne se livrât pas vraiment ce matin… Ce soir, nous avons repris l’acte 1 et voilà qu’il était frétillant avec sa Luise et sa « belle mère » (oui, j’ai décidé que maman Miller devait rester là pendant leur première rencontre mais aussi pour leur dernière). Le charmant garçon un peu fleur bleu, qui rend visite à la « fille de prolos » entre deux exercices militaires, était convaincant! Sinon, au titre des nouveautés, Wurm vient faire de la musique à la maison avec papa Miller (duo violoncelle et violon), ce qui isole encore plus maman Miller dans les livres et romans que Ferdinand apporte quotidiennement à sa Luise. On en est à quatre vingt dix livres (puisque ça fait trois mois qu’il lui rend quotidiennement visite) et on ne sait plus où les mettre…
Ferdinand a trouvé ses ailes, donc, naturellement Louise a perdu les siennes.

Le mercredi 12 septembre
Ce matin, début du 5, dans la famille Miller lobotomisée et pathétique, avec, au milieu de la salle à manger, Louise transformée en Antigone. J’aime assez. J’ai demandé à Ferdinand de faire un numéro de Charlot pour comprendre son personnage de tueur/justicier. Tout le monde s’est pris au jeu et à présent on peut commencer à jouer la tragédie… les jeux du matin auront éloignés les démons du mélodrame…
Hier, j’ai compris le problème de la comédienne qui joue la Lady, elle est la Bérénice de notre Titus d’Intendant (je veux dire le Directeur du théâtre), et sans savoir, je tentais de lui expliquer ce qu’était une reine répudiée… Pour que ça ne la touche pas trop, elle m’offrait une putain sur canapé. Là, je crois qu’on est d’accord, on s’est dit les choses. La lumière commence à révéler des espaces dangereux et presque piranésiens. D’abord tu te dis que c’est beau, mais tout s’effondre vite ou se superpose pour créer la confusion. Je n’ai jamais eu ça, un décor lumineux, ça m’amuse. J’ai compris aussi que je devais soutenir mon Ferdinand face aux « mâles dominants » qui ont tendance à l’envahir de leurs conseils et de leurs blagues. Ma Luise est merveilleuse. Après que Ferdinand ait reçue la fausse lettre écrite toutefois par Luise dans laquelle elle déclare sa flamme à Kalb, le dit Ferdinand devient fou et son humeur est encore aiguisée par Kalb et le Président. C’est une bête rendue folle par Wurm… Il décide donc d’en finir par un double meurtre: tuer Luise et se suicider. Le moyen qu’il trouve est subtil et c’est là qu’on voit qu’il fréquente l’école militaire. Il veut entendre de Luise sa vilenie, se rend donc chez elle pour annoncer la seule vraie bonne nouvelle de la pièce: la Lady a quitté le territoire en renonçant à lui et il se propose d’épouser Louise (il ne lui dit pas que c’est dans la mort…), il lui demande un verre de limonade qu’elle va immédiatement lui préparer en cuisine. Il verse de l’arsenic dans le verre, déclare à Luise que sa limonade est fade et la vexe (elle est déjà à moitié morte de devoir se taire alors qu’il ne cesse de la traiter de catin). Elle vient goûter la limonade. Les voilà tous les deux empoisonnés. Nous avons commencé à travailler ça se soir, merveille de violence entre jeunes gens, violence masculine contre force fragile de la jeune fille, véritable chèvre de Monsieur Seguin.
C’était déjà pas mal du tout pour nos premières quatre heures passé là dessus. Il en faudra encore autant pour aller jusqu’à la mort et à la dernière phrase de Luise « Sie waren listig », « Ils ont été rusés », conclusion laconique de la petite tragédienne sur son sort.

Le vendredi 14 septembre 2012
Pour que tu comprennes un peu comment on travaille et que tu ne te lasses pas de la lecture toujours sèche du théâtre, je t’envoie quelques images de Rudy. Il s’agit de trois boîtes lumineuses qui chacune représente un espace, en se retournant elles représentent l’intérieur de la maison des parents, elle sont placées sur une tournette… en même temps on fait circuler les trois éléments qui peuvent devenir des profils de maisons pour des rues. L’époque est peu précise, je souhaitais une esthétique très soignée et ancienne… la « modernité » de la pièce ne peut être rendue lisible que dans une ambiance provinciale un peu « rétro », « d’après guerre », comme dans un roman de Paul Gadenne, par exemple, tu vois certainement ce que je veux dire…
On a passé cinq heures avec la Lady, à éplucher les deux scènes du 4. Celle avec Luise et celle avec Kalb, celles justement où derrière la femme du monde se dévoile la chic fille qui, à son tour, fuit le cloaque de la Cour… Un peu comme s’il y a un an et demi, Carla avait quitté Sarkozy en expliquant à la presse qu’elle rejoignait les Brigades Rouges (on peut toujours rêver…). Ce moment est d’autant plus délicat qu’avec mon Kalb très gentil mafieux, il faut aussi lui trouver une issue. Il ne sert pas que de faire valoir comme chez Schiller… Va-t-il « buter » le Président et Wurm, qui sont en train de « péter un câble » et sont biens capables de lâcher le morceau sur le meurtre du Président précédent? Voilà où nous a menée l’enquête du jour… Il me reste à prendre quelques répliques inutilisées par ci par là pour refaire une scène avec plus de contenu pour Kalb et la Lady. Suis heureux de te mettre au milieu de mes sauces, j’espère seulement que ça éclabousse pas trop !

Le 17 septembre.
Je me suis étonné ce matin d’avancer si bien sur le 5 qui devient une seule grande scène, triste , triste, les allemands ont pour cela le mot « trüb »… presque pas d’éclat, une pauvre famille qui sombre lentement dans la mort et l’oubli…

Le 18 septembre
Suis si heureux avec ces acteurs-ci… j’emmène une proposition, ils l’épluchent pour la comprendre et la jouent tout de suite. J’ai résolu à peu près toutes les scènes dans la salle de répétition. Demain, c’est la fête, on est sur le plateau. Cela réjouit tout le monde, et si on reste ainsi dans la détente, on risque d’aller à une excellente première. Un des trucs clefs du metteur, c’est de retarder le plus possible l’arrivée de la peur. Si tu tiens le coup toi-même jusqu’à la générale, c’est gagné.

Le 19 septembre
Premier jour de plateau. A propos de « dénouer »: j’ai plongé huit heures durant en aveugle, dans le noir, pour retrouver les repères des scènes, supprimer des détails éculés, remplacer, ravauder, mais sans jamais savoir à quoi doit ressembler le vêtement définitif… C’est le risque du métier et l’invention… Je crois que j’ai pas trop mal nagé. On verra demain. La Lady a eu un électrochoc et en est bien ressortie, Ferdinand a fini par la trouver sexy (et Dieu sait qu’elle l’est!). Louise a fait sa crise ce matin et je l’ai aidée à s’en sortir ce soir, le Président a sorti ses grosses couilles et je les lui ai remises dans son slip. Tout va bien et je reste calme.

Le dimanche 23 septembre 2012.
J’ai vu dans le temps de très beaux spectacles de Prejlocalj, mais pas celui que tu décris avec exactitude et passion… Ce que tu décris a avoir en effet avec une jouissance exquise autant que malsaine… Je cherche cela à ma manière en soignant extrêmement les lumières pour des atmosphères a priori banales, et j’aime faire le contraire à l’opéra, où l’on attend souvent du décoratif. Mes spectacles de théâtres sont souvent très esthétisants et ceux d’opéra purs et durs… ma perversion à moi!
Je refais le monde entre Luise et Ferdinand, une Lady devenue subitement tragédienne et très émouvante, un Président qui pète les plombs et un Wurm qui profite de la crise générale des valeurs pour avancer ses pions et infiltrer son poison partout. On est en plein dans « La stratégie du chaos »… Le premier enchaînement n’était pas bon, mais prometteur! Les acteurs se sont défoncés, la technique aussi, la costumière de même…
Sans le vouloir, mais il n’y a pas de hasard, nous sommes dans une atmosphère digne des « Damnés »… Je ne l’ai pas cherchée et elle est-là, papable, dans l’aristocratie corrompue et sa recherche de pureté dans le monde populaire. C’est vert et glauque. Tu es passé par là, avec tes commentaires sur le film de Visconti, on le jurerait!

27 septembre.
Second enchaînements complet ce soir, avec des erreurs, des bêtises et surtout deux grosses bourdes de mise en scène à corriger dès demain:
– une fois que Luise a signé la lettre, il faut oublier les maisons de Rudy et revenir au plateau vide jusqu’au moment où on arrive dans l’acte 5. A la fin, je ne dois pas chercher à renouveler l’histoire avec un nouvel espace. Le président, Miller et Wurm doivent entrer dans la maison tel quel, sans arrivée du samu, et autres bêtises…
Difficile d’être simple. Toujours, tu as toujours des trucs de chochottes qui te traversent l’esprit, simplement parce que tu as peur d’ennuyer le spectateur… Alors qu’une simple respiration serait suffisante. Laisser parler son coeur contre ses idées n’est jamais facile…

28 septembre.
Exactement, la Lady, comme tu l’imagines, enlève ses talons d’apparat, fait son monologue en se massant les pieds, décide de partir, sort et revient avec bagages et chaussures pour la route. Elle se débarrasse gentiment de Kalb, un de ses amants dans notre version, le charge d’annoncer sa fuite au Prince (son amant en titre), prends son sac et part pour… Calcutta. La scène est très bien ainsi avec des phrases volées de gauche à droite et remises ensemble par nous!
Bonne générale hier soir, Silvia avait ramené du champagne et on a accommodé la séance de notes de bulles. Les acteurs défendent ma vision et mon écoute du texte. Le directeur a dit, comme critique, que ça ressemblait plus à du Kleist qu’à du Schiller. Le plus beau compliment qu’on puisse me faire!

Vendredi 29 septembre, soir de première.
Détente et concentration dans les coulisses, on commence dans quinze minutes, annonce la régisseuse. Chacun se prépare dans le calme. Je m’assieds dans un coin où perce un peu de lumière pour pouvoir écrire, juste derrière les velours, et m’adonner à mon plaisir suprême, entendre le spectacle le soir de la première, sans le regarder…La salle se tait, on entend le violoncelle de Miller. C’est la « Sonate du diable » de Tartini, je n’y avais même pas pensé, mais c’est parfait pour Wurm, l’incarnation de la politique machiavélique ! J’entends de la fraîcheur dans la voix de Madame Miller, c’est ce que j’aime…Sinon, le personnage ne serait qu’une vieille garce. Miller, lui, parle fort, le bavard, il fait l’intéressant, un vrai « pater familias ». Le ton intime que j’aime, la familiarité que Ferdinand apprécie dans la famille simple de Louise. Parmi les livres de la bibliothèque, je viens de mettre en évidence un volume de Marx et Engels pour que, lorsque la Mère dit que leur fille prie dans les livres offerts par Ferdinand, le Père puisse répondre en brandissant le bouquin rouge « Elle prie ? ». Le public sourit… Le langage fleuri de Miller passe beaucoup mieux que prévu. Il emporte la sympathie. Wurm arrive en sifflotant «La Truite ». « Gut ist gut, und besser ist besser ». Le bon sens de la mère, avec un zeste de révolte mêlée de politesse, affleurent dans la voix de la comédienne. Elle lui dit clairement et sans prendre de gants qu’elle préfèrerait Ferdinand pour gendre. La bonhommie familière des quartiers populaires dans laquelle vient se mêler un peu de vinaigre, comme dans toute vie de quartier. Il y a de cela dans les premières scènes de la « tragédie bourgeoise ». On s’échauffe aussi, la mère insiste, elle ne donnera pas sa fille au secrétaire, Wurm s’en va vexé. Déjà du poison dans sa voix. L’acoustique entre le plateau et la salle est excellente, pleine, le moindre accent porte. Les amoureux se rencontrent pour la première fois, la légèreté avec laquelle nous avons traité cette scène surprend les spectateurs, j’entends des rires, des gloussements. Commencer la tragédie dans un climat de fraîcheur, et deux jours plus tard… destruction totale.
Wurm et le Président, clarté de la langue « politique » de Schiller, exposition des enjeux les plus clairs par deux « âmes malades » minés par l’usage du pouvoir (Président) et l’esprit de revanche sociale (Wurm). Les deux personnages méchants jouent la détente et la joute verbales en masquant leurs calculs par une « bonne foi » commune et apparente, l’esprit de corps, de parti, de chapelle ou de loge. Pas dans le ton du sérieux, mais dans celui d’une familiarité faussement bienveillante. Ferdinand entre. La langue acérée de ces scènes fait merveille pour disséquer les cœurs du père et du fils… On entend Mozart dans les brèves répliques du fils : un scherzo violon/piano. Les « collègues » comme on dit ici, sont assis en coulisse et écoutent pour bien savoir et entendre l’atmosphère dans laquelle ils vont pénétrer pour la contrer ou au contraire s’y complaire…
La chère Lady entre en scène, furieuse d’avoir été remerciée par son amant de Prince (qu’on ne voit jamais) et pas encore amoureuse de Ferdinand : c’est le truc du personnage qu’il découvre l’amour dans la rencontre de celui qu’on lui propose comme cadeau de remplacement. Caroline, la comédienne, est exceptionnelle, haute figure politique qui se fissure peu à peu…
La Lady raconte à Ferdinand sa vie aventureuse d’enfant sans parents, ruptures, accélérations, éclats, c’est un grand air d’opéra baroque avec da capo, je ne m’en étais jamais aperçu… Staccato de l’affrontement, des pointes d’angoisse là où il faut, des pics d’émotion au cœur même du discours.
La voix légèrement aigue de Ferdinand, qui me gênait au début, fait merveille, avec ses résonnances métalliques, il a quelque chose d’un jeune leader politique communiste.
Scène de violence chez les Miller : l’acteur qui joue le Président est brutal, surtout avec son fils et Louise, qu’il cherche à « enlever » comme les Romains les Sabines. La scène est très bien jouée ce soir, même dans ses excès de violence et de pathétique.
Wurm n’a plus qu’à arriver dans l’esprit enfiévré du Président (je fais d’ailleurs s’enchaîner les scènes, le Président ne sort pas, il demeure assis, hors d’haleine et Wurm le rejoint) . La scène de la cabale principale arrive après une heure de spectacle. C’est très bon comme tempo, presque la moitié de la représentation. On croit entendre DSK et son avocat français : comment contourner la loi pour arriver à ses fins et faire passer la corruption pour de la candeur républicaine.
Entre Kalb, l’homme du milieu, le mafieux, qui va devoir jouer le cave pour son Président qui l’a fait monter si haut,… un grain de voix vulgaire, mais un bel acteur.
Au staccato font place les silences durs et les répliques courtes du complot, on sent la fin de règne dans un palais trop grand. On revient chez les Miller avec les amoureux. Chevauchée schumanienne, les amants s’opposent, l’amour grandit, fait place à la fureur et au désespoir de Louise qui ne veut pas quitter sa famille. C’est là qu’elle devient une petite sœur d’Antigone… je n’ai pas tout à fait réussi la scène, elle reste trop « pleureuse ». Ferdinand sort de scène complètement essouflé par la scène de fureur où il a jeté tous les livres, rendu fou par Louise qui refuse son plan de fuite au delà de la frontière, loin de l’opposition du Président. Il est épuisé comme un coureur de fond. Oui, c’est ça Schiller, une bonne respiration, un souffle long et de bons abdos pour les ruptures ! Et les coups…
Contre Wurm Louise se défend comme la chèvre de Monsieur Seguin avec le loup : un moment d’une proximité vertigineuse. Sa voix monte, elle posse de petits cris sans défigurer la ligne des phrases, particulièrement longues pour elle dans cette scène. Dans la salle un portable est venu déranger le moment de l’écriture de la lettre… Elle sort de scène après avoir signé son arrêt de mort, aussi épuisée que Ferdinand. Et me dit : « c’est si difficile ! ». Lui, il vient d’entrer en scène dans l’ombre et le silence, il crie le nom de son supposé rival : » Kalb ! « qui fend le silence. Son monologue suit, entre plainte, cris suffoqués et brèves lamentations « Tod und Rache ». Mort et vengeance, avant d’accueillir Kalb de la manière la plus douce.
La comédienne qui joue la Mère vient se préparer pour le cinquième acte. J’ai décidé qu’elle devait être là (alors que Schiller l’a oubliée en chemin) pour montrer la destruction complète de la structure familiale. Après avoir passée quarante huit heures à l ‘asile de fous (dixit Schiller) elle est devenue elle-même une loque humaine. Toute la fin de la pièce se joue devant son immobilité débile ou quasi sainte , selon les moments…Pendant ce temps, Ferdinand est devenu fou, il éructe dans cette langue de pierre que lui a écrite le poète, il gronde (mais ça sonne creux, c’est très bien) contre Kalb, lui-même prêt à trahir, si au moins Ferdinand daignait l’entendre !
Pour la suite, je n’ai pas assez expliqué au Président qu’il découvre que son fils n’a pas été épargné par la cabale, alors que Wurm lui avait promis le contraire. Il découvre que son fils est blessé à mort et voudrait rattraper sa bévue. Trop tard, d’autant que Ferdinand a déjà décidé du double meurtre.
Nous voilà dans le cinq, après un changement de décor très impressionnant. Tout y est quasiment susurré…J’espère seulement que le public retiendra son attention pendant encore trente minutes. Le spectacle a commencé depuis 1 heure quarante…
Plus les acteurs jouent de cet absurde « socio-réaliste » d’aujourd’hui (la misère de l’abandon), plus ils doivent tenir la langue haute et forte (tout en parlant bas). Nous avons cherché à renouveler complètement l’intérêt du spectateur dans cet acte ultime, qui est aussi une pièce en soi. Ferdinand adresse son monologue à la Mère de Louise (la mère qu’il n’a pas eu, la famille qu’il n’a pas connue… ). Ce moment brise le cœur. La petite Louise est venue s’asseoir un peu plus loin de moi, dans un coin, pour se préparer. Je sens qu’elle est fatiguée par le rôle. Elle boit, va pisser et fait les cent pas avant d’entrer avec la limonade empoisonnée…
Une fois les deux meurtres accomplis dans le silence et le murmure, Le président et Wurm entrent abruptement pour constater la double mort de ce qui leur est à chacun le plus cher. La lumière change, c’est un contre-jour qui évoque « Les désastres de la guerre » de Goya. Les deux monstres s’invectivent en enlaçant les corps de leurs chers morts. Miller est entré lentement, il vient s’effondrer dans le petit canapé où somnole sa femme. Il la prend par les épaules. Noir. Long temps avant que les applaudissements se mettre à remplir tout l’espace, immédiatement très nourris et en rythme. Pari réussi. Embrassades. Demain, je change de ville !