Ferdinand, Alciabiade, Othello… à propos de « Intrigue et Amour »

« La jeunesse est une chose charmante : elle part au commencement de la vie, couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d’Enna. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune ; les libations sont faites avec des coupes d’or ; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celles du pilote ; le péan est chargé, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l’aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l’Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu’il a lancé dans la carrière d’Olympie. Mais, à peine l’île d’Alcinoüs est-elle passée, l’illusion s’évanouit. Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n’ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d’Euripide ».

Cette évocation de la brièveté splendide de la jeunesse conquérante composée par Chateaubriand nous est précieuse à plus d’un titre. D’abord, son auteur est à peu près le seul poète français que l’on puisse comparer à Schiller, comme lui à cheval sur deux siècles, comme lui romantique avant les romantiques, comme lui, enfin, l’écrivain français le plus musical qui soit, élancé vers une poésie autant classique qu’échevelée. Oui, il a de l’Alcibiade dans notre Ferdinand (le héros de la pièce), dans la franchise du geste de révolte, dans la fougue et simplement dans la beauté. La mort sauve probablement le personnage, car une fois qu’il s’est révolté contre son père, il ne sera plus que la proie d’un piège : ce qu’il lui restera à jouer sera de l’ordre de l’amertume de l’amant trahi. Et cela vaut pour les trois derniers actes. C’est long, et ce qui rapproche le plus la pièce d’un mélodrame (Dumas s’en souviendra quand il écrira « La dame aux Camélias » , lui qui avait traduit la pièce pour le public français). En même temps que la petite Louise devient une vraie Antigone, Ferdinand se voit refoulé du rôle d’amant trahi. Comme Alcibiade, il vieillit à une rapidité qui prend le temps de court. « L’illusion s’évanouit » nous dit Chateaubriand… Il en est de même de Ferdinand. Voilà pourquoi il y faut un comédien excellent : Ferdinand porte d’abord en lui la nécessité de la rupture et le comédien qui l’interprète doit le jouer avec conscience, pas seulement avec fougue, et il doit ensuite faire « quelque chose » d’un héros trahi et piégé, sans tomber dans le travers du mâle trompé… Après avoir monté la pièce, je peux rajouter qu’il y a beaucoup d’Othello chez Ferdinand. Un bon héros comme un excellent chef militaire dans le premier acte de la tragédie shakespearienne, transformé en animal par une « cabale » et devenant un assassin. C’est la même formule dramatique, que Schiller ne pouvait pas ne pas connaître, hors que Ferdinand est jeune et plus malléable. Une fois qu’il a joué l’acte un, et surtout le deux, le jeune comédien a le plus beau du rôle derrière lui, un rêveur prêt à changer le monde et à épouser une famille simple en épousant Louise. L’avenir se brise contre la vague manichéenne mise en place par Wurm et son père. Bien que le père demande à Wurm d’épargner son fils… -ais ça, c’est un autre mystère que Schiller n’éclaircit pas tout-à-fait.