Désirée

Je me demande bien ce que je peux encore faire ici ! Et pourquoi je n’ai pas quitté cette ville affreuse dans la seconde où… je n’ai plus rien eu à y faire ? J’ai commis l’imprudence de sous-louer mon appart sans attendre de savoir comment ça se passerait ici… Hé bien pour mal se passer, ça s’est mal passé ! Me voilà coincée dans ce satané trou provincial pour avoir suivi un quasi inconnu ! Faut être bête ! Tout ça sans être payée… Les chats n’arrêtent pas de se disputer, je n’en peux plus. Ils manquent certainement d’espace. Je ne vais tout de même pas aller les promener. Je risquerais trop de les perdre. Je pourrais toujours les tenir en laisse avec une ficelle, mais ils pourraient s’étrangler les pauvres. Avoir ça sur la conscience, non ! Après six ans d’étude et un premier boulot encourageant dans un grand théâtre, me retrouver ici !!! Je vais quand même bien arriver à mettre mon nez dehors. D’autant plus qu’ils ont annoncé à grand fracas un concert populaire justement dans un parc. Verdi vient d’envoyer Wagner en bas de la table du salon. Il est vraiment insupportable celui-là, mais qu’est-ce qu’il est joli avec sa petite touffe de poil blanc juste entre ses deux oreilles, et son poil noir à peine angora et si lisse. Wagner s’est rattrapé en un instant sur ses quatre pattes. Est-ce parce que j’ ai seulement deux pattes que je me sens encore toute boiteuse ? Qu’est-ce qui m’est arrivé, je ne le sais pas vraiment. Comme rouée de coups… Suis venue ici pour suivre un artiste que je connais à peine. Il faudrait jamais faire ça, suivre un homme inconnu. On m’avait juste conseillé de suivre son travail, il paraît qu’il est compétent dans sa partie, c’est ce qu’on m’avait dit… et je l’ai cru. Bête que je suis ! Je l’avais rencontré et trouvé très encourageant, trop peut-être, à y repenser de plus prêt aujourd’hui. En tous les cas, il a été d’accord pour que je le suive dans cette ville si éloignée de chez moi… et je l’ai suivi ! Mais je ne pouvais quand même pas abandonner mes deux chatons, tout de même ! Ne t’accroche pas au rideau, Verdi, tu vas le déchirer et je devrai en plus le remplacer. Pchuut ! Fous-le camp de là. Tu es charmant, bien plus grand que ton compagnon et un peu bourru, pataud. Je t’aime !

L’arrière-cour est de brique rouge, le mur est crépi de blanc à mi-hauteur, une petite balancelle en plastique bouge avec le vent. Un arbuste en pot commence à avoir des feuilles. Il serait temps, on est en juin ! Accrochée entre les biques, une tortue en plastique est là comme décoration. Un barbecue traîne un peu plus loin. C’est ma seule vue sur l’extérieur. Le silence dominical est intense, personne dans l’immeuble, les gens ont dû partir en week-end ou aller au concert en plein air.
Je suis là comme une vestale, fidèle, sérieuse comme d’habitude, recluse, je garde le temple. Je protège le sacré… Mais pour quel dieu, auquel je croirais dans ce jour où je ne crois en rien ? En préparation de quelle fête de solstice ? En l’honneur de quelle paix, de quel jour de pardon ? A moins que ce sois en l’honneur d’une guerre, un te deum ! Mais qu’est-ce que je peux bien encore foutre ici ? Juste attendre que ma location soit terminée et tenter de récupérer mon appart plus tôt en Belgique. Je ne sais plus très bien ce qui m’a amené à suivre ce crétin hâbleur et bonimenteur… Sa réputation de sérieux, ma recherche effrénée pour tenter l’aventure alors que j’avais un poste, tout ça ne suffit pas à m’expliquer ce coup de tête. J’avais déjà fait tant de kilomètres pour le rencontrer. Il m’avait déjà beaucoup posé de questions sur « ton désir ». Je n’avais pas trop compris ce qu’il voulait dire, ce que je désirais peut-être ? Et je pensais avoir répondu juste, puisqu’il m’a proposé de l’assister pour ce spectacle… Le soleil découpe une grande ombre transversale sur le mur de la cour. Le dimanche sera beau. Mais si je vais dans le parc, j’y rencontrerai certainement des gens du théâtre que je connais et même lui, avec son auto- satisfaction portée en sautoir ! Ce n’est pas que je craigne de lui parler, non, je lui ai déjà tout dit par le menu ce que j’avais sur le cœur, et écrit, et envoyé bien fait pour sa gueule ! Non, je ne le crains pas, j’ai juste pas envie de me remettre à table avec plusieurs plats d’explications indigestes. Et pourquoi tu as dit ci et pourquoi je t’ai répondu ça. Nous avons épuisé les rôles et chacun campe sur ses positions. La seule chose que je sache avec certitude est que je n’ai rien à apprendre de lui. Il peut continuer son travail sans moi si bon lui semble, il se rendra compte que je lui manque un jour ou l’autre… Il ne dit pas une phrase qui se tienne, ni dans sa langue ni dans celle qu’on parle ici. Il parle par expressions toutes faites, des images qu’il dit, s’interrompt pour changer d’idée et je vois bien qu’il sait à peine lire dans sa grande partition, qu’il promène toujours avec lui. Il n’est jamais à bout de sentences, il sait tout et me montre bien que je ne sais rien. Ceux qui travaillent autour de lui en direct, qu’ils le connaissent ou le découvrent, ont l’air de trouver ce demeuré normal ! Je le trouve simplement épuisant, parano et complètement désordonné. Ceux qui lui répondent ont l’air aussi très perdus, leurs regards sont hagards bien qu’ils acquiescent la plupart du temps à la moindre de ses blagues. Sont-ils convaincus ou bien veulent-ils avoir la paix ? Les deux, peut-être. Quand on a affaire à pareil saltimbanque hystérique, vaut mieux rester flegmatique et la meilleure manière de l’être est d’opiner de la tête en le regardant d’un air vague. De cet air qu’il transforme, convaincu, en regard admiratif. Il n’y a que ça qu’il aime : être admiré ! Et il croit que je suis dupe, moi. Qu’il se trompe… Ensuite, sur le plateau, ils font ce qu’ils veulent les artistes : de toute façon il est incapable d’analyser la différence ! Et il croit que je peux gober son cirque. J’en ai vu d’autres ! Et qui savent lire une partition, eux, qui savent s’en inspirer avec précision et du coup inspirer aussi les chanteurs ! Mais si j’allais tout de même dans ce satané parc de cette ville où je connais vraiment personne, hors tous ceux qui l’entourent et le dorlotent… ça me ferait au moins une sortie, plutôt que de moisir ici un jour de fête entier avec mes deux chats. Vous en pensez quoi, vous, mes amours, de cette histoire ? Je vous laisse un moment, de toute façon vous ne pouvez pas abîmer les tapisseries plus qu’elles ne le sont déjà. Quand je pense que j’ai loué ce trou pour plus de cents euros la semaine et que j’ai laissé mon appart qui en vaut trois fois plus pour pas un sou ! Quelle cloche… et en totale confiance, avec ça, sans imaginer une seconde que j’allais me retrouver devant un authentique papa gâteux comme j’en ai pas eu moi-même, qui voudrait passer son temps à m’expliquer la vie. Mais, vieux con, tu sais ce qu’elle te dit la vie ? Elle te prend par derrière la vie, et d’abord elle est finie pour toi, la vie, ok ? Si je prends mon vélo pour aller dans le parc, il m’encombrera certainement et le laisser au milieu de mille autres, non, jamais. Il me donnerait une contenance pourtant, en cas de rencontre, le vélo… Ce serait une bonne idée de le prendre. Je me sentirais plus à ma place. Bon, je vais d’abord nourrir les chats, ensuite on avisera… Dès qu’on ouvre la porte du frigo, vous vous réveillez, sales petits bestiaux ! Quand je pense qu’il voulait que je reste là à écouter : c’est la meilleure façon d’apprendre, regarder et entendre surtout, voilà ce qu’il me disait sans cesse. Entendre, oui, mais quoi ? Ses numéros de cirque ou ses logghorées professorales, ça me débecte rien que d’y penser. Surtout que ça avait l’air de plaire à tout le monde, son enthousiasme de crétin, dès qu’il croyait avoir trouvé un truc… Tous dupes de sa cuistrerie auto satisfaite et illogique, c’est ça surtout qui était proprement choquant : aucune suite dans les idées, il arrêtait les chanteurs de façon irrespectueuse pour changer n’importe quel détail sans expliquer pourquoi, un minuscule truc sans aucune importance, dont je ne trouvais aucune trace dans la partition, que je ne pouvais raccorder à rien du tout… Et cette agitation avait l’honneur de plaire ! Alors que ça ne faisait rien avancer. Et moi, j’aime quand on avance, quand on va de l’avant, quand je sens un souffle, quand je peux écrire quelque chose de précis dans ma partition. Là, juste attendre à regarder une mer calme sans événement particulier … , non, trop peu pour moi ! Bon, vous voilà servis, je vais vous laisser un moment. Mais vous serez chargés de câlins à mon retour, je vous le promets. Je vais finalement prendre le vélo. Un si beau soleil invite à la promenade sur les pistes cyclables. Prendre l’air en plein visage et pouvoir rouler sur les trottoirs est un gros avantage ici, on est comme une reine dans la ville. C’est aux piétons à faire attention… à se garer. Ou sont mes clefs ? Les voilà. Je veux claquer la porte, mais quelque chose m’en empêche, me voilà assise sur mon vélo entre mon appartement et la rue, assise sur mon vélo à ne pas arriver à sortir de chez moi. Qu’est-ce qui me prend… ? Je ne peux pas franchir le seuil. En mettant pied-à-terre, ce sera peut-être plus facile. Je perds l’équilibre, je sens que.

J’ouvre les yeux, je suis au fond de mon canapé effondré. Comment j’y suis arrivée ? qu’est-ce que j’étais en train de faire ? Mes clefs…, accrochées par un fil à mon bras, le vélo au milieu du salon, les chats qui miaulent mais très loin. Que s’est-il passé ? La porte du studio est fermée… J’ai perdu connaissance ? Quelqu’un m’a ramené chez moi et refermé la porte ? J’allais où ? Oui, j’avais décidé d’aller entendre le concert dans le parc municipal… Mes jambes sont en coton, je suis incapable de m’en servir. Il me reste plus qu’à attendre là. Mes yeux se referment doucement.

Elle est dans ses bras au milieu d’un chemin boueux. Son voile de mariée est sali par la boue. Elle ri aux éclats. Il la prend sur son épaule. Il est bien plus âgé qu’elle et très fort. Elle regarde derrière elle. Une immense vague se rapproche d’eux. Il court vers sa moto, l’assied à l’arrière. Il démarre. Ils fuient la vague mais devant eux c’est un incendie qui se déclare. Il faut vite bifurquer à gauche : elle pousse un cri, mais n’a pas peur. Les voilà pris entre le feu et l’eau qui se rapprochent d’eux à égale vitesse. La moto heurte un gros caillou.Ils sont projetés au sol. Elle est enfermée dans son voile de mariée. Elle commence à avoir peur. Il doit la délivrer de son cocon devenu tout boueux et continuer à la porter dans ses bras tout en fuyant les éléments. Les voilà devant un mur de brique très haut. Ils l’escaladent assez facilement en s’accrochant de leurs doigts dans les creux formés par le béton entre les briques, le feu lèche leurs pieds, l’eau vient battre le feu de son immense vague. La vague éteint rapidement l’incendie. Les voilà coincés en haut d’un mur très haut et très étroit avec, à leurs pieds un monde brûlé et réduit en pourriture. Il fait un faux-pas en dansant et tombe sans fin dans le cloaque. Elle se retrouve seule sur son étroit promontoire. Son cri déchire l’air.

Je suis allongée, haletante, toujours dans ce fichu canapé qui me sert de lit, mon visage est trempé de sueur, je veux me lever pour aller me laver, mes pieds ne répondent pas. Je les vois, je leur donne l’ordre de se lever, ils demeurent à me regarder, au bout de mes jambes inertes. Je tremble de froid. Verdi, Wagner, où êtes-vous ? Ils ont disparu pendant que la porte était ouverte. J’aurai même perdu mes deux amours dans cette sale aventure ! J’ai envie de hurler, de ma bouche sort tout juste un petit son rocailleux. Glou, glou… Si je suis transformée en fontaine, sa source en elle est bien asséchée, pour moi qui suis habituellement une vraie pleureuse ! Je croyais que c’était des trucs bons pour l’Afrique et ses populations arriérées, mais je comprends qu’il m’a jeté un mauvais sort, c’est pas possible autrement ! C’est même une certitude. Je n’arrive ni à marcher ni à parler. Il me disait tous les matins quand je lui apportais son café, une assistante, ça doit savoir courir et se taire. Et voilà. Il m’a transformée en sirène asséchée, condamnée à rester sur la berge ! Une Rusalka en panne sèche… Je n’ai plus aucune chance de rejoindre le fleuve, ni de parler, ni de courir. Mais je vais en mourir de ce truc, sale con ! Je le sentais bien qu’il avait des pouvoirs spéciaux ce père à la manque, et j’avais si peur quand je le regardais droit dans les yeux. Je peux me l’avouer à présent qu’il me faisait peur… Pourquoi je suis là, pourquoi je dois y demeurer jusqu’au moment de trouver la solution pour me sortir de cette berge caillouteuse ? Qui me le dira ?