En lisant « Faut-il se revolter » de Fabienne Brugere

Oui, je suis féministe ! Je suis féministe dans mes convictions de base qui demandent l’égalité des droits dans la vie publique pour les hommes et pour les femmes, bien sûr. Je suis féministe aussi pour que le féminin vienne s’équilibrer au masculin dans la gouvernance du monde et de soi-même. Enfin, je suis féministe parce que j’ai beaucoup de peine à accepter le pouvoir masculin, quelle que soit sa forme. Lorsque j’ai eu des responsabilités publiques importantes, j’ai toujours tenté de mettre de côté le rapport de force purement masculin (et qui n’a rien avoir avec son sexe ni celui de l’autre). Je n’ai peut-être pas suffisamment revendiqué cette manière « féminine » de diriger, non que j’en eue honte, mais simplement parce que je l’ignorais : je n’en avais aucune conscience et cherchait en moi-même ce qui me poussait à agir de telle manière ou de telle autre, faisant confiance à mon sens de la justesse… La conscience de cette « féminité » m’est venue ces derniers jours en lisant la philosophe Sylvie Brugère. « Le féminisme est un pouvoir d’agir qui n’est pas réservé aux femmes » écrit-elle dans son remarquable essai « Faut-il se révolter » qui vient de paraître chez Bayard.
Je me suis dit : «  mais voilà, c’est ça que je suis, un homme qui entretient un rapport féminin au monde ,un homme qui s’est toujours battu pour l’affirmer (sans toutefois arriver à le nommer), un homme qui a construit son parcours et ses  stratégies  en fonction de cette nécessité de ne pas entrer dans un rapport de force masculin frontal, un affrontement directement armé jusqu’au cou ». Peut-être cette attitude a-t-elle avoir avec une quelconque « peur d’affronter » le phallus, mais je ne le crois plus aujourd’hui. Elle a avoir avec un besoin de toujours mettre un pas de côté pour emprunter le chemin de la souplesse, de la compréhension, de la fermeté aussi, paradoxalement. Les certitudes machistes quelle qu’elles soient, m’ont toujours dérangé, physiquement je dirais. Je ressens toujours une certaine gêne à entendre un raisonnement, une injonction, un supposé totalement affirmatif. J’ai honte pour celui qui l’énonce. Je ne peux m’empêcher d’y trouver une fermeture d’esprit et je ne peux empêcher le mien d’aller gambader ailleurs… Je ne me suis pas fait que des amis avec cette forme d’engagement de la pensée à chercher la meilleure herbe, celle qui n’est pas obligatoirement sous mes pieds mais sous ceux de mon voisin. On a souvent dû penser que je n’étais pas franc du collier, peut être lâche, peu m’ importe aujourd’hui. J’ai certainement beaucoup dérouté. A présent que j’arrive à mettre un nom sur cette pensée mouvante, changeante (certains diraient certainement fuyante), je suis heureux.
« Rien n’empêche de penser que le féminisme préconise la construction partagée d’un pouvoir de gouverné(e)s qui ne serait pas celui des gouvernants. Cette autre conception du pouvoir selon le partage suppose pour triompher de rassembler des subjectivités politiques différentes qui peuvent faire coalition autour d’objets provisoirement concordants. Il s’agit bien alors de mettre au point une expérience démocratique enracinée dans l’égalité des voix des participants, la singularité de leur expression politique, leur droit à une reconnaissance égale même s’ils sont minoritaires » continue Fabienne Brugère.

J’aime particulièrement l’idée de « coalition autour d’objets provisoirement concordant ». Elle évoque en même temps la fragilité des choses et la nécessité de construire sur cette fragilité. Oui, c’est une pensée profondément féminine que je revendique. Elle a peu avoir avec le sexe, peut-être plus avec le genre, si je peux oser cette assertion… C’est une manière d’accepter en soi le féminin. Pas exactement le maternel, le féminin.
Une manière de ne pas affronter, de chercher à comprendre la position de l’autre et de chercher à aimer. Aimer négocier, aimer aimer, aimer soutenir et réunir. Plutôt qu’avoir à séparer, à couper.
Aimer encourager, aimer croire, aimer décider, aimer hésiter. Choisir le compromis le meilleur et l’ouverture, désirer l’inconnu. Plutôt que camper sur ses positions.
Désirer comme principe vital, désirer dans tous les sens sans modération.
Mais aspirer à la modération, à l’ordre, à l’équilibre tout en sachant qu’on ne l’atteindra jamais. Aspirer, voilà le mot qui définit le mieux le féminin en moi. Aspirer à l’autre.
J’avoue que c’est une forme de radicalité assez surprenante, qui peut ressembler à une manière hésitante, tournoyante, ondoyante de faire avec la réalité, une sorte de « realpolitik ». Mais c’est se tromper : j’aime le concertant bien sûr, mais dans ce mot il y a d’abord le sens de combat. Et la forme du « concerto » que je préfère en musique, n’est pas le concerto avec soliste mais le « concerto grosso » de l’âge baroque, dans lequel s’affrontent un petit groupe d’ instruments à l’orchestre entier…
« Un mode de gouvernement fabrique toujours des parages voire des divisions, des identités, des normes et des règles. Parfois, il sait laisser des espaces libres qui rendent possible des manières de vivre alternatives et des lieux où se pratiquent des discussions puliques et des modes de participation. Mais il est impossible pour lui d’engendrer une autre politique dans la mesure où il ne peut produire que sa propre politique de gouvernement. C’est pourquoi la mise en place d’une politique plus démocratique suppose fondamentalement un bouleversement de l’ordre entre gouvernants et gouvernés. Elle s’accomplit en oubliant la relation entre gouvernant et gouverné, en substituant aux relations verticales des relations horizontales et en mettant de côté la perspective d’un fondement politique acquis à travers les concepts d’autorité ou de commencement » conclut Fabienne Brugère.